16 octobre 2020

1.3 ÉTENDUE DES AFFECTIONS

Par Sammy Engramer

(Baruch SPINOZA 1632-1677)

« L’Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent seulement les endroits marqués d’un coup de crayon, et comprirent ceci :
La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine. Cette substance est Dieu.
Il est seul l’Étendue — et l’Étendue n’a pas de bornes. Avec quoi la borner ?
Mais bien qu’elle soit infinie, elle n’est pas l’infini absolu ; car elle ne contient qu’un genre de perfection ; et l’Absolu les contient tous.
Souvent ils s’arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchet absorbait des prises de tabac et Bouvard était rouge d’attention. »

Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert, 1881

Spinoza adopte un style d’écriture qui décourage la plupart des lecteurs. L’enchevêtrement des concepts est comparable aux descriptions mécaniques d’un moteur. Les rouages sont cependant impeccablement disposés et les mouvements parfaitement fluides. Ouvrage majeur de la philosophie moderne L’Éthique de Baruch Spinoza est exemplaire.

Comme pour Descartes, concentrons-nous sur l’essentiel. Dans le chapitre De l’origine et de la nature des affections, Spinoza met d’emblée en cause les propositions de Descartes qui, comme on l’a vu précédemment, désignent l’esprit tel un conducteur, un chauffeur qui tente de mettre à distance les perceptions sensibles. Si Descartes se focalise sur l’esprit, Spinoza part quant à lui du corps :

« Beaucoup croient, en effet, que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions un pouvoir absolu et ne tire que de lui-même sa détermination. Ils cherchent donc la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non dans la puissance commune de la Nature, mais dans je ne sais quel vice de la nature humaine et, pour cette raison, pleurent à son sujet, la raillent, la méprisent ou le plus souvent la détestent […]. Certes, n’ont pas manqué les hommes éminents (au labeur et à l’industrie desquels nous avouons devoir beaucoup) pour écrire sur la conduite droite de la vie beaucoup de belles choses, et donner aux mortels des conseils pleins de prudence ; mais, quant à déterminer la nature et les forces des Affections, et ce que peut l’Ame de son coté pour les gouverner, nul, que je sache, ne l’a fait. A la vérité, le très célèbre Descartes, bien qu’il ait admis le pourvoir absolu de l’Ame sur ses actions, a tenté, je le sais, d’expliquer les Affections humaines par leurs premières causes et de montrer en même temps par quelle voie l’âme peut prendre sur les Affections un empire absolu. »

Après avoir salué l’œuvre de Descartes, Spinoza se positionne contre le pouvoir qu’a l’esprit sur le corps :

« […] à ceux qui aiment mieux détester ou railler les Affections et les actions des hommes que les connaître. À ceux-là certes il paraîtra surprenant que j’entreprenne de traiter des vices des hommes et de leurs infirmités à la manière des Géomètres et que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux ce qu’ils ne cessent de proclamer contraire à la Raison, vain, absurde et digne d’horreur. Mais voici ma raison. Rien n’arrive dans la Nature qui puisse être attribué à un vice existant en elle ; elle est toujours la même en effet ; sa vertu et sa puissance d’agir est une et partout la même, c’est-à-dire les lois et règles de la Nature, conformément auxquelles tout arrive et passe d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes […] »

« Rien n’arrive dans la Nature qui puisse être attribué à un vice existant en elle […] ». La nature ne contient en soi ni vice ni vertu. La nature est telle qu’elle est, elle engendre et se reproduit selon des conditions et des critères qui lui sont propres. Le vice et la vertu, cristallisant une opposition définitive, ont été engendrés par la pensée humaine. Enfermée sur elle-même, notre espèce juge la nature au même titre qu’un individu soumis à la morale et à qui l’on attribue des vices et des vertus. Notre espèce est prise dans l’étau du bien et du mal, de la conscience morale qui fixe et oppose le mal et le bien, le laid et le beau, la gauche et la droite, etc.

