14 octobre 2020

1.5 ÉTENDUE DES NÉGATIONS

Par Sammy Engramer

(Georg Wilhelm Friedrich HEGEL 1770-1831)

« L’âme, avec sa puissance de représentation, est en contact avec tout l’univers, bien qu’une partie infime de ces représentations soient claires. »
Gottfried Wilhelm Leibniz

Au XVIIe siècle, imaginer un Dieu omniscient sur la cime d’une pyramide d’où ruissellent des ordres et des commandements ; ou distribuer des faveurs à celles et ceux qui ont les moyens d’acheter des « indulgences »— Martin Luther dénonce « Le commerce des indulgences » des catholiques le 31 octobre 1517 — ne fait plus sens pour un certain nombre de savants. Entre la naissance de l’imprimerie : Gutenberg ; la diffusion du protestantisme : Luther ; l’évolution des sciences : Copernic ; et l’émergence de la philosophie moderne : Descartes ; Baruch Spinoza fabrique un Dieu en phase avec les évolutions scientifiques, techniques, religieuses et culturelles du XVIIe siècle. Le Dieu de Spinoza est une puissance immanente qui de manière horizontale colonise chaque particule terrestre et céleste.

Baruch Spinoza a une vision panthéiste du monde : Dieu est Un en toutes choses. Il est par conséquent « Nature naturante », donc une nature qui crée et conçoit. Si la nature est naturante, elle est aussi « Nature naturée », c’est-à-dire nature créée et conçue à tous les niveaux. Les montagnes, les eaux de sources, les edelweiss, les lentilles de verre et le vivant font partie de la « Nature naturée ». Dieu s’est dissout dans tous les corps de la nature, il agit désormais en tant qu’entité mathématique et géométrique, mécanique et chimique, voire en tant que force ou énergie, fluide ou solide, pression ou dépression, atome ou poussière, organe ou hormone. La transfiguration d’un Dieu vertical, transcendant et juge en un dieu horizontal, immanent et mécanicien entérine pleinement des découvertes du XVIIe siècle.

Si le Dieu de Spinoza irrigue et irradie tous les corps de la nature, il apparaît cependant qu’il n’influence pas les remarquables exercices de la raison. Malgré un ‘‘dieu tout en Un’’ à l’image d’un couteau Suisse, la connaissance claire et distincte reste l’exclusive des femmes et des hommes. De ce point de vue, Spinoza, Descartes et Kant sont sur la même longueur d’onde. Agrippant à pleines mains les objets de connaissance, notre espèce s’élève et se distingue des intentions de Dieu.

Hegel transgresse ce dernier point. Hegel instruit l’immixion divine dans les moindres pores de la raison. Si Dieu s’est partout dissout et propagé, il est logique qu’en fin de parcours il contamine la conscience des hommes. Désormais substance immanente, protestante et spinoziste, le Dieu de Hegel pollue tous les instants de la raison raisonnante. Dieu dissout dans la subjectivité des femmes et des hommes incarne le rationnel lui-même.

Le projet hégélien englobe également les mouvements de l’histoire dont les traces et les archives dessinent des étapes décisives. « L’empire germanique » illustre l’accomplissement du projet divin en regard des balbutiements de l’empire grec, romain et oriental. Référons-nous au texte Principes de la philosophie du droit de Hegel :

« L’empire germanique
C’est à partir de cette perte de soi-même et de son monde, et à partir de la douleur infinie qui en résulte et dont le peuple israélite était tenu pour le peuple par excellence, que l’Esprit [projet divin] forcé à revenir en lui-même conçoit, au point extrême de sa négativité absolue, c’est au point d’application qui est en-et-pour-soi, la positivité infinie de son intériorité, le principe de l’unité de la nature humaine et de la nature divine [le Christ], la réconciliation comme réconciliation de la vérité et de la liberté, apparue à l’intérieur de la conscience de soi et de la subjectivité ; l’accomplissement de cette réconciliation est confié au principe nordique [Réforme protestante] des peuples germaniques. »

Hegel croit en l’existence d’un Dieu incarné en Christ, tout comme il croit aux volontés d’un Esprit présent, réel et en toutes choses. L’effort hégélien consiste à radicalement transfigurer les volontés immanentes de Dieu en un projet d’avenir pour les chrétiens réformateurs — d’où ses considérations sur l’accomplissement de la conscience de soi et la liberté qui en découle. Liberté de surcroît garantie par l’État dans les Principes de la philosophie du droit :

