19 octobre 2020

VIOLENCE & JOUISSANCE

Par Sammy Engramer

VIOLENCE

« La nature des choses se révèle toujours la même: le substrat de la domination. C’est cette identité qui constitue l’unité de la nature.»
Dialectique de la raison, Theodor W. Adorno, Max Horkheimer.

Dans son livre L’invention de la guerre, Anne Lehoërff focalise son attention sur la création de l’épée durant l’Âge du bronze. La fabrication d’outils ou d’armes comme la hache, la flèche ou la lance précède celle de l’épée, et relève d’un usage mixte entre la chasse et la guerre. Exclusivement réservée à l’homicide, l’épée désigne une rupture dans le cours de l’évolution humaine :

« À partir de l’Âge du bronze, l’ampleur du fait guerrier ne cesse plus de croître. Pire, à partir du moment où l’écrit s’impose dans des sociétés étatiques, la guerre est le premier sujet des récits. […] Les typologies de guerre narrent les sociétés autant que les modes organisés de violence. Elles recouvrent d’ailleurs globalement les divisions par ailleurs mises au point par les archéologues, mais qui n’avaient pas toujours intégré le conflit comme une composante inhérente à l’espèce humaine, au moins depuis Sapiens. Hélas. Hélas, car Sapiens c’est nous, et qu’il (nous…) n’a cessé de mettre son intelligence et certaines de ses capacités cognitives au service de cet objectif, tuer l’autre ».

L’invention de l’épée indique des évolutions structurelles. Ces mutations sont motivées par des intrications complexes entre l’économie, la politique et la religion — enchevêtrements qui souscrivent à un territoire délimité, à une mémoire sous forme d’écrits et à la formation d’un État :

« L’homme n’est pas totalement oublié, mais ce n’est pas l’individu dans son identité qui nous intéresse. C’est son statut de représentant d’une catégorie sociale, la position qu’il occupe dans un tout, grâce en particulier à ses fonctions dans la guerre. Ce n’est pas l’humain dans sa chair, c’est l’être social dans l’État, qu’il s’agisse de la cité antique, de la monarchie ou de systèmes politiques et de nations plus récents, mais dans tous les cas, incluant la pratique de l’écrit, la notion d’État n’étant pas envisagée dans une société orale. »

L’archéologie nous renseigne sur les conflits meurtriers — constance universelle qui traverse et fonde toutes les civilisations. Nous pourrions aussi nous interroger sur ce qui anime la violence elle-même. Les quatre forces élémentaires qui régissent l’univers nous invitent à embrasser toutes les manifestations du vivant et de la matière : forces animale, végétale, minérale, climatique. Le vivant et la matière ne cessent d’incarner des chocs, des accidents, des captures, des annexions, des catastrophes. Issue de la gravitation, l’attraction / répulsion des planètes provoque des explosions de supernovas, puis des trous noirs absorbent la matière qui parvient à « l’horizon des événements ». Le principe directeur de l’univers — incluant l’éclat des plus lointaines étoiles autant que la poussée contre l’asphalte d’une herbe folle — n’est autre que la « permanence du mouvement » (H.Bergson) qui promet, à terme, des rapprochements, des frottements, des impacts, des collisions.

À notre échelle, les rapports de force sont l’essence même du vivant qui ne cesse de lutter pour sa survie. Par exemple, les rapports de force entre l’énergie vitale et la matière de nos corps engagent des tensions internes engendrant des compressions et des dilatations provoquant des usures, des douleurs et des ruptures parfois fatales. Les cellules et les organes participent des pressions mécaniques propres à la matière du vivant chevillée à la « permanence du mouvement ».

Outre la physique des corps, et d’après l’anthropologue Françoise Héritier, l’origine de la violence se loge dans les interstices des besoins élémentaires de l’espèce humaine. Le besoin de nourrir ses proches, de se reposer en toute confiance, d’être en conformité avec le groupe tant dans son apparence et son identité qu’en relation avec des acquis matériels, ou le besoin de protéger et de se sentir protéger engendrent des positionnements positifs et négatifs. Réserver la nourriture à ses proches veut dire qu’on prive d’autres personnes ; la confiance donnée à l’un n’est pas offerte à l’autre ; ne pas être en conformité déclenche l’envie, la jalousie autant que l’humiliation et l’avilissement ; enfin, la protection conduit parfois à l’autoritarisme des parents, des tuteurs ou des gouvernants. En 1960, dans L’éthique de la psychanalyse, Jacques Lacan expose également une des sources de la violence :