Poursuivons :

« Les Affections se rapportant à la haine, à la colère, à l’envie, etc. considérées en elles-mêmes, suivent de la même nécessité et de la même vertu de la Nature que les autres choses singulières ; en conséquence, elles reconnaissent certaines causes, par où elles sont clairement connues, et ont propriété d’une autre chose quelconque, dont la seule considération nous donne du plaisir. Je traiterai donc de la nature des Affections et de leurs forces. »

Spinoza insiste : « Je traiterai donc de la nature des Affections et de leurs forces ». Il faut entendre que la nature est régie par des rapports de force, la nature est par conséquent conduite par la puissance d’agir. La puissance est simultanément vice et vertu, bonne et mauvaise, plaisante et déplaisante. La nature est mue par des rapports de force propres au déploiement de la lutte pour la vie. Elle est le produit de la pulsion et de la crise, elle est intensité et densité — elle ne porte aucun jugement sur elle-même ni sur ce qui la compose ou la structure.

*****

Entrons dans le vif du sujet et passons à la Définition III :

« J’entends par Affections les affections du Corps par lesquelles la puissance d’agir de ce Corps est accrue ou diminuée, secondée ou réduite, et en même temps comme les idées de ses affections. »

Spinoza emploie des termes plus proches de la mécanique que de la métaphysique. Au même titre que la nature, le corps est un moteur qui augmente ou diminue en puissance, aucun critère moral n’est ici mentionné. Revenons sur la dernière phrase : « et en même temps comme les idées de ses affections » — ce qui veut dire que les affects se mêlent aux idées, les affections influencent, conditionnent les idées autant que les comportements. Pour Spinoza, les idées font corps avec le corps.

« Postulats 1 et 2 :
Le corps humain peut être affecté en bien des manières qui accroissent ou diminuent sa puissance d’agir et aussi en d’autres qui ne rendent sa puissance d’agir ni plus grande, ni moindre. »

La puissance d’agir est une force qui pousse chacun d’entre nous à se mouvoir, à respirer, à marcher,… Notre espèce cherche cependant à canaliser la puissance d’agir. Entretenir et déployer sa force physique y participe, mais pas uniquement, il s’agit tout autant de l’expansion et de l’extension de nos capacités à percevoir les choses distinctement afin de persévérer dans son être en regard de « l’effort pour se conserver ». Là encore, et au même titre que la nature, nous luttons pour que la vie atteigne son plus haut degré d’accomplissement. Il reste que nos méthodes sont différentes, l’usage de la technique et de la raison mêlé à la pulsion animale nous pousse à créer autant qu’à détruire gratuitement. Afin de procéder à un tri adéquat, afin de percevoir les choses clairement, Spinoza nous invite à ordonner et à classer les choses dans un certain ordre.

« Le corps humain peut éprouver un grand nombre de modifications et retenir néanmoins les impressions ou traces des objets et conséquemment les mêmes images des choses. »

Pour ce dernier extrait, l’auteur mentionne la capacité qu’a le corps à mémoriser des discours, des actions, des objets. Ici, Spinoza ne parle pas de la conscience ou de la mémoire au sens strict mais du corps qui mémorise — ce qui oriente les actuels lecteurs que nous sommes vers les fonctions du cerveau plutôt que vers les facultés de l’âme.

« Proposition 1 :
Notre Ame est active en certaines choses, passive en d’autres, savoir, en tant qu’elle a des idées adéquates, elle est nécessairement active en certaines choses ; en tant qu’elle a idées inadéquates, elle est nécessairement passive en certaines choses. »

Deux autres ajouts : les idées adéquates et inadéquates. Si nos idées sont en adéquation avec les choses, elles agissent sur les choses. Dans le cas contraire, si nos idées sont en inadéquation avec les choses, il est fort probable que rien ne se produise — le sujet n’est pas affecté et la matière reste à son état originel. C’est un peu comme vouloir casser une pierre en granit avec un manche à balai. Ici, l’adéquation est le signe d’une puissance d’agir. Et Là encore, rien à voir avec les règles morales, le problème est mécanique. D’un point de vue plus anthropologique et pratique, il s’agit bêtement d’accorder les visées intentionnelles et les actes de préhension. Ces comportements sont par ailleurs décisifs pour la survie, car la visée au sens stricte permet de saisir un objet (plante, animal, énergie), pour ensuite l’assimiler, le posséder, le conserver.