« […] l’élément spirituel dégrade, dans la réalité effective et dans la représentation, l’existence de son ciel en un au-delà terrestre et en une mondialité commune, et que l’élément mondial au contraire transforme son être-pour-soi abstrait en pensée et en principe de l’être et du savoir rationnels, en rationalité du droit et de la loi, l’opposition est en elle-même disparue dans une figure sans traits ; le présent a expulsé sa barbarie et son injuste arbitraire, et la vérité a expulsé son au-delà et sa violence contingente, de telle sorte que la véritable réconciliation est devenue objective, elle qui fait de l’État une image et une réalisation effectives de la raison, où la conscience de soi trouve la réalisation effective de son savoir et de son vouloir substantiels dans un développement organique, […] »

Nos pensées comme nos actions sont déterminées par la nécessité, donc par les manifestations immanentes du Dieu protestant au sein de la raison et de l’État et non par les intentions transcendantes du Dieu catholique au sein des volontés aristocratiques. L’espèce humaine est une incarnation verbale du projet divin. Dans ce cas de figure, la question est de savoir si chacun·e d’entre nous verbalise ou incarne Dieu lui-même en partie ou en totalité. Malheureusement, Hegel ne nous indique aucun pourcentage ni ne divulgue aucune statistique à ce sujet. Seuls le Christ, Moïse et Mahomet semblent avoir été les dignes rapporteurs de la parole divine — quoiqu’en ce domaine les fanatiques de toutes obédiences ne sont pas en reste.

Sur la base de cet héritage, et pour les ‘‘hégéliens de gauche’’, Hegel renforce les points de vue de l’athéisme et ceux du projet communiste. Notre espèce représente la mutation de la substance et du verbe incarné au même titre que le Christ, néanmoins sans ses supers pouvoirs qui lui ont permis de se réincarner — quoique les rédacteurs de La Croix ou de Télérama se réincarnent à chaque publication. Du point de vue des ‘‘hégéliens de gauche’’, nous sommes tous des dieux ; Dieu ayant laissé à notre disposition tous ses pouvoirs — notamment ceux qui concernent l’homicide, le féminicide, le génocide et l’écocide.

D’un autre côté, les pensées équivoques de Hegel invitent les ‘‘hégéliens de droite’’ à prétendre que Dieu, dissout dans la raison, conduit nos consciences et instruit nos projets les plus fous. C’est cependant une régression conceptuelle évidente et le retour à une autorité omnisciente qui s’incarne, pour Hegel, dans la raison d’État. Au même titre que Dieu, la raison d’État est causa sui. Les décisions politiques prises en petits comités lors de crises sont souveraines. Le projet hégélien se prémunit cependant du régime ‘‘aristo-féodal’’ grâce aux missions des hauts fonctionnaires qui, eux-mêmes gardiens de l’équilibre des valeurs, des hiérarchies et des petites économies, sauront contredire la cupidité des élus et canaliser les prétentions croissantes du peuple. Dans les faits, ce souhait est balayé d’un revers de manche au plus haut sommet de l’État. À ce point nommé, rappelons un constat de Gilles Deleuze : comme quoi tout gouvernement est par définition de droite, puisqu’il peut à tout moment faire appel à la raison d’État par des moyens détournés. En France, l’article 49.3 de la Constitution de la Ve République illustre le moyen d’imposer la volonté — cause d’elle-même — de l’État.

À ce propos, notons qu’un autre trente-cinq tonnes de la philosophie allemande, Arthur Schopenhauer, est en profond désaccord avec Hegel et les ‘‘hégéliens de droite’’. Du point de vue d’une éthique individuelle, si Dieu ordonne et gère l’activité de la raison, nous avons dans ce cas la possibilité de faire appel à lui dès qu’un problème surgit. Par exemple, en tant que professeur, imaginons que Dieu, ayant imbibé ma conscience, m’invite à distribuer systématiquement des notes en-dessous de la moyenne à un étudiant qui ne ménage pas ses efforts et répond correctement aux consignes. L’étudiant est en droit de me demander des explications qu’en bon ‘‘hégélien de droite’’ je lui fournis sous cette forme : « C’est Dieu qui m’ordonne de t’avilir parce que ta tête ne lui revient pas ». Même dans le cadre des plus idiotes institutions françaises, ces propos seraient soumis à l’autorité républicaine qui, sans aucun doute, réviserait les voix impénétrables du Seigneur qui m’habitent.

