15 octobre 2020

1.4 ÉTENDUE DES RELATIONS

Par Sammy Engramer


(Emmanuel KANT 1724-1804)

« Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce dont elles ont l’apparence. Il n’y a guère de gens qui voient jusqu’au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d’avoir bonne intention, si l’action a mauvaise apparence».
L’homme de cour, Baltasar Gracian, 1647

Avec son Esthétique transcendantale comme avec sa Logique transcendantale exposées dans son livre Critique de la Raison Pure, Emmanuel Kant est le philosophe de toutes les compétitions ayant élevé les murs d’une enceinte abritant ce qu’il nous est permis de penser, de concevoir et de juger d’un point du vue logique, moral et esthétique. Le programme d’Emmanuel Kant tient en trois chefs d’œuvres : 1) Critique de la Raison Pure — Que puis-je connaître ? Ou comment établir les limites de la connaissance ? ; 2) Critique de la Raison Pratique — Que dois-je faire ? Ou comment organiser les conduites morales ? ; 3) Critique de la Faculté de Juger — Que m’est-il permis d’espérer ? Ou comment décloisonner le jugement de valeur et motiver une politique de la pluralité ?

Le présent exposé se consacre à deux découvertes kantiennes : l’une se situe au carrefour de l’étendue des représentations et de l’étendue des affections, elle représente une synthèse que je nomme l’étendue des relations. Antérieures aux œuvres sus-nommées de Kant, la seconde est tirée de l’Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative (1763). La « grandeur négative » s’emploie à réhabiliter la négation d’un point de vue logique. Hegel s’appuiera par la suite sur la « grandeur négative » pour instruire sa dialectique. Enfin, notons qu’à la source de ces croisements spéculatifs se trouve un texte : La négation de Laurent Giassi (https://philopsis.fr/wp-content/uploads/2014/02/negation-giassi.pdf).

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LES INTUITIONS SENSIBLES.
Ainsi qu’exposé dans l’introduction, Kant distingue deux concepts : le phénomène  désignant ce qui apparaît ; et le noumène qualifiant les choses-en-soi. Pour Kant, il est impossible d’atteindre l’en-soi des choses au-delà du voile des apparences, ou se dissimulant au dos du phénomène. Le noumène est par conséquent inaccessible.

L’espèce humaine appréhende le monde qui l’environne par le biais des phénomènes. À l’instar de Descartes, Kant se pose la question de savoir si ce qui apparaît n’est pas une illusion, une pure apparence. Notre philosophe résout le problème à sa manière en partant du fait, notamment d’un enchaînement de faits. Les faits enchevêtrés engendrent le phénomène qui, lui-même, renvoie à l’événement — qu’il se manifeste de manière contingente (crue, orage, tremblement de terre, etc.) ou qu’il soit fabriqué de toutes pièces par l’espèce humaine (concert, meeting politique, bombardement, etc.). Le phénomène expose une partie des faits perçus plutôt que la totalité des manifestations ou des choses en présence. D’un autre côté, le phénomène présente tout de même un ensemble de faits que nous re-présentons et concevons au sein d’une unité, ceci en tant que partie (unité) de la réalité perçue hic et nunc. Par conséquent, le sujet aborde ce qui apparait sous la forme d’une série de phénomènes se déployant dans le temps. Les phénomènes sont bien entendu signifiés par des concepts et des représentations. Par exemple, ‘‘il pleut’’, ‘‘il pleut sur le journal’’, ou bien, ‘‘il pleut sur le journal oublié sur la table de jardin’’ sont entendus par Kant comme des phénomènes.