« Corollaire :
Il suit de là que l’Ame est soumise à d’autant plus de passions qu’elle a plus d’idées inadéquates, et, au contraire, est active d’autant plus qu’elle a plus d’idées adéquates. »

Les idées inadéquates font le jeu des passions, sachant qu’elles participent plus d’une mauvaise interprétation des forces en présence que d’une mauvaise conduite. En d’autres termes, et pour Spinoza, l’influence des passions et des idées inadéquates ne transforment ni ne conduisent vraiment les choses, et débouchent souvent sur l’exploitation de passions tristes.

Nous pourrions bien entendu débattre sur le sujet. En tant qu’artiste-auteur, il est toujours souhaitable de produire du désordre au sein d’une discipline — une option par ailleurs issue du Romantisme, mouvement pluridisciplinaire à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle. S’informer sur les idées inadéquates qui illustrent ‘‘un certain désordre’’ est une première étape. Toutefois, si l’on ne sait pas au préalable comment les idées adéquates s’agencent ni comment les matières se forment dans un contexte déterminé, nous tournons en rond. Nous provoquons les choses en surface, nous pensons créer une rupture, du désordre, alors que l’acte de création, l’invention ou la découverte aura été mille fois produit comme mille fois assimilé par la discipline en question. La passion n’est pas mauvaise en soi. En termes de densité et d’intensité, elle participe après tout de la puissance d’agir. Mais pour provoquer le désordre, encore faut-il savoir comment l’ordre est établi. Il en est de même concernant la critique d’un enseignement : il faut apprendre pour désapprendre.

« Proposition 2 : 
Ni le corps ne peut déterminer l’Ame à penser, ni l’Ame le Corps au mouvement ou au repos ou à quelque autre manière d’être que ce soit. »

La syntaxe n’est pas évidente. Il nous faut comprendre que l’âme n’a pas d’ascendance sur le corps, et réciproquement. Il n’y a pas de maître exclusif ni conscience manipulatrice et ordonnatrice sous la forme d’une âme ou d’un esprit. Spinoza se positionne clairement contre Descartes au sens où il désigne un mode de fonctionnement conjoint entre l’âme et le corps. Pour autant, ce n’est pas le contraire de la proposition de Descartes ; Spinoza ne dit pas que les affections du corps orientent les pensées de l’âme, il dit bien que l’âme et le corps s’influencent mutuellement.

« Scolie :  
[…] l’Ame et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Étendue. […] l’ordre des choses est le même, que la Nature soit conçue sous tel attribut ou sous tel autre ; et conséquemment que l’ordre des actions et des passions de notre Corps concorde par nature avec l’ordre des actions et des Passions de l’Ame. »

L’âme est motivée par la pensée, le corps par l’étendue. Si l’âme et le corps sont motivés d’un côté par la pensée et de l’autre par l’étendue, l’une et l’autre ne sont pas pour autant séparés car ils dépendent tous deux de la « Nature ». Ils agissent ensemble et s’harmonisent même lorsque nous avons le sentiment que seule l’âme décide, de façon omnisciente et définitive, de mouvoir le corps au même titre qu’un objet extérieur à elle. De manière un soupçon anachronique, nous retrouvons ici la volonté d’être ou le désir d’exister qui, techniquement, mêle le sujet pensant (ou l’être parlant pour Lacan) au corps vivant (ou au sujet de l’inconscient).

Une note sur l’étendue est nécessaire. Si l’on imagine ce que peut être « la pensée » en sa signification triviale, il est plus difficile de se faire une idée de « l’étendue ». La pensée représente un espace à la fois concret et virtuel dans lequel se déploie l’âme (la conscience) à l’intérieur de notre cerveau ; et il en est de même pour le corps (humain) qui se meut en relation à une étendue à la fois concrète et organique, pulsionnelle, vitale. L’étendue du corps (humain) — à la fois taille, poids, volume, mais aussi squelette, organe, épiderme — qualifie le corps humain et les corps de la nature. Rappelons ici l’option de Spinoza : la substance (Dieu) est dissoute dans tous les corps de la nature. La substance est de ce point de vue une étendue (un peu à l’image de toutes les micro-particules qui composent et remplissent l’univers) qui ‘‘habite’’ tous les corps de la nature. Elle-même produit de la nature, notre espèce est une partie de la nature participant de l’étendue. En tant qu’attributs, la « Pensée » autant que « l’Étendue » sont incluses dans la « Nature ». La nature factuelle (plantes, animaux, énergies) tout comme l’être humain et ses attributs sont naturés et naturants — naturés parce que créés et conçus ; et naturants parce que la nature (factuelle) et l’être humain créent et conçoivent tout autant même si les modalités sont différentes. Poursuivons :

