11 octobre 2020

1.8 ÉTENDUE DES DOMINATIONS

Par Sammy Engramer

(Simone De BEAUVOIR 1908-1986)

« Je ne veux avoir sur le front la marque d’aucun maître, je veux garder ma libre pensée, ma volonté intacte, ne rendre compte de ma conduite qu’à ma conscience ! »
Élysée Reclus, 1830-1905

Nous avons jusqu’ici poursuivi le fil d’une histoire se rapportant à un certain nombre de gestes inauguraux. Cet ensemble a clairement réorienté la manière dont nous abordons un savoir constitué, notamment en élaborant des « étendues » spatialisant des objets de connaissance tangibles, palpables et effectifs. Cependant, nous situant chronologiquement à la moitié du XXe siècle, et bien que la philosophie ait radicalement changé de perspective, elle ne parvient pas à dépasser les discours phallocentrés des sphères savantes. À ce point nommé, Simone de Beauvoir ouvre les fenêtres et chasse l’odeur acre des éthers métaphysiques stagnants dans les universités françaises de l’époque.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, et au même titre que l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie ou la psychanalyse, Simone de Beauvoir pose les bases théoriques d’une discipline à part entière : le féminisme. Malheureusement, et depuis soixante ans, le féminisme ne bénéficie pas des mêmes lettres de noblesse que d’autres formations universitaires, donc des mêmes moyens — notamment parce que les femmes et les hommes se déclarant féministes sont la plupart du temps renvoyés aux figures de l’hystérie militante. Notons qu’en France, les femmes auront été privées d’accés à l’université durant cinq siècles — de l’ouverture de la Sorbonne en 1253 à l’entrée des femmes à l’université en 1880. Tout comme le dérèglement climatique, la domination masculine est systémique, elle irrigue tous les discours par définition phallocentrés. Par conséquent, les effets de la domination masculine sont toujours aussi efficients dans les bureaux du Ministère de l’enseignement supérieur comme dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale.

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Publié en 1949, Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir sonne le début de la fin de la souveraineté masculine confortablement assise sur les ronds-de-cuir de l’université. L’ouvrage critique les fondements de la philosophie occidentale et révèle toute l’étendue des valeurs négatives féminines. Je n’évoquerai pas l’histoire militante du féminisme aujourd’hui fort bien documentée, et qui prend ses sources au XVIIIe siècle avec Olympe de Gouges, ou que Simone de Beauvoir situe à partir du XIVe siècle avec Christine de Pisan.

Beauvoir expose la disqualification catégorique d’une partie de la population considérée comme inférieure et minoritaire au sein de la sphère publique, donc au cœur de la sphère politique ou des plus hautes sphères de l’université. En reprenant chaque partie du Deuxième sexe, et au-delà des analyses argumentées de Simone de Beauvoir, nous constatons qu’un état des lieux s’effectue sous le mode du dualisme. Le dualisme crée des modèles illustrant des vérités immuables sous la forme de valeurs négatives et positives gravées depuis la nuit des temps sur les frontons de l’idéologie patriarcale. La ventilation des valeurs négatives et positives s’appuie sur un ensemble de distinctions basées sur la division des sexes (mâle-femelle), des genres (féminin-masculin), et des sexualités (hétérosexuelle-plurisexuelle), et par extension, sur la race et la classe. La liste d’exemples que nous fournit Beauvoir est symptomatique et révélatrice. Dans la première partie s’intitulant Destin, elle fait appel à la philosophie grecque :

« À l’avènement du patriarcat, le mâle revendique âprement sa postérité ; on est bien obligé d’accorder encore un rôle à la mère dans la procréation, mais on admet qu’elle ne fait que porter et engraisser la semence vivante : le père seul est créateur. Aristote imagine que le fœtus est produit par la rencontre du sperme et des menstrues : dans cette symbiose, la femme fournit seulement une matière passive, c’est le principe mâle qui est force, activité, mouvement, vie. C’est aussi la doctrine d’Hyppocrate qui reconnaît deux espèces de semences, une faible ou femelle, et une forte qui est mâle. »

De l’Antiquité grecque jusqu’au Romantisme allemand, la conception des relations femmes-hommes n’évolue que pour renforcer négativement ou positivement les rôles :

« Hegel estime que les deux sexes doivent être différents : l’un sera actif, l’autre passif et il va de soi que la passivité sera le lot de la femelle. ‘‘L’homme est ainsi par suite de cette différenciation le principe actif tandis que la femme est le principe passif parce qu’elle demeure dans son unité non développée.’’ (Hegel, Philosophie de la Nature, 3e partie, § 369). Et même une fois l’ovule reconnu comme un principe actif, les hommes ont encore tenté d’opposer son inertie à l’agilité du spermatozoïde.»