« La véritable nature du bien, sa duplicité profonde, tient à ce qu’il n’est pas purement et simplement bien naturel, réponse à un besoin, mais pouvoir possible, puissance de satisfaire. De ce fait, tout le rapport de l’homme avec le réel des biens s’organise par rapport au pouvoir qui est celui de l’autre, l’autre imaginaire, de l’en priver. »

La perpétuelle tension entre ce qui vaut et ce qui ne vaut pas alimente toutes sortes de récits mythiques et de fables morales, d’histoires vraies et de discours scientifiques. Brassés par les récits mythiques et par les discours scientifiques, aliénés par la puissance de prédation et l’obscur objet du désir, ainsi que soumis au temps et au mouvement, les êtres parlants, éberlués et stupéfaits, naviguent manifestement à vue. Afin de faire société, les choix et les partis pris s’équilibrent tant qu’ils sont tenus, pour ainsi dire, à bonne distance les uns des autres.

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Chimpanzés savants résidant sur une planète mineure, notre espèce ne ménage pas ses efforts. Par les biais de la médiation et d’un usage circonstancié du langage, des dispositifs de réductions et de reconductions de la violence ainsi que des protocoles de régulation des conflits sont mis en œuvre. L’objectif est en premier lieu d’encadrer les rapports de force afin de créer des droits, des normes et des protocoles égalitaires. Nous fabriquons des systèmes, nous concevons des méthodes, nous énonçons des procédures qui permettent de réduire les conflits en confinant localement les impacts. La violence est canalisée et orchestrée sous forme de conflits déclarés (guerre), ritualisée sous forme de sacrifices et d’offrandes (religion), ou cultivée sous forme cathartique (des jeux du cirque à la compétition sportive ; de la subversion artistique au choc esthétique). Bien entendu, il existe des conflits localisés relatifs à la domination sexuelle, à la soumission domestique, à l’exploitation professionnelle et à la rivalité commerciale. Enfin, nous souscrivons à des formes d’éducation ayant pour objectif d’exorciser la violence, notamment en la retournant contre soi.

Contrairement au virus qui détruit spontanément les cellules, au chat qui joue avec la souris avant de l’achever, ou à une météorite qui s’écrase sur une planète, notre espèce anticipe chacune de ses actions en regard d’un discours, d’une histoire, d’un dogme. Le plus décervelé des individus sait, a priori ou a posteriori, lorsqu’il porte un coup fatal, qu’il incarne en lui-même le point d’impact de la violence. On ne tue jamais son semblable sans raison — même s’il n’y a aucune raison, même si le meurtre est purement gratuit, toutes les communautés humaines sans exception travaillent d’arrache-pied pour fabriquer un lien de cause à effet. D’un autre côté, le déploiement en toute impunité de la violence a lieu sous couvert d’une autorité légitimant le passage à l’acte — que cette autorité soit instituée, sectaire, criminelle ou imaginaire. La dénégation de la violence s’appuie sur la création de voiles sémantiques qui autorisent, légitiment, légalisent le passage à l’acte, le conflit et le meurtre.

Les outils sémantiques de la métaphysique, de la religion et de l’idéologie ménagent l’économie des rapports de force. Cette économie alimente abondamment la polarisation des concepts, donc l’usage de transcendantaux logiques (logos), moraux (ethos) et esthétiques (pathos). Des transcendantaux découle la délimitation de deux territoires à la fois imaginaires et concrets sous la forme d’une sphère positive (vrai, beau, bien) et d’une sphère négative (faux, laid, mal). Historiquement, la dénégation de la violence s’inscrit au cœur des deux territoires, sachant que la sphère positive légitime et exacerbe en creux la violence (sang du combat, lutte de prestige, rivalité, etc.), alors que la négative l’incarne en tant qu’origine et cause des conflits (les mythes d’Eve, d’Isis, de Pandore, d’Hélène, etc.). Sphère négative qui, en tant que seuil de la sphère positive, nous renvoie à ‘‘la mémoire de l’oubli’’ (J.Lacan), donc à l’inconscient (de la domination masculine), et au-delà, à la pulsion sexuelle et morbide, à la jouissance et au réel.