« Bien que la nature des choses ne permette pas de doute à ce sujet, je crois cependant, qu’à moins de leur donner de cette vérité une confirmation expérimentale, les hommes se laisseront difficilement induire à examiner ce point d’un esprit non prévenu ; si grande est leur persuasion que le Corps tantôt se meut, tantôt cesse de se mouvoir au seul commandement de l’Ame et de son art de penser. »

Spinoza met en garde ceux qui imaginent que l’esprit est capable d’un contrôle et d’une maîtrise absolue du corps. Ce passage est d’une importance capitale et annonce un renversement philosophique fondamental. Spinoza creuse un sillon que nous explorons encore aujourd’hui :

« Personne, il est vrai, n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le Corps, c’est-à-dire l’expérience n’a enseigné à personne jusqu’à présent (par les seules lois de la Nature considérée en tant seulement que corporelles), ce que le Corps peut faire et ce qu’il ne peut pas faire à moins d’être déterminé par l’Ame. Personne en effet ne connait si exactement la structure du Corps qu’il ait pu en expliquer toutes les fonctions, pour ne rien dire ici de ce que l’on observe maintes fois dans les Bêtes qui dépassent de beaucoup la sagacité humaine, et de ce que font très souvent les somnambules pendant le sommeil, qu’ils n’oseraient pas pendant la veille, et cela montre assez que le Corps peut, par les seules lois de sa nature, beaucoup de choses qui causent à son Ame de l’étonnement. Nul ne sait, en outre, en quelles conditions ou par quels moyens l’Ame meut le Corps, ni combien de degrés de mouvement elle peut lui imprimer et avec quelle vitesse elle peut le mouvoir. D’où suit que les hommes, quand ils disent que telle ou telle action du Corps vient de l’Ame, qui a un empire sur le Corps, [ils] ne savent pas ce qu’ils disent et ne font rien d’autre qu’avouer en un langage spécieux leur ignorance de la vraie cause d’une action […]. »

« Personne n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le Corps ». Tous les automatismes du corps propres aux habitudes, ou encore déclenchés par la peur ou la surprise, échappent clairement aux conduites orchestrées de la conscience. De plus, lorsque nos perceptions nous jouent des tours, nous avons tendance à les entendre comme des signes extérieurs que nous adressent notre corps (trouble, maladie, etc.), ou bien, comme des signes issus de forces obscures et mystérieuses situées au-delà des apparences. Les rêves sont également en dehors du contrôle de l’âme. Les interprétations symboliques, œcuméniques et farfelues des rêves trouveront une réponse plus scientifique à la fin du XIXe siècle. Le savoir psychiatrique finira par découvrir une entité psychique, fermement enracinée dans le corps, qui se dérobe au contrôle de la raison tout en l’influençant. Découverte par Sigmund Freud, cette entité n’est autre que l’inconscient.

Spinoza expose une des conséquences de la puissance d’agir du corps, notamment lorsque l’impulsion nous pousse à parler — qu’il nous faut distinguer, en terme d’appétit, des besoins élémentaires du corps — et que l’on peut traduire, encore de manière un soupçon anachronique, autant par la volonté d’être ou le désir d’exister de l’inconscient :

« C’est ainsi qu’un petit enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon en colère vouloir la vengeance, un peureux la fuite. Un homme d’ébriété croit aussi dire par un libre décret de l’Ame ce que, sorti de cet état, il voudrait avoir tu ; de même le délirant, la bavarde, l’enfant et un très grand nombre d’individus de même farine croient parler par un libre décret de l’Ame, alors cependant ils ne peuvent contenir l’impulsion qu’ils ont à parler ; l’expérience donc fait voir aussi clairement que la Raison que les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ; et, en outre, que les décrets de l’Ame ne sont rien d’autre que les appétits eux-mêmes et varient en conséquence selon la disposition variable du Corps. »