Beauvoir s’interroge sur la nature et le modèle que cette relation inspire pour l’humanité. À savoir si notre espèce se doit de rester à l’état animal, ou si elle peut au-delà de la religion et de la technique parvenir à une conception moins primaire des événements :

« Dans ces espèces favorables à l’épanouissement de la vie individuelle, l’effort du mâle vers l’autonomie — qui chez les animaux inférieurs cause sa perte — est couronné de succès. Il est généralement plus grand que la femelle, plus robuste, plus rapide, plus aventureux ; il mène une vie plus indépendante et dont les activités sont plus gratuites ; il est plus conquérant, plus impérieux : dans les sociétés animales c’est toujours lui qui commande.»

Ici, remarquons l’emploi du vocabulaire. Tout est par définition positif, tous les qualificatifs illustrant le mâle sont au beau fixe : « robuste », « rapide », « aventureux », « impérieux ». En revanche, c’est une autre affaire concernant l’organisme et la morphologie de la femelle humaine :

« Les anglo-saxons appellent la menstruation « the curse », « la malédiction »; et en effet il n’y a dans le cycle menstruel aucune finalité individuelle. […] C’est dans cette période qu’elle éprouve le plus péniblement son corps comme une chose opaque aliénée ; il est la proie d’une vie têtue et étrangère qui en lui chaque mois fait et défait un berceau ; chaque mois un enfant se prépare à naître et avorte dans l’écroulement des dentelles rouges ; la femme, comme l’homme, est son corps : mais son corps est autre chose qu’elle. »

Outre les descriptions propres à évoquer des occurrences négatives, notons la manière dont Beauvoir désigne une relation spécifique entre les femmes et leurs règles renvoyant leur corps à « autre chose qu’elle ». En parenthèse, l’homme entretient une relation similaire non avouée avec son pénis dont le contrôle n’est pas toujours évident — autant concernant la volonté d’ériger le membre sans pouvoir y parvenir qu’en relation à une érection imprévue. Le fait qu’une partie du corps, notamment les règles, ne soit pas sous contrôle désigne idéologiquement le corps des femmes comme « autre chose », comme un objet dont elles n’ont pas la maîtrise, qu’elles ne dominent pas et auquel elles sont soumises. Il reste que la biologie (idéologiquement orientée) ne peut à elle seule instruire et légiférer la société humaine, notamment lorsqu’elle est basée sur le langage, la technique et la science dont découlent les fictions culturelles, les projections économiques, sociales et politiques, ainsi que les fantasmes religieux, les délires sectaires et les fantaisies militaires. De ce point de vue :

« C’est à la lumière d’un contexte ontologique, économique, social et psychologique que nous aurons à éclairer les données de la biologie. L’asservissement de la femme à l’espèce, les limites de ses capacités individuelles sont des faits d’une extrême importance ; le corps de la femme est un des éléments essentiels de la situation qu’elle occupe dans le monde. Mais ce n’est pas non plus lui qui suffit à la définir ; il n’a de réalité vécue qu’en tant qu’assumé par la conscience à travers des actions et au sein d’une société : la biologie ne suffit pas à fournir une réponse à la question qui nous préoccupe : pourquoi la femme est-elle l’Autre ? Il s’agit de savoir comment en elle la nature a été reprise au cours de l’histoire ; il s’agit de savoir ce que l’humanité a fait de la femelle humaine. »

Dans tous les chapitres du Deuxième sexe nous retrouvons l’orientation qui nous préoccupent : la ventilation systématique des valeurs négatives féminines d’un coté et des valeurs positives masculines de l’autre.