La dénégation de la violence est issue d’un système de valeurs élaboré à partir de la figure du père, et notamment en regard d’un Père originel incarnant un être initial qui distribue, répartie, organise le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid, etc. Ce système n’est autre que le patriarcat renforcé par la construction des États qui divise, nivèle et répartie les genres, les races, les classes d’âges et les rôles sociaux. Instaurant des hiérarchies de plus en plus fonctionnelles et spécialisées, les États alimentent les inégalités.

L’anthropologie nous offre certes des contres-exemples, notamment avec Jean Briggs étudiant les Utku, groupe Inuit du Nord-Ouest du Canada qui ne manifestent aucune colère dans aucune situation. Tiré du livre Introduction à l’ethnologie et à l’anthropologie de J. Copans et N. Adell, l’éducation des enfants est à la source de la formation de l’identité :

« Progressivement, l’enfant apprend à contrôler ses réactions émotives, à les contenir ; il intègre le sentiment qu’elles sont inutiles car on le sature d’occasions d’être en colère. Il comprend aussi qu’il est insignifiant, ou plutôt qu’il ne vaut pas plus qu’un autre, et que tout peut arriver. À ce moment, il acquiert l’ayuqnaq, cette attitude hautement valorisée de résignation dans une société de l’extrême égalité. Car toute personne en vaut une autre dans la mesure ou chacun ne vaut pas grand chose.»

Ces rares exceptions confirment la règle : pour notre espèce colonisée par le langage, chaque individu est le sujet d’une évaluation positive ou négative en comparaison à une autre. L’égalité est une rêverie — une aspiration cependant nécessaire en regard des inégalités qui règnent à tous les niveaux. Paradoxalement, revendiquer le droit à l’égalité illustre le désir de dominer à son tour. De manière magistrale, les écrits du Marquis de Sade et ceux de Leopold Sacher-Masoch confirment également la règle, celle d’une lutte permanente engageant la canalisation autant que la mise en scène de ses pulsions. Les découvertes de Sigmund Freud indique que l’animal humain ne peut se désolidariser de la pulsion morbide et sexuelle — illustrant en un certain sens ce qui instruit le sadomasochisme. Toute la littérature du XIXe et du XXe siècle n’aura d’autres préoccupations que d’écrire et décrire (avec des auteurs comme Dostoïevski, Céline, K. Dick, Roth, Easton Ellis,…) les effets créateurs et destructeurs de la pulsion prédatrice, par définition mutique et irréductible. À la fin du livre Les Mots et les Choses, Michel Foucault bousculent les certitudes philosophiques en s’appuyant sur des structures — étayées par la psychanalyse et l’ethnologie — qui précèdent, déterminent, traversent les volontés conscientes du sujet cartésien. Soit-disant éclairés, équilibrés et tempérés, tous les discours incarnant des actions politiques, économiques et sociales sont désormais rejetés à la périphérie des événements et ne constituent plus qu’un ensemble de conjectures relevant de structures plus obscures et plus profondes.

JOUISSANCE

« Il est bien clair qu’aujourd’hui, dans la civilisation, il est fait usage de cette jouissance perverse — Lacan disait « qu’il en soit ou non fait usage » — toujours davantage… peut-être pas davantage, mais toujours plus ouvertement. Certains le déplorent à grands cris. D’autres s’en félicitent, par exemple Michel Foucault qui, bien loin de souscrire à l’impasse sexuelle, s’est fait le chantre d’un nouvel usage de la jouissance dite perverse, un nouvel usage qui aurait pour but — disait-il — l’invention auto-créatrice de nouveaux plaisirs (il ne dit pas jouissance). »
L’hystérie, sa langue, ses dialectes et ses liens, Colette Soler.

Esquissons deux sociétés en s’appuyant sur les avancées théoriques et pratiques de ces soixante dernières années. L’enjeu consiste à radicaliser deux conceptions de la société. L’une serait foucaldienne ; l’autre lacanienne.

