12 octobre 2020

1.7 ÉTENDUE DE L’UNBEWUSST

Par Sammy Engramer


(Sigmund FREUD 1856-1939)

«  Je redoute une seule chose : faire ce que la constitution humaine ne veut pas que je fasse, de la manière qu’elle ne veut pas ou quand elle ne le veut pas. »
Pensées pour moi-même, Marc-Aurèle, 170 -180

Suite aux coups de force de Sade comme au coup de grâce de Nietzsche, la mort définitive de Dieu est diagnostiquée par Sigmund Freud. Le psychanalyste relève ses manches et révèle le vrai visage de Dieu figé en retrait dans l’inconscient.


L’apport freudien a pour objet de circonscrire une zone dans laquelle le bien et le mal, le vrai et le faux, le plaisir et le déplaisir ne participent plus de la raison, de la croyance ni de l’opinion. Au même titre que le désir d’objet, désir du désir qui tel un pli se déplie et replie à l’infini, le sujet de l’insconcient n’est autre que sujet pour lui-même jouissant sans contrainte de tous les rebus logiques, déchets esthétiques ou scories morales. L’inconscient est, pour ainsi, dire le bac à composte du sujet cartésien.

Le sujet de l’inconscient cristallise les plaisirs et les désagréments sous forme d’intensités, de forces et de pulsions peu ou prou sous contrôle de la norme et de la loi représenté par le surmoi. Élaboré par Freud, le surmoi est une autorité régulatrice se situant entre le moi (conscient) et le ça (inconscient). Ce concept représente la Loi d’où découlent les interdits fondamentaux, notamment l’inceste et le parricide. Par conséquent, une tension réside entre une somme d’interdits et d’injonctions implémentée dans le cerveau et les insatiables pulsions morbides et sexuelles enracinées dans notre corps — ceci dès la prime enfance et lors de notre accès au langage, dès les premières coupes qu’opère le symbolique sur notre corps.

Afin de satisfaire sa condition de corps jouissant (ça) chevillé à l’être parlant (moi), le sujet de l’inconscient déploie des contenus sous forme de sublimation, de déplacement, de refoulement par les biais du rêve, de l’acte manqué, du lapsus, comme il adhère à toutes les manifestations qui, à première vue, vont à contre courant du logos légiférant (surmoi). « À première vue », car il semble que ses manifestations incarnent au contraire ce que le sujet désire révéler ou adresser à l’autre — « autre » du sujet conscient (être parlant), ou « Autre » d’une tierce personne (logos légiférant) représentant une autorité, telle une mère ou tel un père, un tuteur, un psychanalyste, un instituteur, un banquier, etc.

Nouvel objet de connaissance, le sujet de l’inconscient embrasse une étendue sans limite ni périmètre. Autant conduite par la puissance de prédation que par la densité de l’existence, l’étendue de l’inconscient est un ferment qui, débarrassé du bien et du mal, du vrai ou du faux, du plaisir ou du déplaisir, s’accorde avec tous ce qui satisfait ses appétits morbides et son appétence à jouir. De ce point de vue, l’étendue de l’inconscient représente une zone très inquiétante pour notre espèce. Baignant au sein d’un territoire délestée des interdits, le sujet de l’inconscient est, par la force de l’animalité humaine, masochiste et sadique pour lui-même. Il incarne une entité sadomasochiste qui n’a d’autre objectif que de libérer la puissance de prédation exaltée par la densité l’existence.

Avant la découverte de l’inconscient, le sujet humain projetait ses instincts prédateurs, ses besoins vitaux autant que ses angoisses sur des objets de croyances situés au-delà des apparences. Ceci eut pour effet d’organiser des sociétés verticales, comme d’instaurer un pouvoir pyramidal qui place Dieu à son sommet. Toutefois, « l’ombre de Dieu » persiste même si Nietzsche achève le Saint Père avec le tranchant de sa plume. « L’ombre de Dieu » perdure au-delà des différentes incarnations terrestres (Moïse, Christ, Mohamet) qui, toutes, ont fini par mourir. En d’autres termes, la mort du Christ en croix ou la décapitation de Louis XVI n’ont pas d’autre finalité que renforcer la présence invisible et mutique d’un « Être nécessaire » (Kant).