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Nous venons d’évoquer un point important : la dissolution de Dieu dans la raison — par ailleurs à sa gauche comme à sa droite. Le deuxième point concerne le système hégélien qui n’est autre que La dialectique. La dialectique hégélienne se condense désormais sous une forme édulcorée : thèse + antithèse = synthèse. Cette règle de conduite est une équation que nous apprenons au collège lorsqu’un professeur de français nous invite à disserter sur nos vacances de la Toussaint. Cependant, l’équation hégélienne n’est pas une addition des deux premiers produits. Il s’agit au contraire d’un enchaînement de conséquences au sein d’une totalité, au sens où tous les éléments de l’équation sont en interaction. Les trois termes sont par ailleurs pieds et poings liés pour la raison que nous avons évoqué plus haut : la dialectique a pour objectif la verbalisation, la représentation et la réalisation du quatrième terme, le rationnel — projet divin dissout dans dans la raison.

Hegel est le philosophe de la totalité. Chez Hegel, et c’est toute la difficulté, il faut envisager sa dialectique en mouvement et comme le moment d’un tout. Par exemple, en s’appuyant sur les figures du temps, la dialectique consiste à rabattre tous les instants depuis l’origine sur l’instant présent. Ou d’un point de vue plus sociétal, l’usage de la raison individuelle participe, malgré les visées cupides et prédatrices des hommes, à l’histoire collective et universelle. La raison est au service de l’histoire d’un groupe, d’une communauté, d’une nation, d’un État, et in fine, du divin projet. C’est aussi ce qu’entend Hegel lorsqu’il parle de la « ruse de la raison ». Nous pensons agir pour une cause déterminée alors que le résultat de nos actions finit par alimenter un projet plus vaste, et parfois contraire à nos intentions de départ.

La double négation
(l’Aufhebung)

Hegel s’inspire à la fois de la philosophie immanente de Spinoza et revitalise en même temps le goût fort prononcé de Descartes pour l’activité de la raison. Hegel ne doute pas au même titre que Descartes, il ne doute à aucun moment de son système et l’applique à l’aide de l’Aufhebung. À ce point nommé, remémorons-nous le concept de grandeur négative d’Emmanuel Kant. L’Aufhebung veut dire deux choses à la fois au sein du mouvement dialectique. L’Aufhebung supprime et simultanément conserve les faits au sein d’une succession d’événements.

Hegel rejette et simultanément assimile l’effort kantien qui, comme nous l’avons vu, place le noumène en-dehors du champ de la connaissance, donc par-delà les phénomènes. Située dans le périmètre de ce qu’il nous est possible de connaître, l’étendue des relations kantienne est désormais englobée par la conception hégélienne du rationnel. Hegel réintègre ainsi le noumène dans le mouvement dialectique par le biais du rationnel — produit de l’Esprit (divin) qui, par principe, s’étend au-delà du voile des apparences.

Dans un premier temps, Hegel poursuit les réflexions de Kant et indique que nous ne pouvons pas accéder à la chose-en-soi. Il décrit successivement deux étapes. Pour Hegel, l’activité des femmes et des hommes, consiste, par exemple, à fabriquer une table à partir d’un arbre. L’industrie humaine jette un premier voile sur les créations de la nature — Nature naturée / naturante (Spinoza) intrinsèquement inaccessible et dans laquelle Dieu se manifeste et agit. L’activité ou le travail incarne une médiation qui transforme une matière première (le bois d’arbre) en un artefact (une table). La médiation supprime une propriété originelle (le bois d’arbre) mais conserve son essence sous la forme d’une ‘‘table en bois’’. Ainsi, la première négation (de la double négation) s’envisage dans le cadre de la manufacture, de l’ingénierie, de l’industrie et de la production de biens de toute nature. La seconde négation (de la double négation), qui éloigne un peu plus l’humanité des choses telles qu’elles sont, c’est le langage lui-même (le symbolique), et notamment le fait de désigner un biens par le biais d’une représentation ou d’un tableau, comme par le biais d’un concept ou d’une phrase : « ceci est une table en bois ». Une fleur de bouche de Ludwig Wittgenstein nous aide à comprendre pourquoi le langage est un élément hétérogène — et finalement une négation qui remplace (supprime) concrètement, matériellement et manifestement ‘‘la table en bois’’ par des mots, et simultanément la re-produit (conserve) au sein d’une représentation. Citons Wittgenstein :

« La phrase (ou le mot) n’est pas autre chose que cette forme de représentation dont pas un seul trait ne ressemble à l’objet qu’elle représente ».