« […] c’est singulièrement chez les psychanalystes que l’homme est défini comme être humain et la femme comme femelle : chaque fois qu’elle se comporte comme un être humain on dit qu’elle imite le mâle.»
La messe est dite, le discours phallocentré interdit aux femmes d’accéder à un statut la distinguant, finalement, de l’animal domestique.

« Le guerrier pour augmenter le prestige de la horde, du clan auquel il appartient, met en jeu sa propre vie. Et par là il prouve avec éclat que ce n’est pas la vie qui est pour l’homme la valeur suprême mais qu’elle doit servir des fins plus importantes qu’elle-même. La pire malédiction qui pèse sur la femme c’est qu’elle est exclue de ces expéditions guerrières ; ce n’est pas en donnant la vie, c’est en risquant sa vie que l’homme s’élève au-dessus de l’animal ; c’est pourquoi dans l’humanité la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue.»

Cette dernière citation est en parfait accord avec les propos de la Nécropolitique de Michel Foucault. Poursuivons avec Beauvoir :

« La société a toujours été mâle ; le pouvoir politique a toujours été aux mains des hommes. ‘‘L’autorité publique ou simplement sociale appartient toujours aux hommes’’, affirme Lévi-Strauss au terme de son étude sur les sociétés primitives. Le semblable, l’autre, qui est aussi le même, avec qui s’établissent des relations réciproques, c’est toujours pour le mâle un individu mâle. La dualité qui se découvre sous une forme ou une autre au cœur des collectivités oppose un groupe d’hommes à un groupe d’hommes : et les femmes font partie des biens que ceux-ci possèdent et qui sont entre eux un instrument d’échange. »

Consistant en partie à échanger des femmes d’un clan à l’autre, la Théorie de l’Alliance de Lévi-Strauss base son observation sur l’interdit de l’inceste. En tant que monnaie d’échange, les femmes représentent le sillon de la volonté patrilinéaire autant qu’elles créent et engendrent des liens filiaux entre les clans ou les familles. De ce principe naît la société patriarcale. D’autres exemples stigmatisent l’indépendance des femmes ; la figure de l’animal est souvent convoqué afin de renforcer le caractère domestique des femmes :

« En Angleterre, remarque Virginia Woolf, les femmes écrivains ont toujours suscité l’hostilité. Le Docteur Johnson les comparait à ‘‘un chien marchant sur ses jambes de derrière : ce n’est pas bien fait mais c’est étonnant’’ ».

Même durant la Révolution Française, les tout nouveaux citoyens lui coupent l’herbe sous le pied :

« […] le procureur Chaumette fait retentir dans l’assemblée des paroles qui semblent inspirées de saint Paul et saint Thomas: ‘‘Depuis quant est-il permis aux femmes d’abjurer leur sexe, de se faire homme ?… [La nature] a dit à la femme : Sois femme. Les soins de l’enfance, les détails du ménage, les diverses inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux.’’ »

Durant la révolution industrielle au XIXe siècle, les bourgeoises s’émancipant du foyer ou prenant à bras le corps leurs destins intellectuels sont croquées de manière cynique :

« ‘‘La femme mariée est une esclave qu’il faut savoir mettre sur un trône’’, dit Balzac ; il est convenu qu’en toutes circonstances insignifiantes l’homme doit s’effacer devant elles, leur céder la première place ; au lieu de leur faire porter les fardeaux comme dans les sociétés primitives, on s’empresse de les décharger de toute tâche pénible et de tout souci : c’est les délivrer du même coup de toute responsabilité. »

La mythification des femmes inspire le désarroi du plus romantique des philosophes :

« ‘‘Être femme, dit Kierkegaard (Étape sur le chemin de la vie), est quelque chose de si étrange, de si mélangé, de si compliqué, qu’aucun prédicat n’arrive à l’exprimer et que les multiples prédicats qu’on voudrait employer se contrediraient de telle manière que seule une femme peut le supporter.’’ Cela vient de ce qu’elle est considérée non positivement, telle qu’elle est pour soi : mais négativement, telle qu’elle apparaît à l’homme. »

Ou, d’un point de vue plus factuel, la façon dont le bon sens masculin s’empresse de désigner les productions corporelles qui échappent à son pouvoir :