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Freud réserve une place de choix au père, figure lointaine et originelle d’une création initiale. À la fois autorité morale incontournable et gardienne des traditions patriarcales, l’image d’un être omniscient s’enracine dans notre cortex à l’ombre de la conscience. Pour Freud, il s’agit de décrire l’histoire de l’idéalisation du père, d’une unité originelle incarnant un tout. Concrètement, l’histoire prend racine au cœur des nombreuses fictions religieuses et sectaires, des fictions proliférant dans toutes les civilisations. Dans Totem et Tabou, il s’emploie ainsi à déconstruire les illusions religieuses afin d’en découvrir la structure :

« Le système totémique était comme un contrat conclu avec le père, contrat par lequel celui-ci promettait tout ce que l’imagination infantile pouvait attendre de lui, protection, soins, faveurs, contre l’engagement qu’on prenait envers lui de respecter sa vie, c’est-à-dire de ne pas renouveler sur lui l’acte qui avait coûté la vie au père réel. Il y avait encore dans le totémisme un essai de justification. « Si le père, pensaient sans doute les fils, nous avait traités comme nous traite le totem, nous n’aurions jamais été tentés de le tuer ». […]
Mais déjà à cette époque le totémisme présente un trait que la religion a fidèlement conservé depuis lors. La tension ambivalente était trop grande pour qu’on pût par une organisation quelconque assurer son équilibre, autrement dit les conditions psychologiques n’étaient rien moins que favorables à la suppression de ces oppositions affectives. On constate en tout cas que l’ambivalence inhérente au complexe paternel subsiste aussi bien dans le totémisme que dans les religions en général. La religion du totem ne comprend pas seulement des manifestations de repentir et des tentatives de réconciliation : elle sert aussi à entretenir le souvenir du triomphe remporté sur le père. C’est dans ce dernier but qu’a été instituée la fête commémorative du repas totémique, à l’occasion de laquelle toutes les restrictions imposées par l’obéissance rétrospective sont mises de côté ; le devoir consistant alors à reproduire le crime commis sur le père par le sacrifice de l’animal totémique, et cela toutes les fois que le bénéfice acquis à la suite de ce crime, c’est-à-dire l’assimilation, l’appropriation des qualités du père, menace de disparaître, de s’évanouir sous l’influence de nouvelles conditions survenant dans l’existence. Nous ne serons pas surpris de retrouver, même dans les formations religieuses postérieures, un certain degré de provocation, de révolte filiale, affectant souvent, il est vrai, des formes voilées et dissimulées. »

Le parricide originel a pour objectif d’établir un passage, telle une épreuve cathartique qui édifie la division du sujet en une personne coupable de parricide quoique libérée de l’autorité. La disparition primordiale mais regrettée du père justifie son idéalisation. L’opération initiale jette brutalement chaque membre de l’espèce humaine dès sa naissance dans les mâchoires du verbe, étau du symbolique, et finalement instrument de la culpabilité. En tant qu’être parlant, le sujet en lui-même divisé est à la fois corps jouissant et logos légiférant, à la fois illégitime et légitime, anormal et normal, bon et mauvais. Au-delà du sujet en-soi divisé, l’idéalisation du père reliée au verbe permet de fabriquer des lois et des normes en relation à des valeurs morales, logiques et esthétiques propres à l’entretien de l’ordre religieux, politique, économique et social. Simultanément opposés, le sujet en-soi divisé et l’idéalisation du père ont pour finalité le maintien des valeurs positives masculines issues de la volonté du Logos phallocentré. De façon plus concrète, la raison qui raisonne en son beau miroir pour la salubrité publique édifie des normes patriarcales face au sujet susceptible de reconduire le parricide originel sur la place publique. L’idéalisation du père est un mythe relevant de la peur des soulèvements populaires entérinant l’éradication des normes en cours et la suppression des pouvoirs des dominants.