Emmanuel Kant s’intéresse à la perception et à la réception des phénomènes. Il se base en premier lieu sur l’intuition sensible des individus et constate que les phénomènes sont perçus comme des données réelles et vraies. Intuitivement, nous ne doutons pas de la réalité ni de la véracité des faits qui apparaissent sous nos yeux. Citons un ajout important à la deuxième édition de la Critique de la Raison Pure :

« Lorsque je dis que l’intuition des choses extérieures et celles que l’esprit a de lui-même représentent, dans l’espace et dans le temps, chacune son objet, comme il affecte nos sens, c’est-à-dire comme il nous apparaît, je ne veux pas dire que ces objets soient une pure apparence. En effet, dans le phénomène, les objets et même les qualités que nous leur attribuons sont toujours regardés comme quelque chose de réellement donné ; seulement, comme ces qualités dépendent du mode d’intuition du sujet dans son rapport à l’objet donné, cet objet n’est pas comme manifestation de lui-même ce qu’il est comme objet en soi. »

Commentons ces phrases à la syntaxe rédhibitoire. La perception et la réception des phénomènes incluent la façon dont les cinq sens sont affectés autant que les représentations qui se déploient en notre esprit. Conditionné par le symbolique (concept et représentation), les choses extérieures nous apparaissent sous un certain angle, cependant, ce ne sont pas de pures apparences puisque l’expérience sensible nous indique, in fine, qu’elles sont bel et bien là, présentes, concrètes, palpables et préalables à la formation d’une étendue symbolique. Kant s’emploie à trouver la bonne équation qualifiant la formation des phénomènes dans notre esprit et leurs réceptions sensibles par notre corps. La formule tient en une locution, les phénomènes sont de « vraies apparences ». Notre philosophe use d’un oxymore qui rend manifeste la formation contradictoire du phénomène, à la fois apparence puisqu’en-soi inaccessible ; mais vrai puisque perçu comme une donnée réelle.

« Ainsi je ne dis pas que les corps ne font que paraître exister hors de moi, ou que mon âme semble simplement être donnée dans la conscience de moi-même, lorsque j’affirme que la qualité de l’espace et du temps, d’après laquelle je me les représente et où je place ainsi la condition de leur existence, ne réside que dans mon mode d’intuition et non dans ces objets mêmes. Ce serait ma faute si je ne voyais qu’une pure apparence dans ce que je devrais regarder comme un phénomène »

Sans explicitement le dire, Kant insiste sur le fait qu’une relation existe entre la conscience qui représente et conçoit, et les manifestations extérieurs. Il existe a priori un lien, un nœud, une relation entre nos sens (ressentis) et l’en-soi (inaccessible mais manifeste) des corps extérieurs. Avec Kant, nous sommes assurés que les choses extérieures sont présentes, bien que le filtre du symbolique (concept et représentation), créant une distance, un sas entre les choses, nous empêche de toucher du doigt l’en-soi des choses comme nous interdit d’aliéner à la nature pulsionnelle qui conditionne notre corps.

Kant désire savoir quel rôle joue le symbolique en termes de relation ? Le symbolique a paradoxalement pour fonction de lier les choses entre elles tout en les distinguant, en les discernant et en les séparant de la totalité — d’un tout insondable, incorruptible, inaccessible, contingent et réfractaire. Le rôle du symbolique consiste à transformer les choses en objets, en parties, en segments, en états ou en moments, et ce en opposition à un tout supposé massif, insécable et identique à lui-même (que Jacques Lacan, pour sa part, nomme réel).

Pour comprendre le cheminement représentant la capture d’un objet perçu au sein du tout — donc de l’apparition d’un ‘‘segment du tout’’ (phénomène) dans le paysage mental d’un individu — il nous faut spéculer sur les hommes des cavernes et exposer la « visée intentionnelle » :

Un chasseur-cueilleur vise une proie. Il la distingue de son environnement afin de la fixer par le regard, de l’extraire du paysage dans le but de la capturer. En règle générale, le chasseur-cueilleur se déplace et chasse en groupe — sachant que le groupe en question aspire au même but. Issus d’une production de formes originales ou empruntées, un langage commun voient le jour sous la forme de signes, de gestes, de paroles, de dessins, de gravures, etc. Propres à aiguiser les visées prédatrices allant de paire avec l’exploitation de la nature, le miracle sapiens veut que ces signes, significations et symboles élaborés provoque une rupture et sépare à tout jamais l’espèce humaine de son milieu naturel. La faculté de séparer distinctement des éléments de la nature et la capacité de dupliquer ces mêmes éléments projettent notre espèce dans un monde en rupture avec le milieu dont elle extrait les ressources nécessaires à sa survie.