Les produits de la parole incarnent les appétits du corps (ou les pulsions au sens freudo-lacanien), la conscience se fait le relais automatique d’un corps touché, affecté, débordé présentement ou historiquement. Spinoza est très novateur pour l’époque, puisqu’en se référant à l’ascendance du corps sur les production de la parole, il indique avec cette seule phrase : « qu’ils sont ignorants des causes par où ils sont déterminés », l’importance et l’influence du contexte et des circonstances, de l’environnement ou du milieu. Milieu que l’on peut entendre sous toutes ses formes, tel un milieu géographique, un environnement climatique, un contexte historique ou esthétique, donc en regard des circonstances sociales, économiques, politiques, religieuses, culturelles, ethniques. L’environnement, la situation, le décor instruisent de manière décisive nos discours, nos choix, nos envies, nos modes de vie, comme la manière dont nos corps se meuvent dans l’espace ou la façon dont nous pensons, agissons et désirons. Le geste philosophique de Spinoza est décisif : nous passons d’une influence divine ou magique qui détermine les maladies, les guerres, autant que les discours et les récits, à une influence plus matérielle et pulsionnelle, plus contextuelle et circonstancielle. Citons encore Spinoza :

« Chacun, en effet, gouverne tout suivant son affection, et ceux qui, de plus, sont dominés par des affections contraires, ne savent ce qu’ils veulent ; pour ceux qui sont sans affection, ils sont poussés d’un côté ou de l’autre par le plus léger motif. Tout cela montre clairement qu’aussi bien le décret que l’appétit de l’Ame, et la détermination du Corps sont de leur nature choses simultanées. »

Indissociables, l’âme et le corps agissent simultanément et sous un même rapport. Ainsi, Spinoza s’oppose définitivement à l’esprit comme au sujet cartésien.

*****

Passons maintenant à un autre geste inaugural :

« Proposition 6 :
Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »

En 2020, et pour plus de 90% de la population mondiale, le corps est toujours envisagé comme une chose extérieure qu’il faut entretenir au même titre que nos véhicules motorisés et anthropomorphes ; comme conduit par des forces irrationnelles qui inscrivent ses actions au sein d’un projet divin ou surnaturel. La réalité est pourtant tout autre. Nous nous conformons et validons les ordres, les volontés et les désirs d’un corps en permanence affecté, touché, impacté, convoqué, sollicité, colonisé présentement ou antérieurement. Procédons à une entaille peu orthodoxe dans la phrase de la Proposition 6 afin d’engager une percée matérialiste dans la pensée de Spinoza :

« Chaque chose s’efforce de persévérer dans son être ».

Lorsque Spinoza insère la phrase : « autant qu’il est en elle », il faut entendre ‘‘autant que Dieu est en la chose’’. Comme nous l’avons déjà évoqué, Spinoza ne se réfère plus à un Dieu transcendant qui du haut de son trône nous dicte les bonnes conduites. Dieu s’incarne désormais dans la nature (naturée / naturante), il est immanent, il est substance et fait corps, en tant qu’étendue, avec toutes les particules de la nature et du cosmos. Dieu est désormais thermodynamique, à la fois énergie, calorie, entropie, flux, pression, etc. D’où notre entaille et notre interprétation matérialiste qui, finalement, incarne le sens profond de la Proposition 6 — sachant que Hegel nous taperait sur les doigts avec sa règle en acier, mais que Marx serait en accord avec cette coupe dans le divin gras du texte.

Complétons ce moment inaugural, et cherchons d’autres sources dans le chapitre intitulé De la servitude de l’homme. Tout d’abord une phrase magnifique et incontournable tirée de la démonstration de la Proposition 18 :

« Le Désir est l’essence même de l’homme, c’est-à-dire un effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être. »

Puis, une série de propositions :

« Proposition 21 :
Nul ne peut avoir le désir de posséder la béatitude, de bien agir et de bien vivre, sans avoir en même temps le désir d’être, d’agir et de vivre, c’est-à-dire d’exister en acte. »

« Proposition 22 :
On ne peut concevoir aucune vertu antérieure à l’effort pour se conserver ».

Notons que « L’effort pour se conserver » peut se traduire par « l’instinct de conservation » ou « l’instinct de survie » si l’on veut.

« Démonstration :
L’effort pour se conserver est l’essence même d’une chose ».

Les formules précédentes s’appliquent bien entendu à toutes les choses existantes, donc à la nature (naturée / naturante), à l’âme et au corps.