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Dans les faits, l’effort de la psychanalyse consiste à rationaliser le discours de la folie et les comportements déviants afin de les contenir et de les délimiter tout en engageant une pratique ayant pour fin le soin et la guérison des êtres en souffrance porteurs de traumatismes susceptibles de mettre en péril l’économie des rapports de force (politiques, religieux, économiques et sociaux) d’une société fondée sur les lois et les normes patriarcales. Comme toutes les sciences institutionnalisées, la psychanalyse est à double tranchant : autant elle critique et condamne l’aliénation sociale, autant elle informe le Ministère des intérieurs bourgeois ; autant elle soigne et prend en charge des patients dangereux pour eux-mêmes, autant elle souscrit au commerce des indulgences par le biais de la cure analytique.

Appuyons-nous sur une citation d’un article de l’encyclopédie Universalis (rédigé par Claude Conté, Maurice Olender et Moustapha Safouan) afin de comprendre de quelle façon la psychanalyse travaille avec les ‘‘effets’’ du patriarcat :

« C’est aussi le seul sens possible à attribuer à l’affirmation freudienne qu’il n’existe pas une libido masculine et une libido féminine, mais bien une seule libido, d’essence mâle : étrange asymétrie et privilège peu soutenable, sauf si l’on remarque que Freud parle de son expérience d’analyste et qu’il témoigne que le sujet en analyse, en tant qu’il engage une épreuve de vérité en s’en remettant au seul cheminement de la parole, ne peut que découvrir avec le « phallocentrisme » une autonomie du symbolique, dont il faut bien penser que c’est la relation même de la parole qui en rend compte ».

Le territoire sur lequel progresse Freud, notamment celui de la parole et du symbolique, est patriarcal et phallocentré. En relation à une pratique de terrain, les conclusions qu’il établit confirment que le phallocentrisme imprègne et structure les injonctions, les demandes, les impératifs, les actes du langage lui-même. C’est en fonction de cet ordre symbolique que le surmoi comme le nom du père (Jacques Lacan) s’exposent au grand jour. Cependant, ceci veut aussi dire que les subversions et les transgressions sont possibles sur la base de ces re-pères (ce pour faire dans la ‘‘lacanerie’’ de comptoir). Là encore, c’est en bornant une strate inconnue de l’étendue des représentations et des concepts, tout en délimitant une veine qui traverse le paysage clôturé de la connaissance, qu’il est possible d’énoncer au moins deux dimensions de l’étendue de l’inconscient : le symbolique et l’imaginaire.

Appuyons-nous sur le complexe de culpabilité. Notion fondamentale en psychanalyse, le complexe de culpabilité invite le sujet à prendre conscience de lui-même au moment où il reconnait l’existence d’autrui. La prise de conscience s’effectue lorsqu’à lieu la reconnaissance d’une faute, d’une dette ou d’un acte explicitement désigné et verbalisé comme malveillant, ignorant ou blessant. Autrement dit, l’accès progressif à la conscience de soi commence la plupart du temps par des actes immoraux, illogiques, déplaisants qui, en tant que négations, ont pour effet de distinguer un seuil entre le bien et le mal, le vrai et le faux, le plaisir et le déplaisir. C’est par ailleurs ce que revendiquent les religions judéo-christiano-islamique. En croquant le fruit de la connaissance, Eve et d’Adam accèdent à la conscience de soi en distinguant le bien du mal, le vrai du faux, le beau du laid. Les curaillons de toutes obédiences ont pris à bras le corps ce moment fondateur et l’ont fixé dans les consciences comme abandon et perte définitive de l’innocence. D’emblée, les doctrines judéo-christiano-islamistes condamnent les filles et les fils d’Eve et d’Adam à porter la faute originelle. Relais du dogme, les doctes rabbins, prêtres ou imams ont pour mission d’assujettir chacun d’entre nous en incitant à l’examen de conscience comme à l’auscultation permanente.

Il existe cependant deux espèces de culpabilité. L’une, primitive, souscrit explicitement au destin. Elle se rapporte aux rôles des dieux qui autorisent les femmes et les hommes à se libérer de la honte et du sentiment de culpabilité (factuelle ou originelle) par le biais d’objets de croyance honorés, sacralisés et sacrifiés. De ce point de vue, il s’agit de refouler les fautes et les transgressions en désignant les Dieux comme maîtres et pilotes de la destinée des femmes et des hommes. L’autre forme de culpabilité s’appuie explicitement sur l’existence et sur l’intériorisation du sentiment de culpabilité. Issue des pratiques ascétiques chrétiennes, elle est l’expression de la soumission (rédemption, pénitence, expiation, etc.). En terme de pratique individuelle, et lorsque la faute est fixée et la dette figée, l’objectif consiste à renforcer la culpabilité au sein d’un ressassement permanent.