En d’autres termes, la formation des concepts et des représentations collectivement conçue par un groupe ou une communauté permet de viser (focaliser / localiser), de saisir (prendre / comprendre), puis de conserver (assimiler / posséder) des objets de toute nature. Ce processus inclut évidemment la distinction, l’évaluation et la hiérarchisation des faits, des phénomènes et des événements. Ajoutons que la réception des phénomènes n’est pas uniquement régie par une étendue (des concepts et des représentations) forgée collectivement. Bien que chaque sujet soit conditionné par une langue et une culture, il sélectionne, appréhende et accumule selon des dispositions (psychiques, physiques) et une histoire (familiale, personnelle) qui lui sont propres. Le point de vue individuel et sensible conditionné par le un langage commun est ce qui nourrit la démarche de Kant.

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L’ENTENDEMENT.
Dans son ouvrage La République, Platon prend position contre les illusions et les apparences. L’image d’une pipe n’est pas une pipe en tant que telle. Il reste que cette création est vraie et réelle en tant que médium (peinture) ou représentation (image) — il en va ainsi d’une peinture à l’huile qui re-présente la pipe en question. Platon tranche et renvoie la peinture à une illusion (sans usage), à un trompe- l’œil qui prend appui sur un modèle (une vraie pipe) mais qui ne fait pas advenir une re-production utile (une pipe réelle). Platon met les discours du sophiste et les épreuves du poète et de l’artiste dans le même panier. À ses yeux les uns et les autres s’inspirent d’un modèle qu’ils détournent au profit d’un art de la persuasion ou d’un art du simulacre ; un art qui s’exonère des méthodes qui permettent d’accéder au monde des Idées platoniciennes, donc au « vrai, au bien et au beau ». En rejetant les artefacts discursifs et artistiques, Platon impose son point de vue et réduit ce qui apparait à un classement en regard d’un jugement de valeur qui lui est propre.

De son côté, Kant se distingue de Platon et trouve un invariant au sein des perceptions sensibles : que les objets soient perçus comme vrais et réels ou comme des simulacres ils apparaissent en premier lieu et irréductiblement en tant que phénomène. Cet état des choses n’empêche aucunement le jugement, sachant que le jugement est conditionné par les intuitions sensibles et un langage commun. Il y a toutefois un préalable technique qui conditonne nos perceptions qui rend inepte, voire injuste, le jugement de Platon.

En tant qu’interfaces, les cinq sens jouent un rôle concernant les relations que nous entretenons avec les affections du corps et les choses extérieures. Il existe cependant une construction langagière se mêlant à nos perceptions. Pour Emmanuel Kant, cette construction aboutit nécessairement à l’entendement. L’entendement se réfère à la faculté de juger, au fait que nous puissions porter un jugement sur les choses. Faculté de juger nécessairement influencée par la logique, l’esthétique et la morale en cours ; ces lignes de force sont par ailleurs portées par les événements politiques, sociaux, économiques, religieux, culturels, ethniques. L’entendement oriente la distinction, l’évaluation et la hiérarchisation des faits, des phénomènes et des événements. Les intuitions sensibles incarnent une interface psychique et historique entre nos corps et l’objet visé ; alors que l’entendement, forgé sur l’enclume d’une langue commune, inspire l’éducation morale de nos paroles comme le dressage idéologique de nos prétentions.

L’issue de nos jugements dépend de la relation que nous allons établir avec les faits, les phénomènes et les événements. En tant que « vraies apparences », les phénomènes exposent des faits et des événements à partir desquels nous imaginons des réalités et des vérités ainsi que des fictions et des fantasmes. Ici, tout dépend du point de vue, de la relation, du lien, du nœud qu’établit un sujet avec un objet. Par exemple, en tant que symbole, la croix chrétienne représente pour certains une réalité et une vérité instituées ; pour d’autres, une fiction délirante engrossée par la pulsion de mort. Il reste qu’en tant que phénomène au sens strict, une croix trônant au-dessus de l’autel d’une église est techniquement une « vraie apparence ». Pour un même objet, le point de vue d’un croyant, d’un athée, d’un artiste ou d’un Platon est susceptible d’être radicalement différent. La question n’est pas de savoir si un phénomène est réel ou vrai, fiction ou simulacre, mais dans quelle condition il est perçu et conçu, dans quel contexte il est exposé et représenté.