La société foucaldienne

Dans la société foucaldienne, les modalités d’accueil de la folie et de la sexualité dans l’espace public évoluent radicalement. Les frais et l’effroi que représentent la jouissance et l’acte sexuel, part pulsionnelle exclue de l’espace public, sont totalement intégrés à la société foucaldienne. Le sexpowerment est le fer de lance des politiques sociales et sanitaires. Le polyamour règne en maître. Il n’existe plus d’actes sexuels déviants. La pédophilie participe d’une pédagogie à la grecque. Une politique d’éducation est mise en place pour aborder la bisexualité / pansexualité en théorie et en pratique — transgression ultime de la différence des sexes déjà en cours dans ce que Colette Soler appelle « l’effet unisexe ». Par voie de conséquence, le sectarisme hétérosexuel, gay, lesbien ou transsexuel n’existe plus. Les trans female to male ne cherchent plus à s’identifier à l’apparence ni à l’attitude masculine, et réciproquement chez les trans male to female. Au sein des relations sexuelles, la bisexualité permet aux hommes de « faire la femme » et aux femmes de « faire l’homme » indifféremment. Les comités d’entreprise proposent des ‘‘stages échangistes’’, des ‘‘séjours partouzes’’ ou des ‘‘formations BDSM’’. L’éco-féminisme irradie toute la société. La consommation est bio, locale et durable. Des groupes éco-socio-féministes organisent des rituels chamaniques dans les forêts primitives. San Francisco devient une capitale incontournable, ville de pèlerinage pour le monde entier. Le couple / trouple ne fonde plus ses relations sur le droit (mariages / divorces, pacs, concubinage) ni sur le pacte amoureux (respect, fidélité, secours et assistance). Les membres du couple / trouple sont des colocataires autonomes et indépendants ayant des pratiques sexuelles libres et consenties en dehors ou au sein du logis. Les libertés individuelles et le droit au respect de la vie privée sont appliqués à la lettre. Le domestique et l’intimité participent des affaires publiques, des politiques plus intrusives sont mises en place pour chaque membre composant un couple / trouple ou une famille. Des acteurs sociaux s’occupent de la charge mentale des femmes et des hommes, des crèches et des garderies fleurissent à chaque coin de rue. Les drogues douces sont légalisées, les dures étant déjà prescrites par les médecins. Les critères de beauté, donc de laideur, disparaissent. Plus de jugement de taille ou de poids. Le film du dimanche soir est pornographique — bien qu’il soit déjà pornographique. Le désir sexuel est susceptible d’être satisfait à tout moment puisque chacun·e est disponible et disposé·e. Le mythe de la scène primitive est réécrit : ‘‘Un couple engage un rapport sexuel dans une rue piétonne un samedi après-midi. Le partenaire passif est courbé les mains sur une vitrine, l’actif s’exécute pendant que les familles circulent, indifférentes. Une mère s’arrête pour donner une leçon d’éducation sexuelle à son enfant. Un badaud en profite pour se masturber à côté du couple en action. Un agent de la police municipale veille à ce que le coït ait lieu dans les meilleures conditions. Il est bien entendu armé de préservatifs et de mouchoirs en papier.’’ La société foucaldienne est en tout point déterritorialisée (G. Deleuze). Bien qu’accessoire en regard de la jouissance partout encouragée, une loi est votée en faveur de ‘‘L’Amour pour Tous’’. Le savoir est désincarné, seul compte le savoir scientifique débarrassé de toute subjectivité. La production de « savoir sans sujet » (S2 lacanien) est incarnée par des sujets sans ça voir. Le monde médiatico-politique promulgue l’hystérisation du monde et change de conviction à chaque dépêche de l’AFP — bien que cela soit déjà le cas pour la majorité des journalistes et des politiques. L’exploitation technique et symbolique des plaisirs sexuels — enchevêtrée à la pulsion prédatrice et à la puissance libidinale — pousse à toujours plus de domination réelle ou fantasmatique. Soutenue, maintenue, canalisée par la bi-polarisation du langage, la jouissance est l’expression d’une extase masochiste ou d’un « masochisme primaire » (M. Aisenstein), ou bien, sadisation technique et symbolique des corps. Jouant les prolongations dans l’imaginaire, le coït affiche le désir de posséder la jouissance de l’autre, sans toutefois jamais y parvenir.