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Un petit aparté s’impose afin comprendre une des logiques qui traverse la pensée occidentale, et tentons de pointer ce qui relève de la dialectique spéculative. D’après Herbert Marcuse, freudo-marxiste, « le complexe de culpabilité » serait plutôt issu de la complexité sociale productrice d’aliénation et de contraintes psychologiques. Marcuse remet en cause les spéculations de Freud basées sur l’inceste et le parricide, par ailleurs inspirées du complexe d’Œdipe dont nous allons forcément parler. Marcuse qui recherche les causes dans l’ensemble des activités humaines au sein de l’économie des volontés collectives imposant des politiques coercitives ou désignant des « techniques de gouvernements » (Michel Foucault). On se rappelle Marx qui opère le même renversement contre Hegel. Ainsi la sociologie s’oppose de la même manière à la psychanalyse. La psychanalyse expose les maux de l’espèce en prenant appui sur la formation psychique et familiale conditionnant la mécanique interne d’un sujet en particulier. La sociologie expose quant à elle une cause d’ordre sociétale, les maux humains sont dus à des pressions (religieuses, politiques, économiques et sociales) extérieures au sujet. Encore existantes dans les esprits monochromes, ces luttes doctrinales et doctorales n’ont plus beaucoup de sens aujourd’hui, quoiqu’elles nous aident présentement à dessiner des cartes et à circonscrire des territoires.

Entre la phylogenèse familiale (psychanalyse) et l’économie des rapports sociaux (sociologie), faut-il se fier à une seule et unique discipline ? Ou bien, est-il au contraire possible d’en faire la synthèse ? Par exemple, Freud expose une partie de la sexualité des hommes à l’aide du complexe d’Œdipe qui, expérimentalement, se résume à un conflit entre un père et un fils luttant de concert pour préserver l’amour d’une femme-mère. Bien entendu, l’introduction du mythe dans l’analyse est à entendre comme un support qui oriente l’interprétation de l’analyste (psychanalyste) mais ne la conditionne pas. D’un autre côté, avec son ouvrage Mensonge romantique et Vérité romanesque, René Girard s’inspire du Mythe d’Œdipe qu’il édifie en vérité collective, et ce lorsqu’il expose la triangulation du désir mimétique entre une femme et deux hommes. Propre aux récurrences mythiques et littéraires, et au même titre que le complexe d’Œdipe, la triangulation du désir structure la rivalité amoureuse intégrée à la norme sociale. En définitive, Freud et Girard font tous deux appels à l’imaginaire mythologique et littéraire comme aux volontés collectives et sociétales exemplifiées par des sujets (réels et romancés). Moralité, les disciplines appartenant aux sciences humaines participent d’une même structure (nous en reparlerons plus en détail dans l’article consacré à la Logique ternaire).

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Revenons au sentiment de culpabilité, et remarquons que si la société en ses institutions impose des régimes de contrainte, elle use aussi d’une autorité propre aux discours ayant pour fin de déculpabiliser les sujets a priori responsables et coupables. Les bourreaux, les tortionnaires, les mercenaires, les soldats ou encore les entrepreneurs, les managers ainsi que les traders / consultants — agissant au nom d’une quelconque idéologie religieuse, partisane ou entrepreneuriale —, ont leur conscience lavée tout en profitant du ‘‘bon sens’’ d’un commandement supérieur. Par exemple, tiré des recherches de Stanley Milgram, Le jeu de la Mort est une expérience menée avec 80 joueurs se livrant à l’électrocution (factice) d’autres candidats sous les ordres d’un animateur jovial et débonnaire. La responsabilité étant assumée par l’animateur, rares sont les joueurs qui remettent en question leur rôle de bourreau. Autre exemple : dans Quel monde voulons-nous ? la militante féministe Starhawk décrit le phénomène suivant :