Dans un premier temps, l’activité et le travail humain transforment la nature (première négation) ; dans un seconde temps, la désignation, la dénomination et la détermination transfigure les biens — produit de la nature (seconde négation). Par conséquent, l’espèce humaine nie une première fois la propriété de l’arbre pour en faire une table ; puis, nie une seconde fois la propriété et l’objet (table) en les nommant : « ceci est une table en bois ». Une citation de Franz Grégoire condense les précédentes démonstrations : 

« l’activité de la raison (spéculative), l’objet pensé (langage) et l’objet réel (produit du travail) obéissent tous trois à une loi commune. Cette loi commune est la loi dialectique, la loi du Tout, ce en quoi réside son caractère rationnel. Ainsi entendu, le rationnel, essence de toute chose, a la primauté dans l’ordre de la spécification, donc, le rationnel spécifie à la fois l’activité de l’esprit, l’objet pensé et l’objet réel. »

Au moment où prend corps la double négation, et où s’expose part deux fois l’Aufhebung qui, dans les faits, destine les femmes et les hommes à vivre en retrait de la nature — état de choses qui illustre par ailleurs le destin du sujet kantien — Hegel opère un retournement. Car le procès qu’effectue la double négation veut aussi dire que les activités humaines (création / production / reproduction) et les analogies langagières (signe / signification / symbole) englobent la substance (Dieu / chose-en-soi / noumène) de l’objet produit (créé / fabriqué) et re-produit (nommé / représenté). Georg Wilhem Friedrich Hegel renverse la proposition kantienne et absorbe tous les produits (créés / fabriqués / représentés / verbalisés) de la nature, de la matière et du réel au sein de sa dialectique, et notamment au sein du rationnel. Effectivement, la substance, le noumène ou l’en-soi de l’arbre sont encore présent dans l’objet fabriqué, tout autant que maintenus en tant que concepts dans l’étendue des représentations, affections, relations — et ce parce que le projet divin (le rationnel) est un processus — que je nomme l’étendue des négations — qui instruit et conduit les procès qu’opère la raison humaine contre et tout contre la nature.

Couvrant l’activité humaine et la raison humaine, le rationnel instruit toute l’histoire de l’humanité. Sachant que pour Hegel « le rationnel est réel », au même titre que la doctrine chrétienne qui affirme que le réel est la substance du Dieu avec qui nous trinquerons après notre mort, et que nous incorporons par ailleurs durant l’Eucharistie — puisque le vin et l’hostie sanctifiés incarnent la « présence réelle » du sang et du corps du Christ. Ainsi, l’on comprend mieux la phrase de Hegel :

« Le réel est rationnel et le rationnel est réel. »

Dieu, le rationnel et le réel sont une seule est même entité. Lorsque Jacques Lacan affirme que le réel est inaccessible, puis que le réel est Dieu le Père (selon Freud), et qu’enfin il s’en réfère à La femme — ultime figure à la hauteur de Dieu et du réel — il ne fait que poursuivre la logique hégélienne. D’un autre côté, et pour Jacques Lacan, le réel est tout ce qui résiste au symbolique (concept et représentation). Le réel est une dimension refoulée qui contredit, contrarie, trahit l’activité de la conscience. Pour nos lacaniens, le réel c’est finalement l’inconscient — ou le prime Un-conscient de l’Une-bévue 😉 —, à la fois Néant pour les uns, Dieu pour les autres, et enfin, Mère pour nous tous. À ce point nommé, une pensée émue pour L’Origine du monde du peintre Gustave Courbet s’impose.

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Si les activités humaines et l’activité de la raison absorbent, assimilent, incluent les choses-en-soi, ceci veut aussi dire que Dieu est présent — bien que dissout — dans les conventions langagières comme dans la voix du locuteur, voire dans ce qui pourrait s’énoncer comme l’esprit du langage. La question étant de savoir si le libre arbitre cartésien et kantien, en regard des conditions de possibilité, de réalisation et de re-production de la pensée, est motivé par des forces strictement matérielles, autonomes et biologiques ou par une divine substance (esprit du langage).

Dans la préface à la deuxième édition de La Science de la Logique, Hegel nous rappelle notre ignorance concernant l’unité substantielle de Dieu, bien qu’à ses yeux elle soit un « Fait » :

« Nous n’allons que dans ce but même examiner que le spinozisme, la philosophie dans laquelle Dieu est déterminé seulement comme substance et non comme sujet et esprit. Cette différence concerne la détermination de l’unité ; c’est cela seul qui importe, pourtant ils ne savent rien de cette détermination, bien qu’elle soit un Fait […]».