Terminons sur les mots de Jacques Lacan tirés de L’éthique de la psychanalyse :

« Ce qui est au-delà n’est pas seulement le rapport avec la seconde mort, c’est-à-dire avec l’homme en tant que le langage exige de lui de rendre compte de ceci, qu’il n’est pas. Il y a aussi la libido, à savoir ce qui, en des instants fugitifs, nous emporte au-delà de cet affrontement qui nous le fait oublier. Et Freud est le premier à articuler avec audace et puissance que le seul moment de jouissance que connaisse l’homme est à la place même où se produisent les fantasmes, qui représentent pour nous la même barrière quant à l’accès à cette jouissance, la barrière où tout est oublié. »

La société lacanienne

La société lacanienne est la nôtre. Patricapitaliste, elle s’oppose à l’Éco-féminisme. La loi du père ordonne les identifications, renforce les normes du désir et canalise plus qu’il ne contraint la violence et la jouissance. Le patriarcat d’où découle le capitalisme instaure un ordre renvoyant les pulsions sexuelles et morbides au privé, au domestique, et notamment au jouir féminin supposé sans limite. Le traumatisme de la castration (entrée dans le symbolique durant la prime enfance) destine les hommes à engendrer des mondes métaphysiques, religieux et idéologiques renforçant une unité identique à elle-même. Historiquement, l’identité masculine rejette le corps et la chair, l’identité masculine se re-produit en elle-même et pour elle-même au-delà des apparences.

Il reste que la polarisation du langage segmente tout le divers. Le symbolique compte tous les éléments de la nature. Jacques Lacan le confirme en 1964 dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse :

« L’important, pour nous, est que nous voyons ici le niveau où — avant toute formation du sujet, d’un sujet qui pense, qui s’y situe — ça compte, c’est compté, et dans ce compté, le comptant, déjà, y est. C’est ensuite seulement que le sujet a à s’y reconnaître comme comptant. »

Les interstices qui distinguent les mots et les espaces qui séparent les choses — ponctuant les répétitions et fabriquant les séquences — incarnent d’autant plus le néant, le vide, le manque. Lacan précise dans le même ouvrage la manifestation langagière du désir, du surgissement du manque-à-être :

« Ici jaillit une forme méconnue du un, le Un de l’Unbewusste. Disons que la limite de l’Unbewusste c’est l’Unbegriff — non pas non-concept, mais concept du manque. Où est le fond ? Est-ce l’absence ? Non pas. La rupture, la fente, le trait de l’ouverture fait surgir l’absence — comme le cri non pas se profile sur fond de silence, mais au contraire le fait surgir comme silence. »

Morcelé par le symbolique qui rythme les censures de la castration ainsi que le manque-à-être, les hommes virils désirent accéder à un tout monolithique afin de trouver un abri contre la menace de la castration, afin de se loger au sein d’une origine compacte par le biais du mot (Dieu), du concept (Être), de la représentation (État / Empire), ou de manière plus prosaïque, de la chose (Biens / Argent / Femme). L’identité masculine à la fois bouchée et comblée reporte ainsi l’angoisse de la coupe / coupure sur le féminin, et pose comme s’oppose à la diversité des facettes féminines entretenues par le masque de la beauté, aux rôles antinomiques attribués de mère, de sainte, de vierge ou de putain, comme aux stigmates des valeurs négatives féminines. La domination (masculine) règne dans toute son étendue fonctionnelle et ses unités sectorisées. La sectorisation de la société engendre des unités sectaires : les hétérosexuel·le·s, les gays, les lesbiennes, les transsexuel·le·s (sexualités) ; le blanc, le noir, le jaune, le rouge (races) ; l’aristocrate, le bourgeois, le peuple (classes). La société lacanienne est en permanence reterritorialisée (G. Deleuze).

Il reste que l’entrée dans le symbolique (synonyme de la castration) est un traumatisme qui aliène toute l’espèce humaine sans exception. Au sein de l’espace public, les femmes ont désormais droit de cité au même titre que les hommes. Le désir d’incarner une entité absolue, uniforme et monolithique n’est plus réservé aux porteurs de pénis. D’où ces femmes qui empruntent à la masculinité afin de s’assurer de quelques gloires au sein de l’arène politique ou de la sphère médiatique. La recherche d’un TOUT métaphysique, religieux ou idéologique est cependant vaine. L’identité est mosaïque, fluctuante, soumise à la rencontre et à l’inconnu. La bi-polarisation du langage (sphère positive et négative) nous renvoie en permanence à la contradiction, à l’équivoque et à la négation de nos dires et de nos actes. Nous tentons cependant de sauver les apparences en incarnant le Docteur Jekill dans la sphère publique, puis Monsieur ou Madame Hyde dans la sphère privée. Les affaires D.S.K., H.Weinstein, A.Ronell, B. Griveaux, F. de Rugy,… sont, parmi d’autres, des illustrations de la jouissance (perverse, sadique ou prépubère) jetées en pâture sur la place publique.