« Cette séparation essentielle corps / esprit est à la base de tous les systèmes de dominations qui fonctionnent en nous séparant de tout, de la confiance en notre propre valeur et en faisant de ce qui est partie intégrante de nous-mêmes — nos émotions, notre sexualité, nos désirs — des choses mauvaises et dangereuses.
Jugé·e·s essentiellement mauvais·e·s, nous méritons d’être puni·e·s et contrôlé·e·s. Les systèmes punitifs sont à la racine de la violence. Marshall Rosenberg, qui enseigne la communication non-violente, montre comment la violence est justifiée par la séparation entre ce qui est méritant et ce qui ne l’est pas :
‘‘Afin que les systèmes de domination marchent, il faut faire de la violence une jouissance… Vous pouvez obtenir de jeunes gens qu’ils jouissent de couper les bras d’autres jeunes gens en Sierra Leone s’ils pensent que c’est ce que les autres méritent. […] Lorsque vous pouvez vraiment affirmer que des gens sont mauvais, vous pouvez jouir de leur souffrance.’’ »

La plupart des sujets sont en prise avec des activités économiques, des fonctions sociales, des rôles culturelles et des devoirs familiaux. Ils sont absorbés par leurs missions de père, de tante, de joueur d’échecs, de patronne, de militaire, de secrétaire de mairie, d’hégélien de gauche, ou sont rivaux dans le cadre de la triangulation du désir. Les rôles assignés et les fonctions attribuées invitent les sujets à canaliser leurs pulsions tout en les autorisant à agir sans distance ni conscience. Et si à un moment ou un autre les sujets se sentent esclaves de leurs conditions, ils déportent leur culpabilité vers une entité supérieure — étage supérieur incarné par un père, une mère, un patron, un instituteur, un sergent, un préfet, Dieu ou Diable.

Lorsque la féministe Starhawk affirme que « les systèmes punitifs sont à la racine de la violence », elle omet de prendre en considération l’élaboration du symbolique phallocentré. Se fondant sur le sens (signification / Logos), un sens (représentation-but / Ethos) et les sens (du corps / Pathos), le symbolique a justement pour mission d’élaborer des systèmes punitifs, notamment castrateurs, afin d’ordonner, d’organiser, de niveler une société. Refonder le sens ne peut se produire qu’au sein d’une conscience aigüe de la négativité que contient chaque affirmation, position, sensation. La violence physique ou morale, symbolique ou psychique est une jouissance négative qui incarcère les individus en eux-mêmes, et ce dans le but d’orchestrer les dominations politiques, religieuses, sociales, ethniques et culturelles. L’immonde cruauté des « jeunes gens en Sierra Leone » illustre l’histoire tragique de notre espèce. Ces comportements sont conditionnés par une idéologie politico-religieuse qui, en regard de la famine et de l’exploitation minière, veut instaurer une autre société et imposer de nouveaux dominants à la tête du pays. Moralité, pour enseigner la communication non-violente en Sierra Leone, il faut que son peuple fasse en premier lieu société. Et il ne peut faire société en dehors de l’usage du sens, en sa structure phallocentré, qui exacerbe autant qu’il tempère la violence et la jouissance. En tant qu’enfant incarnant l’humanité toute entière, l’enfant de Sierra Leone n’a pas accès aux intérieurs feutrés et bourgeois qui l’inviteraient à interroger le sens de ses actions en regard de sa nature irréductiblement prédatrice, violente et sadomasochiste — quoique le contexte sociétal et la réussite sociale, en réalité, ne motivent pas plus les esprits demeurés et bornés des occidentaux.