D’un coté, nos sens sont en alerte dès qu’ils appréhendent un fait, un objet, un individu ; d’un autre coté, nous appréhendons un objet, un individu ou des faits par les biais de la pensée, et non dans leur totalité ni tels qu’ils sont — bien que nous les représentions de manière globale et tels des objets finis et délimités en tant que phénomènes. En tant que « vraie apparence », le phénomène se manifeste dans le cadre d’une médiation entre l’intuition sensible et l’entendement. Cette dernière proposition indique un repli sur nous-mêmes autant qu’elle induit un divorce avec les choses telles qu’elles sont.

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LA RAISON.
Après les intuitions sensibles et l’entendement, Kant ajoute un troisième énoncé qui n’est autre que l’activité de la raison. Si l’entendement organise, classe, ordonne des faits, des phénomènes et des événements ; la raison quant à elle dissèque, ausculte et pose un diagnostic sur le bloc opératoire de l’étendue des représentations — sans, certes, spécifiquement fournir de prescription médicale. Formellement, il existe trois modalités à la fois immatérielles et concrètes : l’expérience sensible et l’intuition ; l’entendement et le jugement ; puis, en surplomb, la raison législatrice, spéculatrice, régulatrice :

C’est parce que les choses perçues et conçues dépendent des intuitions sensibles, de surcroît subjectivées par l’entendement — irriguant une morale ou une histoire déterminée, une langue et une culture particulières, une idéologie et / ou une religion — que l’étendue des relations nous renvoie à l’impossibilité de saisir les « vraies apparences » de manière objective, fixe, stable, durable, absolue et universelle.

Prenons un exemple afin de bien comprendre la profondeur du propos kantien. Imaginons un groupe d’individus dans une salle regardant une table située à coté d’une fenêtre. Chacun, de la place où il se trouve, aura un point de vue (optique) différent sur la table en question ; chaque point de vue sera également différent du fait qu’il ne possède pas cette table ; ou du fait qu’il trouve cette table plus belle et plus esthétique qu’un autre qui lui la trouve ordinaire et sans qualité ; ou bien encore, cette table rappelle à un autre celle qu’il a vue chez un parent ou dans un autre établissement ; etc.

La simple position d’un individu dans un espace donné détermine automatiquement un point de vue original et propre à celle ou celui qui perçoit et conçoit. La table apparaît particulière et singulière pour chacun·e, et d’autant plus en regard de ses intuitions sensibles que du point de vue de son entendement formaté. D’un sujet à un autre, la relation avec une table placée à coté d’une fenêtre est catégoriquement relative. Bien entendu, ceci n’empêche pas que les choses fassent partie du sens commun, d’un ordre et d’un classement renvoyant « la table » à un modèle générique, donc à « un meuble composé d’une surface plane reposant sur un ou plusieurs pieds, sur un support et qui sert à divers usages domestiques ou de la vie sociale » (définition tirée du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). Il reste que cette définition générale sera entendue de manière différente par chacun d’entre nous, ceci en regard de nos expériences sensibles, de nos vécus, de nos connaissances, etc.

Emmanuel Kant nous invite à un acte de tolérance fondamental. En considérant nos approches et nos adresses comme intuitives et relatives — regards et demandes dans le même temps soumis au contexte au milieu (social, culturel, politique, etc.) — Kant indique qu’elles peuvent être remises en cause par d’autres que nous-mêmes, et ce malgré nos plus profondes convictions et nos plus fermes observations, et surtout, malgré nos titres de gloire ou nos galons de jaquette. Moralité, l’étendue des relations incarne la grande relativité, voire l’immense précarité de nos réflexions, de nos croyances et de nos opinions au sein des interactions humaines.