En tant que réalité (politique, sociale, économique, religieuse, culturelle, ethnique), la société lacanienne n’échappe pas aux revendications de la société foucaldienne. L’évolution des mœurs occidentales semble dissoudre le seuil existant entre les valeurs négatives féminines et les valeurs positives masculines. Les femmes et les minorités de toutes obédiences revendiquent le droit à la visibilité et à la reconnaissance. C’est un acquis en occident, les femmes et les hommes sont en droit dominant·e·s ou dominé·e·s dans la sphère publique. Les valeurs positives et négatives sont partagées, ‘‘la baguette phallique’’ ou ‘‘la braguette castratrice’’ circulent autant chez les femmes que chez les hommes. Soumis·e à l’idéalisation du Père-Mère, l’hystérique dynamise les luttes de prestige et la course à la reconnaissance au cœur de l’espace public.

Le droit à la visibilité et à la diversité est cependant contrecarré par un retour en force des états autoritaires — retour du grand pénis de la nation, de l’unité sociale conjuguée au plus-que-parfait du père. Effectivement, à l’échelle de la planète peu d’entre nous échappent à la violence médiatico-politique et socio-économique, à l’endettement et à la religion, au marécage familial et au mirage du mariage, à la distribution des rôles et des fonctions selon son genre. Distribution genrée que l’on trouve, par ailleurs, chez la majorité des couples gays ou lesbiens. Bref, la différence des sexes est toujours bel et bien présente, bien qu’un appel à l’indifférence en termes de pratiques sexuelles soit clairement revendiqué. Tout est possible, du colocataire platonique au partenaire Sex Friend — sans omettre de réserver son « âmour » (J. Lacan) à son chien ou à son chat.

Dans Ce que Lacan disait des femmes, Colette Soler nous informe sur les nouvelles modalités de la séparation entre l’amour et le désir (séparation supposée être l’apanage des hommes) :

« Cependant, à la page suivante Lacan introduit une nuance de taille, précisant que le dédoublement entre l’objet de l’amour et celui du désir n’est pas moins présent chez les femmes, à ceci prêt que le premier se trouve dissimulé par le second. Eh bien, ce qui ne doit pas être dissimulé aujourd’hui, c’est qu’une fois libérées du choix unique du mariage, bien des femmes aiment d’un côté et désirent ou jouissent de l’autre. Encore fallait-il qu’elles puissent échapper au carcan de l’institution d’un lien exclusif et définitif, pour que l’on aperçoive que les divers partenaires d’une femme se situent d’un côté ou de l’autre : du côté de l’organe qui satisfait à la jouissance sexuelle ou du côté de l’amour, et que la convergence sur le même objet se réalise comme une configuration entre autres. Je vois là un changement patent dans la clinique. »

Aujourd’hui encore, la différence des sexes conditionne le symbolique (langage corporel, signes, paroles, écrits, images) et la jouissance phallique (manifestation du pouvoir par le truchement de l’unité / coupure) — alors que fille et garçon devraient y accéder indifféremment sans être assigné·e·s à l’un ou l’autre sexe. D’un autre côté, le pacte amoureux qui, systématiquement, remet en jeu la castration originelle (entrée dans le symbolique) et détermine le cadre des pratiques sexuelles (« mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient », J. Lacan), se trouve désormais confronté aux différents contrats sexuels en circulation — sexe tarifé y compris — afin que la relation unilatérale entre un·e dominant·e et un·e dominé·e puisse s’équilibrer en terme de désir, de jouissance et d’ennui. Théoriquement, la société foucaldienne et la société lacanienne se combinent au gré des expériences individuelles. En pratique, la prohibition de l’inceste reste un pilier indépassable — prohibition qui, selon Maurice Godelier, a pour fonction de préserver la hiérarchie des liens de parenté, ainsi qu’éviter les ruptures sociales au sein des alliances entre différents groupes humains.