Dans un second temps, Hegel déclare que la philosophie inclut en elle la religion. Par le truchement de la pensée l’esprit des hommes se révèle conscience religieuse :

« Il est bien plutôt impliqué aussi dans ce qui a été dit jusqu’à présent, que si la religion peut bien être sans la philosophie, la philosophie ne peut être sans la religion, mais inclut bien plutôt celle-ci en elle. […] C’est seulement la pensée qui fait de l’âme, dont l’animal aussi est pourvu, l’esprit, et la philosophie est seulement une conscience de ce contenu, de l’esprit et de sa vérité, aussi dans la figure et la manière d’être de cette essentialité de lui-même, qui le différencie de l’animal et le rend capable de religion.»

En premier lieu, Hegel affirme l’unité substantielle de Dieu, mais cette affirmation reste, pour nous qui sommes rationnels, de l’ordre d’une croyance puisqu’il ne peut la déterminer rationnellement. En second lieu, le tour de force consiste à confondre l’existence de l’Un (substance / unité / Fait indéterminé) avec la pensée qui, et parce qu’ayant la capacité d’imaginer une existence supramondaine, se doit d’être imprégnée, conduite, aliénée par l’unité substantielle. Là encore, Hegel affirme sans réussir à nous convaincre. En revanche, déterminé par des concepts et des représentations ou une unité substantielle indéterminée, l’être (humain ou divin) est sans aucun doute une figure du langage et non le produit d’un corps, du corps ou des corps captifs du réel et de la densité de l’existence. C’est bien la segmentation du langage qui permet d’engendrer l’unité, tel Un être divin, ou bien, d’inventer des unités, tels des êtres humains. En d’autres termes, nous rejetons catégoriquement l’existence d’un esprit du langage se logeant dans les langues et dans les corps. En revanche, il nous semble plus juste de parler d’un être du langage au sens strict, donc rabattre l’être sur le substantif et le verbe être qui, eux, ont pour fonction concrète de créer des unités distinctes, des segments hétérogènes et des étendues spécifiques sous la forme d’un être humain ou d’un bien-être, sous la forme d’un objet ou d’un sentiment. Par conséquent, la sensation d’être ou le sentiment d’être passe par le filtre d’une construction langagière. L’être n’existe pas en dehors du symbolique. Ce n’est pas la substance divine (esprit du langage) qui instruit les esprits et conduit les corps, c’est bien l’être du langage qui colonise les corps. Bien entendu, croire qu’une substance divine instruit nos pensées et nos comportements, c’est la porte ouverte aux bouffées délirantes comme au fanatisme de toute sorte (religieux, ethnique, politique).

Hegel est néanmoins contemporain de son époque. Avec la naissance du protestantisme, la récente Révolution française, les conquêtes napoléoniennes, l’entrée dans l’ère industrielle et l’évolution fulgurante des sciences, il constate que les femmes et les hommes réalisent / représentent / verbalisent désormais une révolution matérialiste et historique. Irréductible protestant, Hegel n’en est pas moins influencé par l’héritage des Lumières qui galvanise la volonté des peuples. Un pied dans un monde qui disparaît (l’aristocratie et la paysannerie) alors que l’autre se trouve dans celui qui advient (la bourgeoisie et le monde ouvrier), Hegel n’a pas d’autre choix que d’instrumentaliser l’histoire en regard du « Plan de la Providence » — également synonyme du divin projet.

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Karl Marx se fera un plaisir de déconstruire la philosophie hégélienne. Pour Marx, le rationnel est une production humaine, il n’est pas l’expression d’une nature naturée dissoute dans le physique et le psychisme du corps. Si nous pouvons imaginer l’esprit du langage comme une synthèse du réel, du tout et du projet divin, c’est bien parce sa réception est préalablement déterminée, médiatisée par l’activité et le travail, donc par la société. Le rationnel est conçu et créé au sein de la formation historique propre à l’action politique, économique, sociale, culturelle. Raison pour laquelle Marx dira que la dialectique hégélienne marche sur la tête. L’unité dialectique de la pensée est conditionnée par les productions matérielles et conceptuelles. La volonté du Logos, donc les conventions langagières propres à tous les peuples, pensent, subjectivisent les sujets que nous sommes, la volonté du Logos n’est pas issue d’une force omnisciente et supra mondaine.