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Si nous prenons en compte le rôle d’une autorité dans la formation de la culpabilité, que pouvons-nous dire concernant l’idéalisation du Père en regard du complexe de culpabilité ? Sigmund Freud intitule complexe d’Œdipe la relation amoureuse qu’entretient le petit mâle avec sa mère, et ce avant que le nom du père, voire le ‘‘non du père’’, fasse son entrée et impose une douloureuse séparation entre les deux cachotiers. Cette rupture a aussi pour fonction de jeter l’enfant de manière plus concrète dans la gueule du symbolique et des transcendantaux qui le compose (bien-mal, vrai-faux, beau-laid, etc.). Sans que cette relation désigne concrètement un inceste, elle motive l’imaginaire du petit garçon et qualifie la relation d’une mère (a priori inconsciente) avec son enfant (jouisseur polymorphe) comme un amour incestueux. Cet acte fondateur conditionne les futures relations amoureuses d’un sujet en-soi divisé, à la fois coupable et libéré. Ce secret de polichinelle dissimule en creux les traits de caractères des futurs rencontres adultères qui, sans aucun doute, renvoient elles-mêmes à une perte inconsolable, autrement dit au lien fusionnel et passionnel entre le petit mâle et la mère.

En spéculant une seconde sur l’adultère, nous pourrions nous demander si l’amant ne serait pas un adulte qui ne parvient pas à se sortir du complexe d’Œdipe et de la triangulation du désir qui l’implique ? Puisqu’au fond, ce qui provoque la jouissance de l’amant n’est autre que la rivalité dont la finalité consiste à ravir la place du ‘‘père’’ — notamment dans le cadre d’une relation adultère où il s’agit de flouer ‘‘l’autorité du mari’’, le tout en couchant avec une mère, tout au moins avec une femme mariée. Ce déplacement / substitution des rôles est certainement une des meilleures options pour revivre l’incestueuse histoire d’amour qu’enfant, l’amant a vécu avec sa mère. De ce point de vue, le complexe d’Œdipe illustre également la « révolte filiale » s’originant dans le meurtre du père fondateur (de la cité). Ainsi la boucle est bouclée : pour l’enfant, l’idéalisation du père se produit autant en compagnie d’un inceste que d’un meurtre liminaire, d’où la formation conceptuelle par Sigmund Freud des pulsions sexuelles et morbides qui, manifestement, sont enracinées dès notre entrée dans le symbolique.

Fonds de commerce du théâtre de boulevard, la femme, le mari et l’amant participent de la triade vaudevillesque. Dans ce cas de figure, la femme, à la fois maman et putain, sert la soupe aux tristes figures monolithiques de la souveraineté masculine. Pour le mari, la femme qui trompe est la putain qu’il faut punir (la lapidation est encore pratiquée dans certains pays), tout du moins humilier (tonte des femmes ayant couché avec des Allemands à la sortie de la Seconde Guerre mondiale), ou encore avilir (par les biais de la violence conjugale), etc. ; alors que dans l’œil de l’amant se loge une maman avec qui il rejoue à chaque rencontre son accession au trône de Thèbes. Moralité, la figure de l’amant pourrait être le moyen terme susceptible d’expliquer la rivalité amoureuse illustrant les transgressions de la norme sociale — transgression qui ont lieu avec un minimum de culpabilité, celle entre autre d’avoir conscience d’outrepasser les règles logiquement instaurées par le ‘‘père’’. Un père qui, par ailleurs, poursuit au mot près la Loi du Père de la nation ou des cieux trônant au-delà des apparences. C’est ainsi que l’idéalisation du père se produit pour nos deux protagonistes mâles ; reste la femme considérée comme interface, à la fois figure du désir d’objet et objet de désir — souvent au même titre qu’une marchandise vivante.

Les mécanismes psychiques, sociaux, voire littéraires, propres à motiver des situations réelles, nourrissent également les récits et les fables, les lois et les normes (métaphysiques, religieuses et idéologiques) structurant une économie des rapports de force entre les femmes et les hommes. En désignant originellement le féminin comme les réceptacles de la violence sexuelle (nature), symbolique (raison) et mythique (histoire), l’idéologie patriarcale ne génère que peu de sentiment de culpabilité à l’égard des femmes — tant au sein de la société occidentale qu’orientale.