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Bien que nos efforts soient permanents pour préserver la maîtrise et le contrôle des faits et des événements, ce « quelque chose comme réellement donné » du phénomène en grande partie nous échappe. Afin que les choses se dérobent un peu moins, nous les envisageons comme des données intelligibles. De manière séminale, nous baptisons les choses avec des mots qui, manifestement, segmentent et délimitent tous les détails visibles et invisibles présents sur notre planète. En nommant les choses « la table », « la chaussette », « le Robert » ou « la cagnotte », nous nous donnons la possibilité de fabriquer des ensembles cohérents qui relient, connectent, articulent des objets entre eux tel que : « la cagnotte à Robert dans laquelle se trouve la chaussette est sur la table ». Dans ce cas de figure, une représentation surgit sans être effective, existante ou réelle — d’où les discours qui ne cessent de se répandre et qui instruisent et qui instruisent les volontés politiques, les désirs scientifiques et les fictions médiatiques. D’où l’immense puissance de l’imaginaire, du désir et du fantasme — synthèse de la rencontre entre le symbolique et le réel — dont la fonction est d’engendrer des desseins débiles mais super excitants.

Certes, en règle générale, nous nommons et représentons des phénomènes afin de renforcer ce « quelque chose comme réellement donné ». Malheureusement, au cœur des relations (sensibles) et de médiations (convenues et entendues), représenter et nommer énoncent et exposent en grande majorité des fictions culturelles. Nous ne faisons que re-présenter et re-produire des phénomènes similaires à l’aide de médiums (peinture, photo, écriture, produits techniques et scientifiques, produits artisanaux ou industriels, etc.), nous dupliquons et répliquons les choses en regard de rêves standards et de fantasmes formatés, tel un monde identique à lui-même rejouant en permanence le même spectacle sous différentes formes.

D’un autre coté, les faits, les phénomènes et les événements sont vrais et réels au sens où ils affectent les corps. Les phénomènes impactent clairement les perceptions sensibles, atteignent ostensiblement les esprits, orientent invariablement les choix. Le corps humain baigne littéralement dans le réel. Il participe des événements et fait partie intégrante de la matière et du mouvement de l’espace et du temps. Il reste que les intuitions sensibles mêlées à l’entendement et la raison expulsent radicalement le sujet du réel des faits, des phénomènes et des événements.

À la fin du XVIIIe siècle, l’ancien régime participant d’un tout monarchique et divin s’effrite pour laisser place à la multitude des points de vue individuels. Kant se sépare du monde univoque et politiquement déterminé par une unité transcendante. L’être initial perd de sa puissance, de sa prestance, de sa magnificence au profit de sujets autonomes et responsables. Dépendant des relations et des médiations qui le lient et simultanément le dissocie du cœur des choses et de son être, le sujet kantien se saisit lui-même au sein d’une étendue des relations. En tant qu’entité relative ou existence précaire soumise aux aléas des événements, le sujet kantien n’est plus sous la coupe du destin ou de la prédestination, ni des intentions ou des manifestations le renvoyant à une essence objectivée ou une raison d’être.

G.W.F. Hegel s’opposera fermement à cette philosophie. Prenant le contre-pied de la phénoménologie kantienne, la dialectique hégélienne englobe en revanche tout ce qui existe par-delà les phénomènes et au-delà du voile des apparences :

« La dialectique est dans l’esprit la plus haute et l’unique aspiration à se trouver et à se reconnaître soi-même par soi-même en toutes choses » affirme Georg Wilhem Friedrich Hegel.

Pour Hegel, l’inconnu autant que l’impensé — tel que Dieu, la nature, le noumène, la substance, etc. — ne sont pas extérieurs aux activités humaines, ils sont inclus et irriguent pleinement le déploiement historique de notre espèce. Hegel s’oppose aux limites du territoire kantien, il tente de configurer une autre étendue, tout du moins d’enchevêtrer les acquis de l’ancien régime aux innovations du monde moderne qui apparait sous ses yeux.