« Depuis l’avènement du patriarcat, on n’a plus attribué que des pouvoirs néfastes à la louche liqueur qui s’écoule du sexe féminin. Pline dit dans son Histoire naturelle : ‘‘La femme menstruée gâte les moissons, dévaste les jardins, tue les germes, fait tomber les fruits, tue les abeilles ; si elle touche le vin, il devient du vinaigre ; le lait s’aigrit…’’. »

Le corps de la femme est magnifié lorsqu’il est possible pour le mâle de le modeler à son image ainsi que l’engrosser avec sa substantielle semence :

« Un corps vierge a la fraîcheur des sources secrètes, le velouté matinal d’une corolle close, l’orient de la perle que le soleil n’a encore jamais caressé. Grotte, temple, sanctuaire, jardin secret, comme l’enfant l’homme est fasciné par les lieux ombreux et clos qu’aucune conscience n’a jamais animé, qui attendent qu’on leur prête une âme : ce qu’il est seul à saisir et à pénétrer, il lui semble qu’en vérité il le crée. »

La division des sexes imprime sa marque au fer rouge dès l’enfance, l’éducation des petites filles renvoie plus à un destin qu’à une formation :

« La fillette à qui ces exploits sont interdits et qui, assise au pied d’un arbre ou d’un rocher, voit au-dessus d’elle les garçons triomphants, s’éprouve corps et âme comme inférieure. De même si elle est laissée en arrière dans une course ou un concours de saut, si elle est jetée par terre dans une bagarre ou simplement tenue à l’écart.»

Au féminin comme au masculin, le désir de transcendance est inscrit en chaque corps. La lutte intérieure fait place à la révolte, l’adolescente se débat et rejette les figures de l’assujettissement incorporées par la mère :

« La rébellion est d’autant plus violente que souvent la mère a perdu son prestige. Elle apparaît comme celle qui attend, qui subit, qui se plaint, qui pleure, qui fait des scènes : et dans la réalité quotidienne ce rôle ingrat ne conduit à aucune apothéose ; victime elle est méprisée, mégère, détestée ; son destin apparaît comme le prototype de la fade répétition : par elle la vie ne fait que stupidement se répéter sans aller nulle part ; butée dans son rôle de ménagère, elle arrête l’expansion de l’existence, elle est obstacle et négation. »

Les reproches adressés à la mère emprisonnée dans l’immanence de sa condition illustre un fait social qui, toujours en 2020, est loin d’être partagé au sein du couple :

« L’homme est relié à la collectivité, en tant que producteur et citoyen, par les liens d’une solidarité organique fondée sur la division du travail ; le couple est une personne sociale, défini par la famille, la classe, le milieu, la race auxquels il appartient, rattaché par les liens d’une solidarité mécanique aux groupes qui sont situés socialement d’une manière analogue ; c’est la femme qui est susceptible de l’incarner avec le plus de pureté : les relations professionnelles du mari souvent ne coïncident pas avec l’affirmation de sa valeur sociale ; tandis que la femme qu’aucun travail n’exige peut se cantonner dans la fréquentation de ses pairs ; en outre, elle a les loisirs d’assurer dans ses « visites » et ses « réceptions » ces rapports pratiquement inutiles et qui, bien entendu, n’ont d’importance que dans les catégories appliquées à tenir leur rang dans la hiérarchie sociale, c’est-à-dire qui s’estiment supérieures à certaines autres. »

En employant les termes du récent Féminisme intersectionnel, il apparaît que la « bourgeoise-blanche-hétérosexuelle » n’est pas épargnée ; il s’agit pour Beauvoir de situer la structure (famille, classe, milieu, race) qui conditionne un moment de la perception individuelle. On ne peut que surligner le génie spéculatif de Simone de Beauvoir. Sa lucidité a toujours éclairé une conscience libre et volontaire se rapportant en tous points aux difficiles exercices du libre arbitre. Dans son chapitre Vers la libération, l’autrice exprime clairement ce qui fonde les actuelles études intersectionnelles travaillant sur le sexe, le genre, les sexualités, la classe et la race :

« Comment les femmes auraient-elles jamais eu du génie alors que toute possibilité d’accomplir une œuvre géniale — ou même une œuvre tout court — leur était refusée ? La vieille Europe a naguère accablé de son mépris les Américains barbares qui ne possédaient ni artistes ni écrivains : ‘‘Laissez-nous exister avant de nous demander de justifier notre existence’’, répondit en substance Jefferson. Les Noirs font les mêmes réponses aux racistes qui leur reprochent de n’avoir produit ni un Whitman ni un Melville. Le prolétariat français ne peut non plus opposer aucun nom à ceux de Racine ou de Mallarmé. La femme libre est seulement en train de naître […] ».