Enfin, notons que le sectarisme intellectuel aliéné par l’économie de marché met dos à dos les deux grandes créations du XXe siècle : la psychanalyse versus le féminisme. Ce combat d’arrière-garde reprend les vieilles querelles datant de soixante ans entre Foucault et Lacan. Toutes les disciplines des sciences humaines sont structurellement complémentaires, les opposer fige les spéculations et revient à défendre sa petite chapelle à fric.

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« Quand à la violence, pas besoin de faire semblant de chercher aujourd’hui d’où elle vient, cette violence sur laquelle nous voudrions que la parole ait des effets d’apaisement. D’où « vient la guerre? » n’en était qu’une variante au niveau collectif. Nous savons au fond d’où elle vient : des pulsions. […] Il n’y a que les parlants pour se battre, s’agresser gratuitement, se sadiser, se dépouiller, etc. — on n’en finirait pas d’énumérer —, c’est qu’ils sont les seuls à connaître un manque structural et non accidentel qui engendre des nécessités proprement subjectives, celles de l’identité. Les seuls donc à avoir des pulsions inextinguibles, qui ne sont pas des besoins de ladite nature, les seuls à avoir aussi des désirs insatiablement en expansion, et qui s’évertuent pour se faire « un état civil ». Or tous deux, sujets et pulsions, sont des effets de langage, sont concrètement engendrés par les effets de la parole originelle de demande articulée. Et on ne peut ignorer que ces premières demandes articulées portent sur le corps, sur le réglage de l’oralité et de la propreté, notamment. En résumé avec les pulsions nous affaire à des jouissances morcelées, insuffisantes, indifférentes au semblable, d’où luttes pour les jouissances et contre d’autres jouissances. Et avec le sujet divisé s’ouvre le régime des aspirations identitaires. Ce sont tous les problèmes de l’accaparement des richesses, de la répartition des biens, apparemment aussi basique que ceux du sexe, et… des compétitions.»
Retour sur la « fonction de la parole », Colette Soler.

LE PRESTIGE D’EXISTER est forgé sur l’enclume des passions violentes. L’ouvrage tente de cerner quelques aspects de la condition humaine plutôt du côté de la violence que de la jouissance — bien que les deux soient, pour ainsi dire, soudées pour le pire et pour le pire. La violence et la jouissance sont les aboutissants des pulsions morbides et sexuelles qui, elles-mêmes, conduisent les mouvements de la haine et de l’amour. Emprunter quelques références au champ lacanien est un point de départ. J’imagine qu’une transposition / traduction / trahison est possible dans l’univers plus prosaïque des visibilités publiques.

Chaque sujet est un ange capturé par la violence de l’espèce. Chaque sujet est le porteur d’une jouissance qui ne dit pas son nom. La violence incarne une des manifestations du réel, la jouissance irrigue les manifestations de la pulsion. S’élever au sommet de l’espèce humaine consiste probablement à situer son réel (symptôme) comme à nommer / représenter sa pulsion (créatrice).

Au sein d’une société fermée ou libérée, la violence découle d’une interdiction de jouir comme d’une sollicitation permanente à jouir. La jouissance engendre la société mais ne fait en aucun cas société, comme elle fonde plus qu’elle ne règle la vie de couple. Autrement dit, notre espèce a élaboré un univers carcéral en opposition aux pulsions morbides et sexuelles — point culminant d’une animalité qui contredit la formation d’une société idéalement bonne, bienveillante, et dont chacun·e tire des bénéfices. La messe est dite : sur le terreau de la violence et de la jouissance croît ce qui fait société. De cette compotée organique, il ne faut pas s’attendre à trouver une issue heureuse ou angélique. La violence et la jouissance sont les deux mamelles qui fondent les normes sociales, toutes sans exception, en termes de domination, de possession, de monopolisation, de suprématie, d’exploitation, d’oppression et de soumission. La violence et la jouissance sont à ce point enkystées dans notre humaine condition que toutes et tous veulent croire qu’une vie moins douloureuse et contraignante a lieu dans l’au-delà (« seconde mort »). Ce monumental fantasme qui nourrit abondamment le délire humain instruit définitivement l’espèce maintenue dans les presses du symbolique et du réel, ainsi que contenue dans l’étau sujet / pulsion. Jusqu’à la fin des temps, nous prendrons nos vessies pour des lanternes.

À suivre : Croire (mise en bouche).