Par exemple, si « la table » supprime et conserve la substance de l’arbre, il apparaît qu’en dehors de la forêt primitive toutes les forêts sur terre sont des produits de l’ingénierie humaine. Par conséquent, le rationnel en tant que fondement intrinsèque du tout est déjà médiatisé par l’être du langage (individu) et la volonté du Logos (société). La Nature naturée est engendrée par les femmes et les hommes, l’idée même de nature sauvage et paradisiaque est inexistante dans les faits et participe d’un fantasme collectif. Autrement dit, pour Hegel, l’histoire inclut en elle-même la dissolution d’un Dieu projetant le devenir de l’espèce dans la raison ; alors que pour Marx, il s’agit d’une collection de faits humains provoquant des phénomènes récurrents ou des événements contingents.

La nature elle-même est déjà médiatisé, pré-fabriquée, domestiquée, recouverte du voile des apparences et des connaissances. Bien que ces corps soient colonisés par l’être du langage et la volonté du Logos, nous n’ignorons pas que la nature et le réel animent et régentent en partie le corps des femmes et des hommes, des corps dominés par la puissance de prédation comme soumis à la densité de l’existence. Il reste que les choses-en-soi, la substance et le réel sont comme les voix du Seigneur impénétrables.

La science s’attarde à découper la matière en imaginant qu’elle s’approche toujours un peu plus du réel. Malheureusement, plus la science découpe la matière en nano-morceaux, plus l’étendue de réel qui sépare les épreuves s’agrandit. D’un autre côté, Jacques Lacan imagine nous faire accéder au réel par les voix du sujet de l’inconscient. Les voix représentatives du symptôme, délestées du sens et de l’interprétation, pourraient nous conduire au-delà les apparences, tout juste au porte de la castration originelle opéré par les premières coupes du symbolique — tel un lapsus de l’être hocquetant à la surface d’une béance.

Dans tout les cas de figure, la volonté du Logos empêche toute réconciliation avec la nature comme il rejette tout contact avec le réel. La volonté du Logos fabrique du sens. Le sens résiste à tout. La logique du sens (signes), d’un sens (buts) et des sens (pulsions)est hégémonique et nous condamne à la suivre jusque dans l’homicide, le féminicide, le génocide et l’écocide. Que le résultat soit juste ou injuste, cohérent ou contradictoire, sublime ou cynique, c’est uniquement le contrôle et la maîtrise du sens (logos), d’un sens (ethos) et des sens (pathos) qui inspire la volonté du Logos. Cependant, accordons à Hegel une affirmation fondamentale qui renverse nos conceptions unilatérales et sectaires — quoique toujours en cours dans les esprits débiles : la construction du sens, d’un sens et des sens revoit inexorablement chaque affirmation à sa négation. Sur cette base, l’Aufhebung est un invariant universel qui structure la pensée, l’action et la pulsion.

Avant Hegel, le rationnel est l’aboutissant qualifiant la morale, la logique et l’esthétique de manière positive, publique et orientée. Par conséquent, Descartes, Spinoza ou Kant envisagent le plus haut degré de la réflexion comme logiquement vrai, esthétiquement désirable et moralement bon. Après Hegel, la négation n’est plus une valeur négative qu’il faut garder à distance et combattre comme une erreur, une imposture ou une monstruosité. La négativité est désormais effective au sein de toutes les activités humaines, qu’elles soient politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles, ethniques. Hegel prend en compte l’avers et le revers de la vie elle-même — la re-production autant que la dégradation qu’elle induit, la création autant que la destruction qu’elle engendre jusqu’à l’inclure comme le mode opératoire de l’étendue des représentations, des affections et des relations.

Ce nouveau paradigme fait voler en éclat toutes les valeurs positives logiques, esthétiques et morales. Politiquement, il ne reste plus que des rapports de force, des colonisations qui suppriment et des colonies qui conservent ; tout comme des femmes et des hommes qui détruisent leurs chaînes pour néanmoins préserver l’écrin de la servitude volontaire. Hegel cherche à absolutiser les rapports de force sous le haut patronage de la négativité, ce au titre d’un mécanisme logologique, donc propre au discours et à la fabrication simultanée des négations. De ce point de vue, l’étendue des négations permet de saisir à quel point notre condition est extra-terrestre tant nos fictions culturelles, propres à l’élaboration du sens, projettent notre espèce dans des mondes à la fois contradictoires, antithétiques et absurdes ; tout comme elle est capable, en fabriquant des fictions, d’élaborer et de fabriqué un monde tangible et palpable — un monde la plupart du temps injuste, cruel et carcéral.