« Corollaire :
L’effort pour se conserver est la première et unique origine de la vertu. Car on ne peut concevoir aucun autre principe antérieur à celui-là. »

Nous retrouvons les premières propositions qui concernent la nature en tant que vertu inaliénable et souveraine. Spinoza s’en remet à la « Nature », à « sa vertu et [à] sa puissance d’agir [qui] est une et partout la même ». L’espèce humaine n’est pas hors de la nature, elle incarne une puissance d’agir similaire, quoique ce mode d’être est problématique pour notre espèce qui distingue le bien du mal. Par-delà le bien et le mal, l’espèce s’efforce tout de même de se conserver comme de persévérer dans son être. De ce point de vue, la nature humaine et la condition humaine sont nécessairement en conflit, l’une veut jouir des plaisirs / déplaisirs que procure la volonté d’être ou le désir d’exister ; l’autre veut faire société et gouverner la puissance d’agir qui ne cesse de vouloir et désirer.

« Proposition 24 :
Agir par vertu absolument n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre et conserver son être (ces trois choses n’en font qu’une) sous la conduite de la Raison, [et] d’après le principe de la recherche de l’utile propre. »

On touche un point important de l’éthique spinoziste. Il ne s’agit plus d’une éthique se rapportant à des actions chapeautées par des conduites morales, donc en relation aux mœurs et aux traditions que la chrétienté impose manifestement. Il s’agit plutôt d’une éthique individuelle branchée, câblée, connectée au conatus (l’effort de persévérer). La liberté ici exposée est immense et novatrice, et forcément incompréhensible pour les esprits du XVIIe siècle aliénés par le dogme chrétien. La conception spinoziste de la liberté est aujourd’hui la nôtre — tout du moins celle qui est issue de La Révolution française, celle qui est accordée à tous et non à quelques uns.

Cependant, si la vertu consiste à persévérer dans son être, à concevoir et réaliser ce que nous désirons faire au moment où notre corps est mu par la puissance d’agir, cela pose de sérieuses questions. Les conceptions de la vertu proposées par Spinoza nous poussent a priori à la permissivité et à la transgression. Je peux braquer une banque, me balader nu dans un centre commercial ou rouler à 160 km / h sur une départementale, tant que j’agis, je vis et conserve mon être, tant que rien ne contrarie le déploiement de ma puissance, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Avec Baruch Spinoza, le sujet fait toujours face et avance ; même si les remémorations et les ressassements, provoqués par le monde extérieur (travail, famille, patrie), nous condamnent en tant que victime ou en tant que coupable. Nos conditions de vie et les rencontres de toutes natures sont susceptibles de déclencher spontanément des affects joyeux ou des passions tristes. Bref, nous avançons avec des œillères et naviguons à vue. En outre, pour notre espèce, le conatus (l’effort de persévérer) est d’autant plus galvanisé par le désir et les fantasmes de toutes sortes engendrés et entretenus par la société elle-même. Moralité, il n’y a pas de dialectique qui détermine un équilibre des forces ou un rapport de force. C’est plutôt une force à la place de l’autre, un affect l’un après l’autre, une passion subordonnant l’autre, le tout se juxtaposant et s’accumulant pour finir par s’évanouir et disparaître dans les franges de l’étendue des concepts et des représentations.

Spinoza ajoute toutefois « sous la conduite de la Raison, [et] d’après le principe de la recherche de l’utile propre ». De nos jours, « l’utile propre » n’a plus la même signification qu’au XVIIe siècle. La recherche de « l’utile propre » n’est plus au service de l’utilité commune ou du bien commun. La raison instrumentale, la libération des mœurs, la manipulation des opinions et les actuelles spéculations sur la chrématistique nous enchaînent au sectarisme des communautés de toute obédience comme à l’immanquable recherche de profit individuel. Conduite par l’imperium capitaliste, la servitude est structurelle à l’ère du tout numérique. 

Les libertés exposées dans L’Éthique nous éclairent sur l’actuelle incarcération des consciences. Par exemple, comment l’émancipation, l’affranchissement, la liberté de penser et de caricaturer s’accordent avec le règlement intérieur des communautés ? Comment l’éthique individuelle s’oppose-t-elle efficacement aux cadres aliénants des religions, des cultures et des ethnies ? Comment l’éthique individuelle s’insurge-t-elle contre les dispositifs de pouvoir, les systèmes de croyances, de valeurs et de contrôles, contre les conditions, les épreuves et les sanctions qui endiguent le déploiement de sa toute puissance, qui enrayent le devenir de ses pulsions sexuelles et morbides ?