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La Grandeur Négative

Avant d’esquisser deux aspects de la philosophie hégélienne, une étape déterminante de la philosophie kantienne doit être exposée. Dans son ouvrage Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, Emmanuel Kant propose une révolution d’ordre logique, mais aussi plastique. Dès les premières lignes, Kant distingue les oppositions logiques des oppositions réelles :

« Deux choses sont opposées entre elles lorsque le fait de poser l’une supprime l’autre. Cette opposition est double : soit logique (par la contradiction), soit réelle (sans contradiction). On n’a considéré jusqu’ici que la première opposition ou opposition logique. Elle consiste à affirmer et à nier quelque chose d’un même sujet. Cette connexion logique est sans conséquence (nihil negativum repraesentabile), comme l’énonce le principe de contradiction. Un corps en mouvement est quelque chose, un corps qui n’est pas en mouvement est aussi quelque chose (cogitabile) ; seul un corps qui sous le même rapport serait à la fois en mouvement et au repos n’est rien. »

L’opposition logique s’appuie sur le principe d’identité : A = A. L’identité se fonde sur une chose identique à elle-même. Une table est une table. Une table ne peut pas être et ne pas être une table au même moment et au même endroit. Il existe un principe de non-contradiction concernant toutes les choses existantes, ou par ailleurs non existantes : une table qui n’existe pas n’est pas une table qui existe. Le principe de non-contradiction s’applique autant pour l’être et le mouvement qui ne peuvent, simultanément et sous le même rapport, incarner le non-être ou un mouvement opposé.

Emmanuel Kant questionne l’effectivité du principe de contradiction : « un corps qui sous le même rapport serait à la fois en mouvement et au repos n’est rien » (formule par ailleurs écrite par Platon dans La République sous cette forme : « Est-il possible, demandai-je, que la même chose soit à la fois immobile et en mouvement, en la même de ses parties ? Nullement. »). Kant insiste sur le fait que le mouvement et le repos sont les modes ou les états d’un corps réel au sein d’une succession. Une chose est au repos puis en mouvement. Dire que l’une est et n’est pas au même moment et sous le même rapport c’est ignorer les conditions d’existences des choses irréductiblement soumises au temps et à l’espace. Le principe de non-contradiction s’applique au sein d’un imaginaire désolidarisé du temps et de l’espace. Pour Kant, les différents états d’une chose sont successifs, ils ne peuvent pas exister et ne pas exister au même moment. Il s’étonne par ailleurs qu’on puisse se poser la question :

« Je comprends la non-existence d’un mouvement, mais qu’à la fois il soit et ne soit pas, voilà qui est proprement inconcevable. »

Renvoyant le mirage de la non-contradiction aux calendes grecques, il crée un nouveau statut et positionne la négation d’une chose (d’un être ou d’un mouvement) au titre d’une affirmation négative — Kant est le champion de l’oxymore. Par exemple, et concernant les impulsions mécaniques de l’attraction et de la répulsion, Kant affirme que la répulsion est une « attraction négative » :

« Il est montré par là qu’elle est une cause aussi positive que toute autre force motrice dans la nature, et, comme l’attraction négative est au fond une véritable répulsion, les forces des éléments qui leur font occuper un espace, mais de sorte qu’eux mêmes le délimitent par le conflit de deux forces opposées entre elles, donnent lieu à de nombreuses explications […] »

Concernant l’esthétique, notre philosophe prend un exemple qui ne manquera pas de susciter toute l’attention des personnes pratiquant le BDSM (Bondage-Domination-Sado-Masochisme) :

« […] le déplaisir n’est pas simplement un défaut de plaisir, mais le motif positif de la suppression, totale ou partielle, du plaisir qui découle d’un autre principe ; c’est pourquoi j’appelle le déplaisir un plaisir négatif. »

Kant pointe judicieusement le caractère intrinsèquement ambivalent des sentiments, mais aussi des apparences, et finalement des objets de croyance :

« Pour ces raisons on peut appeler l’aversion un désir négatif, la haine un amour négatif, la laideur une beauté négative, le blâme un éloge négatif, etc.»