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Enfin, Hegel est largement condamné par les féministes pour son dualisme et ses déclarations phallocratiques. D’autres lectures ont été effectué depuis qui tempère les coupes militantes. Dans les faits, Hegel applique son système. Au croisement de la nature (féminine) et de la raison (masculine) les femmes sont dialectiquement déterminante en terme de négation. Incarnant la révolte, elles critiquent l’étendue des dominations masculine sans toutefois parvenir, à l’époque, à la renverser. Bien que Hegel n’ait pas su se débarrasser du carcan morale qui condamne les femmes à la nature et à la passivité, la dialectique hégélienne est par principe émancipatrice en regard de l’inclusivité des négations et de la mutation qui en découle.

Le complexe d’Arthur Schopenhauer

D’un autre coté, Schopenhauer tranche et renvoie « la cause parfaite » de Descartes, le Dieu immanent de Spinoza, « l’Être nécessaire » de Kant, ainsi que le Dieu dissout dans la raison de Hegel à la volonté. Volonté que Schopenhauer détermine toutefois comme « chose-en-soi » ; concept qui, à nos yeux, est remisé sur les étagères des langues mortes. Dans son grand ouvrage Le monde comme volonté et comme représentation, il nous livre les choses ainsi :

« C’est donc en ce sens que j’enseigne que la volonté est l’essence intime de toute chose et que je l’appelle la chose en soi»

La position d’Arthur Schopenhauer nous étonne. D’une part, il contredit comme Hegel le déroulement logique des gestes inauguraux ; d’autre part, et bien qu’il rejette avec force la philosophie de Hegel dès que l’occasion lui en est donnée, il se rapproche malgré tout des pensées du maître Souabe concernant l’existence, voire l’influence des choses-en-soi qui inspire les fantaisies militaires de l’être initial (Dieu). Revenons au texte afin de prendre toute la mesure du complexe d’Arthur Schopenhauer.

« D’autre part, je ne saurais admettre que ces corps existent uniquement dans ma représentation : comme ils ont des qualités impénétrables et par elles une certaine activité, je suis forcé de leur attribuer, d’une façon quelconque, une existence en soi. Ainsi donc cette impénétrabilité des qualités, si, d’une part, elle suppose une existence extérieure à notre connaissance, d’autre part elle est la confirmation empirique de ce fait que notre connaissance, précisément parce qu’elle se réduit à des représentations déterminées par des formes subjectives, ne nous donne jamais que des phénomènes. »

Aucun changement sous le soleil de Kant. Schopenhauer poursuit et confirme avec cette autre citation :

« Car notre intuition, et conséquemment la perception empirique toute entière des objets qui se présentent à nous, étant essentiellement et principalement déterminée par les formes et les fonctions de notre faculté de connaître, il est inévitable que la représentation des objets soit radicalement distincte de leur essence; ils apparaissent en quelque sorte à travers un masque, si bien que nous devinons que quelque chose est caché là-dessous, ce quelque chose nous ne pouvons pas le connaître ».

Toutefois, son avis diverge en ce point :

« Jusqu’ici je suis de l’avis de Kant. Mais, en regard de la vérité qu’il a établie, j’ai posé la vérité suivante qui en constitue le contrepoids, à savoir que nous ne sommes pas seulement le sujet qui connaît, mais que nous appartenons nous-mêmes à la catégorie des choses à connaître, que nous sommes nous-mêmes la chose en soi, qu’en conséquence, si nous ne pouvons pas pénétrer de dehors jusqu’à l’être propre et intime des choses, une route, partant du dedans, nous reste ouverte : ce sera en quelque sorte une voie souterraine, une communication secrète qui, par une espèce de trahison, nous introduira tout d’un coup dans la forteresse, contre laquelle étaient venues échouer toutes les attaques dirigées du dehors. »

Notre auteur va jusqu’à évoquer une route, un chemin intérieur qui mène à la chose-en-soi, qu’au demeurant, il est dans l’impossibilité nommer autrement que par ce concept : la volonté. D’un point de vue matérialiste, ceci nous rappelle les pratiques de la cure freudo-lacanienne nous invitant à poursuivre un « chemin intérieur » sous la forme de la remémoration afin de situer son propre symptôme, sans toutefois parvenir à véritablement le circonscrire… et lui faire la peau. Moralité, la version moderne de la chose-en-soi pourrait bien être le symptôme — symptôme bien entendu accompagné de la pulsion (morbide et sexuelle) motivant sa manifestation ; pulsion qui, à son tour, est susceptible d’être un synonyme de la volonté. Poursuivons avec Schopenhauer :

« En d’autres termes, qu’est-elle [la chose-en-soi], abstraction faite de sa représentation comme volonté, de son phénomène ? Qu’est-elle, en dehors de la connaissance ? — Cette question ne recevra jamais de réponse, parce que, comme nous l’avons dit, le seul fait d’être connu est contradictoire de l’existence en soi et constitue un caractère phénoménal. »