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Les prises de position comme les différents mouvements théoriques issus du Deuxième sexe sont fort nombreux et se sont répandu sur toute la planète. Dès 1949, Simone de Beauvoir distribue pour les deux décennies à venir les sujets qui finiront par influencer Les études sur le genre (Gender Studies) par le biais du mouvement Woman’s Lib aux États-Unis — dont un des principaux relais est La Femme Mystifiée de Betty Friedan édité en 1963. Le féminisme théorique ne cessera de s’étendre dans le monde entier sous la forme du Féminisme universaliste. Jusqu’à la fin des années 1960, se développent des partis pris féministes qui s’exposent et explosent durant « La révolution sexuelle » en 1967 avec le Summer of Love, ou en 1968 avec la révolution de Mai 68. Suite à ces ruptures tant idéologiques que sociales, il apparaît cependant que les revendications féministes à la fois politiques et sociales ont du mal à s’imposer. Il se produit alors des divergences qui engendrent d’autres mouvements féministes comme le féminisme essentialiste ou le féminisme poststructuraliste ou déconstructionniste. Au cours des années 1970-80, d’autres mouvements féministes voient le jour comme le Féminisme matérialiste, l’Anarcha-féminisme, l’Afro-féminisme, le Féminisme radical, le Féminisme pro-sexe, le Féminisme intersectionnel, le Féminisme musulman, etc.

Le Féminisme universaliste milite contre les conditions de vie des femmes au sein des sociétés patriarcales. Le projet consiste à émanciper les femmes des actions phallocentrées — l’objectif principal étant d’établir une égalité de droits, donc politique, entre les femmes et les hommes. Voyant l’émancipation des femmes niée, rejetée ou retardée dans le cadre des luttes politiques et juridiques, le Féminisme essentialiste radicalise ses engagements et qualifie les femmes comme intrinsèquement différentes des hommes. Bien que le Féminisme essentialiste milite pour l’équité entre les hommes et les femmes, le fait d’essentialiser les femmes renforcent les clivages qui, peu ou prou, alimentent l’idée que le genre féminin et le genre masculin ne sont pas des constructions sociales et culturelles mais plutôt un fait de nature. Malheureusement, connecter l’existence du genre féminin-masculin à la nature conduit à des débats sur l’existence d’individus qui, de fait et en tant qu’entités morales, sont irréconciliables.

Dans une interview, Ingrid Glaster situe les critiques du féminisme poststructuraliste à l’encontre de Beauvoir dans les années 1970 :

« La critique est surtout venue, dans les années 1970, des trois figures phares de ce que les Américains appellent le « French Feminism »  : Hélène Cixous, Julia Kristeva et Luce Irigaray. Leur féminisme poststructuraliste est un amalgame de psychanalyse, de linguistique et de déconstruction à la Derrida. Cixous et ses adeptes reprochent à Beauvoir d’avoir fondé sa théorie de la libération de la femme sur une version particulièrement prononcée du « phallogocentrisme », à partir d’une philosophie « mâle », celle de Sartre. Selon elles, les oppositions binaires comme « culture et nature », « sujet et objet » qui structurent notre pensée et qui se veulent universelles ne sont que le produit de l’homme. Beauvoir, elle, au contraire, pense que nos outils conceptuels, comme le langage, sont neutres, et que la raison n’est pas l’apanage des hommes. Pour les féministes poststructuralistes, l’universalisme est une ruse de la virilité. Ces féministes remettent en cause la quête de l’égalitarisme entre les hommes et les femmes. C’est encore plus vrai des féministes de la différence comme Antoinette Fouque. »

Ici, une remarque importante : l’objet de mes recherches porte sur l’étendue des dominations masculines. L’assimilation du « phallogocentrisme » est acquise pour mon cas, j’emploie par ailleurs le terme volonté du Logos pour le qualifier. Un problème se pose cependant, le Logos fut abordé, conçu et fabriqué en regard de la domination masculine unilatérale et hégémonique depuis la naissance de l’écriture. Il est par conséquent impossible de retrouver les racines d’un langage autre que phallocentré — et structuré de manière binaire, et surtout ternaire (nous le verrons dans la Logique Ternaire). J’entends qu’il faille désormais inventer d’autres stratégies, ou créer d’autres structures psychiques, intellectuelles, idéologiques afin que l’espèce puisse embrasser des perceptions différentes, très riches en termes de sensibilité, de sexualité, de lien, de soin, etc.