Avant de conclure avec la physique, il s’attaque également à la philosophie morale :

« La philosophie pratique de même, peut faire du concept d’opposition réelle un usage fécond. Le démérite (demeritum) n’est pas purement et simplement une négation, mais une vertu négative (meritum negativum). Le démérite est fonction de l’existence dans un être d’une loi intérieur (soit simplement la Conscience, soit la conscience d’une loi positive) qu’il enfreint.»

Puis la physique :

« Je livre, en manière de conclusion, ces quelques remarques : j’appellerai privation (privatio) la négation conséquence d’une opposition réelle ; toute négation ne découlant pas de cette sorte d’incompatibilité doit porter ici le nom de défaut (defectus, absentia). La dernière ne réclame pas de principe positif, mais simplement le défaut de principe positif ; quant à la première, elle possède un véritable principe de position et un principe égal qui lui est opposé. Le repos est, dans un corps, soit simplement un défaut, c’est-à-dire une négation du mouvement par l’absence de force motrice ; soit une privation, en tant qu’il existe une force motrice, mais que le mouvement conséquent est détruit par une force opposée. »

L’Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative inspire manifestement Hegel. Le maître Souabe entend parfaitement les échos des négations kantiennes. Hegel engendre à son tour une nouvelle dimension logique ayant pour fonction d’englober la succession des oppositions réelles. Kant fournit une démonstration au sein d’un rapport dualiste : par exemple, « le plaisir » et « le plaisir négatif » sont les formes positives et négatives du « plaisir ». La démonstration s’appuie sur une opération entre deux termes extraits de la succession des faits, des phénomènes et des événements. Kant décrit deux états des choses sans prendre en compte le rapport qu’instruit la succession. En quelque sorte pris à son propre piège, il considère le passage d’un mode à un autre au titre que deux entités, deux segments en soi différents sur la ligne du temps. Kant aurait dû s’apercevoir qu’une chose passant d’un état un autre conserve sa qualité première tout en étant transformée ou transfigurée. Autrement dit, Hegel reconnait l’effort kantien qui consiste à conserver l’affirmation / position (le plaisir — posé) au sein de la négation (le plaisir négatif — op-posé). Cependant, il lui reproche de ne pas révéler le rapport qui existe entre le plaisir supprimé mais maintenu au sein de la négation, et de les laisser distinct comme deux entités étrangères sur la ligne de la succession.

À partir des observations de Kant, le procès hégélien consiste à préserver les rapports entre les différents états d’une chose afin de souscrire à une vision globale de la formation des faits, des phénomènes et des événements présents. C’est par exemple le cas lorsque la fleur prend la place du bourgeon. La fleur est d’un point de vue kantien et au sein de la succession — ou d’un passage d’un état à un autre — négation du bourgeon. Au même tire que le plaisir et le déplaisir, le bourgeon et la fleur sont des entités séparées unes et indivisibles. Il reste qu’au cœur de l’opération (processus) qu’exige la succession des faits, il est nécessaire pour Hegel de conserver la position du bourgeon suite à sa suppression si l’on désire saisir la totalité du mouvement au sein de la matière de l’espace et du temps. Moralité, la fleur conserve présentement un rapport avec son bourgeon dans la chaîne des faits, des phénomènes ou des événements — une chaîne qui illustre manifestement un mouvement plus global, et par ailleurs total pour Hegel.

L’ironie de l’histoire veut que le principe de contradiction se réalise sous nos yeux. Une chose au repos et en mouvement simultanément et sous le même rapport est possible avec l’étendue des négations du maître Hegel. Cet apport décisif n’est pas sans éclairer le fonctionnement de l’étendue des représentations et des concepts, puisque les pensées qui disparaissent de la surface de la mémoire ou qui s’évanouissent dans les limbes de l’inconscient sont bel et bien présentes — bien qu’elles ne soient plus visibles ni audibles. Maintenues en retrait, ces pensées formes une autre étendue, elle-même négation de l’état de conscience, négation du je de la conscience qui s’énonce et s’expose. De cette dernière avancée, Jacques Lacan en fera des choux gras — s’en inspireront également Jean-Paul Sartre avec L’être et le néant et Martin Heidegger avec Être et Temps.

À suivre, Étendue des négations (Georg Wilhem Friedrich Hegel)