Pour les mâles que nous sommes, l’idéalisation du père se réfère à une situation symbolique qui instruit un rapport à la fois psychique (libidinal) et social (lutte de prestige). La formation de l’idéalisation du père est désormais évidente, elle se produit en regard de la logique ternaire (Logos, Ethos, Pathos) renvoyant chaque individu au discours phallocentré de la volonté du Logos qui, en hiérarchisant le jouissance et la violence, circonscrit la densité de l’existence et façonne l’être du langage. Moralité, la rivalité, entre deux protagonistes désirant accéder à une valeur supérieure au-delà des apparences, donc à un tout à la fois indivisible et non-partageable, passe par l’investissement d’un corps autre (réel ou virtuel) à partir duquel le débat contradictoire ou le débat d’opinion, la lutte pour la reconnaissance ou la lutte fratricide font sens pour le discours phallocentré. Que les trois corps en question périssent suite à l’expression de la rivalité, ou que, suite à la lutte intestine, l’un des protagonistes accède à une valeur supérieure, la croyance prenant appui sur un tiers (réel ou virtuel) se trouve toujours enchaînée à la triangulation du désir et à la matérialisation de l’unité trinitaire du discours patriarcal.

Si au sein de l’unité trinitaire nous pouvons visualiser et matérialiser le nom du père et celui du fils, il apparaît que celui du Saint-Esprit reste invisible et mutique — bien que dans le cadre des rivalités entre chimpanzés-parlants il se manifeste dans le corps des femmes considéré comme l’interface du désir d’objetdésir d’objet étant par déduction l’accès fantasmé à l’invisible et au mutique. Cette dernière remarque étant issue de l’enseignement de Jacques Lacan. D’où le fait qu’il existe un interdit fondamental concernant les femmes. Elles ne peuvent, dans le cadre de l’idéologie capitaliste et du patriarcat, incarner un sujet pleinement maître de ses désirs et volontés, puisqu’elle représente un masque autant qu’une interface nécessaire à la lutte pour la reconnaissance unilatérale des valeurs positives masculines. Bien entendu, et dans le cadre des luttes de prestige, déterminant la lutte à mort comme la survie de l’espèce, les valeurs positives sont celles du mâle vainqueur au sortir de la lutte. La responsabilité des actes et la culpabilité qui en découle sont par conséquent refoulées dans les sphères divines et célestes ou représentées par les valeurs négatives féminines — incarnées par les femmes et les minorités.

Un point important pour finir. L’incarnation du masculin et les régimes de domination qui en découlent, tout comme la fascination inconsciente pour l’idéalisation du père sont catégoriquement assimilable par les femmes. La libération des femmes dans les années 60 à provoquer une expansion sans commune mesure des figures de l’hystérie féminine, au point que Jacques Lacan la désigne telle une condition d’existence et non plus tel un symptôme (position de Freud). L’hystérie féminine se destine à « faire l’homme ». Toutefois en prise avec sa condition placée sous l’ombre du patriarcat, les pulsions sexuelles et morbides de l’hystérique se manifestent sous la forme de figures distinctes et oscillent entre des phases de séductions — au même titre qu’un homme qui désire attirer l’attention sur lui et ‘‘avoir’’ toutes les femmes, l’hystérique est de ce point de vue bisexuelle —, des phases de castrations — en employant toutes les formes de la contradiction et de la domination à sa disposition —, et des phases de dérobades s’illustrant soit par l’indifférence ou par la fuite. L’hystérique est sans foi ni loi et se doit de briller au même titre que les hommes sexistes et machistes sur le territoire des valeurs positives masculines, donc dans l’espace public. À la fois Docteur Jekyll dans l’espace public et Mister Hyde dans la sphère privée, l’hystérique est la figure de proue des révolutions du XXIe siècle. Cependant, et comme nous tou·te·s, elle n’accédera pas à la jouissance qu’elle convoite et convoque pourtant de toutes ses forces — jusqu’à transgresser les lois, les normes et tous les tabous.

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L’idéalisation du père représente un tout à la fois indivisible et non-partageable, une unité que la grande majorité de l’espèce humaine confond avec une figure transcendante, divine et masculine. De son côté, la psychanalyse prend le contrepied et énonce les volontés sadomasochistes qui structurent la triangulation du désir et les discours du maître, du père ou du Saint-Père. La psychanalyse contribue à la critique du sens en sa structure phallocentré. Simone de Beauvoir s’en inspire à son tour afin d’exposer toute l’étendue des dominations patriarcales.

À suivre, Étendue des dominations (Simone de Beauvoir)