Sous la forme d’un repli consenti, tentons un début de réponse avec la Proposition 52 :

« Le contentement de soi peut tirer son origine de la Raison, et seul ce contentement qui tire son origine de la Raison, est le plus grand possible. »

« Démonstration :
Le Contentement de soi est une Joie née de ce que l’homme considère sa propre puissance d’agir. Mais la vraie puissance d’agir de l’homme ou sa vertu est la Raison elle-même que l’homme considère clairement et distinctement. Le Contentement de soi tire donc son origine de la Raison. De plus, tandis que l’homme se considère lui-même clairement et distinctement, c’est-à-dire adéquatement, il ne perçoit rien sinon ce qui suit de sa propre puissance d’agir, c’est-à-dire de sa puissance de connaître ; de cette seule considération donc naît le Contentement le plus grand qu’il puisse y avoir. »

« La puissance de connaître» est « le contentement le plus grand qu’il puisse y avoir ». Sans nul doute, le but consiste à créer des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être, des savoir-mourir, des savoir-rire affranchis des métaphysiques religieuses et des dogmes politiques. À ce point nommé, faisons appel à Michel Foucault et à L’ordre du discours, notamment lorsqu’il résume l’efficace du savoir à la célèbre formule savoir = pouvoir. Foucault critique le pouvoir que tirent du savoir ceux qui nous gouvernent. Spinoza affirme au contraire les bienfaits de la puissance d’agir adossé au savoir. Par-delà le bien et le mal, par-delà la morale bourgeoise, par-delà les expressions populaires assiégées par la névrose de classe, la puissance d’agir est en adéquation avec la volonté de savoir ou le désir de connaître. Enchevêtrée au conatus et au désir, la raison nous conduit à dépasser notre mode d’existence et à persévérer dans la connaissance. Au-delà de toutes morales religieuses ou idéologiques, la connaissance articulée à un savoir nous permet de parvenir au bonheur sans attendre d’en être digne. Cette dernière option est capitale, elle permet à chacun d’entre nous de forger ses propres valeurs sans attendre d’être reconnu par une autorité, sans être en attente de légitimité. Spinoza nous propose d’être les inventeurs de nos propres modes de vie, créateurs de nos propres valeurs.

*****

Nous y sommes. Avec Descartes et Spinoza, nous avons énoncé et exposé deux vérités incontournables, du moins deux propositions que nous tenons pour effectives et tangibles. Ma première vérité concerne nos modes d’existence qui dépendent irréductiblement de discours créés, transmis et partagés collectivement. Pour le dire simplement : sans langage commun pas de conscience. La distinction cartésienne entre le corps et l’esprit engage des séparations entre, d’une part, le corps et son environnement ; et d’autre part, entre la conscience (l’esprit ou l’âme) et les autres consciences. Bien entendu, je ne dis pas que le corps ne dépend pas du milieu où il évolue, ni que l’esprit n’est pas imprégné voire conditionné par des ordres extérieurs, je dis simplement qu’un phénomène (plus qu’une entité) spécifique et indépendant nous déchiffre. Il y va paradoxalement de l’autonomie intellectuelle comme de l’intégrité corporelle.

Ma seconde vérité concerne nos discours et nos comportements définitivement conditionnés par les sens — interfaces sensibles entre nos consciences, nos corps et le monde extérieur. Le corps est affecté, touché, imprimé, imprégné par ce qui l’environne, l’embrasse, le sollicite, le touche, le blesse ; il est affecté par les effets de la nature prédatrice et animale qui nous régente comme par les artefacts du discours et de l’activité humaine qui nous colonisent. Les effets de la puissance de prédation et les artefacts de la volonté du Logos cristallisent, délimitent l’étendue des affections chevillée à celle des représentations.

*****

Nous allons maintenant illustrer deux autres luttes, celles-ci concernent la façon dont le corps et l’esprit créent des relations avec les autres consciences, existences, corps et mondes — l’une avec Kant ; l’autre avec Hegel.