Il reste que le sens est phallocentré, en faire la critique est tout à fait possible, en revanche, le reconditionner ou le réinventer en regard des pulsions prédatrices apparaît beaucoup plus compliqué. Il faut compter avec une force élémentaire intrinsèque à notre espèce. Cette force n’est autre que la puissance de prédation. Elle conduit les rapports de force qui, mécaniquement et systématiquement, instruit la domination, l’exploitation, la soumission, l’oppression et la possession. La radicalité consiste à se taire, à cesser de produire une seule parole afin d’en finir avec le sens. Il reste que le retrait en soi-même laisse la place aux prédatrices et aux prédateurs qui n’hésiteront pas à occuper le trône du dominant·e. La parole est en premier lieu une extension du pouvoir, elle est la grande alliée de la guerre, de la corruption, de l’aliénation et de l’incarcération.

Une autre tendance est alimentée par les militant·e·s du Féminisme intersectionnel qui fustigent une hégémonie globalisante de la bien-pensance, à savoir que les féministes-bourgeoises-blanches-hétérosexuelles auraient pour mission d’inculquer des valeurs occidentales et capitalistes à des sociétés étrangères à ces valeurs. De ce point de vue, les débats féministes sur la place des femmes dans les communautés soumises au dictat du religieux comme au poids des traditions renvoient, dialectiquement, aux femmes occidentales elles-mêmes enchaînées aux dictats de la mode et à la société du spectacle — si cher à Guy Debord.

Par exemple, durant l’été 2016, le port du burkini provoque des débats sexiste et raciste dans l’opinion publique. Entendu comme signe et symbole d’une orientation politique et religieuse, nous spéculons sur la production, voire sur l’apparition effective désignant une des raisons d’être du féminin. Bien entendu, nous n’avons pas chercher à connaître le point de vue des personnes concernées, en l’occurrence celui des femmes en burkini ; des femmes qui, une fois de plus, sont les boucs émissaires qui concentrent tous les faisceaux de l’idéologie patriarcale. En d’autres termes, nous avons pris comptant un vêtement qui renvoie au rôle et à la fonction du féminin au sein de l’unité masculine. Le processus d’exposition et d’énonciation est identique pour les femmes en bikini. Ainsi, la représentation / verbalisation du corps délimite contractuellement un état de l’opinion, il décrit un moment négatif de l’histoire des femmes pris dans les griffes de l’opposition dialectique. En revanche, nous ne nous posons aucune question concernant l’unité masculine unilatéralement en slip de bain ! Serait-ce finalement La femme en burkini ou en bikini qui pose un problème en termes de représentation de la variété et de la diversité ? Brise-t-elle la sacro-sainte unité du visible d’un ensemble cohérent ? Représente-t-elle la négation de l’unité masculine propre au chrétien ou au musulman, et de ses roubignoles bien au chaud dans son petit slip de bain ? Ainsi, les valeurs négatives surgissent et s’étalent au grand jour : les femmes en bikini sont émancipées et libérées, bien que le bikini les désigne comme légères voire comme des prostituées ; ou bien, les femmes en burkini sont saintes, vierges ou mères, bien que le burkini les désigne comme soumises’’ et ‘‘aliénées. Cet exemple expose la manière dont les valeurs négatives féminines illustrent et délimitent un espace, et surtout un seuil entre les femmes et les hommes. D’un coté comme de l’autre, l’arbitraire du négatif pointe son nez. Les femmes incarnent les résultats arbitraires et toujours négatifs de la dialectique dualiste, elles sont par définition exclues de la sphère religieusement positive de la métaphysique masculine.