Finalement, Schopenhauer n’accède pas à la chose-en-soi qui alimente la volonté, excepté, comme le dit avant lui Emmanuel Kant, sous la forme d’un présupposé qui renvoie la chose-en-soi à une inconnue située au-delà du voile des apparences. Quelques lignes plus loin, Schopenhauer finit par nourrir des propos dignes d’un prêche :

« La conséquence la plus proche et la plus incommode pour tous ces philosophes de leur erreur commune, est la suivante : comme la connaissance consciente s’évanouit manifestement à la mort, ils sont obligés ou de considérer la mort comme l’anéantissement de l’homme, et tout notre être se révolte contre cette idée ; ou d’admettre une persistance de la connaissance consciente, dogme philosophique qui exige une foi à toute épreuve, car chacun a pu se convaincre par expérience que sa connaissance est dans une dépendance absolue du cerveau, et il est ausssi facile de croire à une connaissance sans cerveau qu’à une digestion sans estomac. Ma philosophie permet seule de sortir de ce dilemme, en plaçant l’essence de l’homme non pas dans la conscience, mais dans la volonté. Celle-ci, en effet, n’est pas essentiellement liée à la conscience, mais est à cette dernière, c’est-à-dire à la connaissance, ce que la substance est à l’accident, l’objet éclairé à la lumière, la corde à la table d’harmonie, et elle entre dans la conscience, du dedans, comme le monde physique y pénètre du dehors. Dès lors nous pouvons concevoir cette indestructibilité du noyau essentiel de nous-mêmes, de notre être véritable, bien que la mort anéantisse manifestement notre intellect, bien que cet intellect n’ait pas existé avant la naissance. Car l’intellect est aussi transitoire que le cerveau dont il est le produit ou plutôt l’activité ; le cerveau, comme l’organisme tout entier, n’est que le produit, le phénomène secondaire de la volonté qui seule est éternelle. »

Face à l’inénarrable impasse dans laquelle les mortels se trouvent, le philosophe semble tout de même concevoir un objet, la chose-en-soi, d’où découle une entité, la volonté, qui influence et conduit l’ensemble des pensées et des activités humaines. Le seul fait d’envisager une volonté éternelle nous renvoie inéluctablement à un fond de sauce ontologique. Moralité, Arthur Schopenhauer a laissé son gros orteil dans le bouillon des croyances métaphysiques. L’agrégation des cellules, des hormones ou des organes qui stimule les volontés du corps humain participe d’un mouvement qui n’est pas éternel — bien que l’hérédité (terrain propice au développement de pathologies) et la phylogenèse (table exposant les parentés du vivant) puissent tracer un fil conducteur d’ordre biologique, mais elle ne rend pas compte d’un ‘‘transfert de la volonté’’. La mort met un terme à toute volonté au sens ou chaque volonté humaine est individuelle, donc coupée des autres individus comme du monde et étrangère au réel bien qu’intrinsèquement connecté à lui. Schopenhauer touchait cependant du doigt ce qui motive, conditionne et exacerbe la volonté, qui ne sont autres que les effets que produit la connaissance sur les corps humains ; notamment des effets de contrainte, de domestication, d’aliénation et d’incarcération.

Pour nous, la volonté est un produit de la puissance de prédation — par ailleurs énergie brute passant par l’expression de la pulsion et le filtre de la densité de l’existence colonisée par le langage. C’est évidemment une question de vocabulaire, une façon de réactualiser et de synthétiser la pensée des nos chers savants, puisque nous pourrions aussi dire que d’un noyau (puissance de prédation) découle une volonté (pulsion) irradiant la vie humaine aliénée par le savoir (densité de l’existence). Cependant, si chose-en-soi, noyau, puissance il y a, c’est au sein du mouvement de la pulsion qui, manifestement, instruit des projections fantasmatiques en relation à un désir d’objet. Au carrefour du symbolique et de l’imaginaire, le désir d’objet participe pleinement de la densité de l’existence colonisée par le langage. La densité de l’existence accueille en son sein une rétroaction fantasmatique, une boucle tautologique qui nous rend chèvre, tel que le désir du désir, le manque du manque, la volonté de la volonté, le même du même, l’identique à lui-même. Là encore, c’est bien entendu une tentative de traduction et d’élucidation des investigations du Docteur Lacan.

À suivre, Étendue des valeurs (Karl Marx)