Le point d’ancrage beauvoirien est forcément de l’ordre d’une philosophie politique, il pose la question de savoir : comment être égaux en droit tout en préservant le droit à la différence ? La recherche de la différence, donc de la liberté, en un sens économique, social, culturel, ethnique, crée indubitablement des inégalités. La recherche de l’égalité crée de son côté irréductiblement de la répétition, du nivellement, de l’uniformité, de la conformité. Comment préserver collectivement le droit à l’égalité tout en préservant les différences individuelles ? L’équilibre se trouve-t-il dans la recherche du bon ajustement entre les services publics et des initiatives privées ? Le questionnement est de ce point de vue permanent — sachant que le néolibéralisme qui s’abat sur l’Europe depuis 50 ans, fer de lance du Patricapitalisme, veut tout privatiser. Les réponses sont similaires, voire identiques d’un gouvernement à l’autre. Les modes de gouvernance passés ou actuels sont figés, ils s’appuient sur des systèmes de croyances, des créations de valeurs et des critères hiérarchiques encadrés par le Patricapitalisme. Qu’elles tendent vers l’égalité entre les individus ou vers les libertés individuelles, les décisions politiques préservent irréductiblement une caste notoirement dominée par le genre masculin — caste de plus en plus annexée par les femmes.

Au sein de l’économie des rapports de force, il apparaît en définitive que la gouvernance des peuples a beaucoup de points communs avec l’organisation sociale des chimpanzés. De l’idéalisation du père à l’adulation systématique d’un chimpanzé-mâle-dominant il n’y a qu’un pas : de Donald Trump à Kim Jong-Un, de Xi Jinping à Vladimir Poutine, de Tayip Erdogan à Alexandre Loukachenko, d’Idriss Déby à Issaias Afewerki, de Vikto Orban à Matteo Salvini.

L’histoire nous fournit son lot de femmes ayant exercé des fonctions au plus haut sommet de l’État. Ces femmes se sont emparées des valeurs positives masculines comme elles se sont appropriées les discours phallocentrés. Actuellement, l’évolution veut qu’une meilleure ventilation des valeurs négatives et positives ait lieu, bien que l’émancipation soit contextuelle. Par exemple, l’agenda féministe relatif aux droits des femmes n’est pas le même pour une femme vivant en Iran ou en Alabama et femme vivant en France. Sans compter que la structure et les logiques du Patricapitalisme déterminent en amont l’économie des rapports de force entre les femmes et les hommes. La domination chevillée à la soumission est une donnée motrice de la psyché humaine. L’étendue des dominations règne sur toute l’espèce sans exception.

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Avec Simone de Beauvoir, l’exercice consiste au fond à se dégager de la prééminence et de la proéminence de Dieu — relais des ors et lapis lazuli de la domination masculine, gardien des ombres et des spectres du patriarcat. N’ayant plus sur qui compter au terme de notre vie, comme n’ayant plus d’horizon au-delà de notre existence, nous tentons désormais de trouver du sens, de chercher un sens comme de retrouver nos sens en regard d’une vie absurde dont le destin n’a pas d’autre fin que nous mener tout droit au crématoire. Nous n’avons plus le choix, l’angoisse et la peur doivent être reconfigurées sous une somme d’actions ayant pour objet le décloisonnement, l’émancipation et la transcendance au sens matériel du terme, donc en accompagnant celles et ceux qui luttent pour la reconnaissance.

La mort n’est pas une fin en soi, elle participe d’un mouvement au même titre que le cycle qui renouvelle et englobe toutes les saisons. L’entendre radicalement veut dire que chaque sujet — sans exception — participe d’une construction globale et horizontale dont les fruits impliquent d’anticiper et d’accompagner la survie des espèces végétales et animales dans le cadre d’une politique prenant en compte tous les corps. Nos corps sont en partie mues par les pulsions propres à l’animalité dont fait par ailleurs état Simone de Beauvoir dans les premières pages du Deuxième sexe. Il s’agit d’exposer ce qui rassemble l’espèce humaine en son devenir animal, corporel, organique et hormonal, relatant autant ses besoins que ses désirs, ses capacités comme ses facultés, ses ex-croissances tout autant que ses dégradations. Les enjeux se rapportant à la survie de l’espèce humaine s’organisent désormais autour de l’économie des rapports de force mêlée à la critique de l’étendue des dominations.

À suivre, Étendue des normes (Michel Foucault)