10 octobre 2020

1.9 ÉTENDUE DES NORMES

Par Sammy Engramer

(Michel FOUCAULT 1926-1984)

« Les recherches de morale présentent une importance incomparablement supérieure à celle des recherches de physique ou de toute autre recherche en général : c’est qu’elles concernent presque directement la chose en soi, c’est-à-dire ce phénomène où, à la lumière immédiate de la connaissance, la chose en soi révèle son essence comme volonté. »
Le monde comme volonté et comme représentation, Suppléments au livre quatrième, Arthur Schopenhauer, 1844

En 1967, Michel Foucault dans Les Mots et les Choses déclare non sans provocation la mort de la philosophie. Plus que faire l’éloge de récentes disciplines comme la psychanalyse ou l’ethnologie il s’agit pour Foucault d’introduire une méthode de travail transversales s’appuyant sur l’archive. En s’appuyant sur « l’archéologie du savoir », Michel Foucault critique la philosophie pontifiante, jargonnante et snob — tel un savoir par définition inaccessible, réservé à une élite intellectuelle et à la classe possédante. D’un autre côté, on peut regretter que l’esprit de Foucault aliènent les archivistes du présent qui, trop soucieux d’être à la hauteur des protocoles scientifiques des sphères éthérées de l’université, cèdent leurs places aux littérateurs du CAC 40 au sein de l’État.

Michel Foucault s’appuie sur des documents lacunaires, des fragments de vie et des histoires ayant la particularité d’être exclues de l’histoire officielle des idées. Foucault préfère le discours de la nourrice à celui du grand philosophe. Chronologiquement, notons que Michel Foucault agit en parallèle des Cultural Studies apparaissant dans les années 1950 au États-Unis. À deux pas des ethnologues, les acteurs des études culturelles (Cultural Studies) se donnent pour mission d’observer les cultures minoritaires à première vue insignifiantes et en marge des instances savantes. Des minorités culturelles qui condensent un état des mentalités ; symbolisent des contraintes économiques et sociales ; instruisent des mixités culturelles ainsi que des styles de vie, des pratiques culinaires, des langues vernaculaires.

La manière dont procède Foucault est similaire à celle de Freud et Bourdieu. Sa pratique philosophique est une pratique de terrain, il opère des fouilles dans les archives et repère des objets conceptuels qui le conduisent à des analyses originales. Les pratiques combinant plusieurs disciplines entre elles se sont progressivement installées dans la vie intellectuelle. Nos choix et nos parcours ne sont plus unilatéraux et inscrits dans une pratique strictement patrimoniale — tout au moins sous l’angle de la préservation des idées reçues.

Nous pourrions parler d’un ébranlement de l’unité du visible lorsque plusieurs activités ou métiers se chevauchent, ou lorsque l’on change plusieurs fois de partenaires sexuels au cours de sa vie, ou simplement lorsque nous adhérons à plusieurs styles de vie ou à différentes cultures. Il existe cependant un revers de la médaille. Issue du traumatisme hédoniste de la fin des années 1960 (Summer of Love et Mai 68), la vague engendrant les pratiques transdisciplinaires et légiférant sur les libertés sexuelles et sociales a pleinement été assimilée par les négriers du capitalisme qui, reprenant les choses en main, cassèrent les luttes sociales tout en atomisant les individus, tout en les livrant à la concurrence salariale à un niveau mondial. À savoir si dans les années 80 le marché du sexe — ayant sectorisé les utopies hippies — s’est mis au diapason du marché du travail ; ou si le marché du travail s’inspira de la mise en concurrence des items sexuels découlant du renouvellement des expériences amoureuses.

Il y a encore 80 ans, un ouvrier habitant dans le bassin Lorrain entrait à l’usine à 14 ans et en sortait à 65, il se mariait à l’église et jurait fidélité, fondait une famille et prenait un crédit sur 20 ans. L’organisation familiale s’appuyait sur le capitalisme patrimonial. Aujourd’hui, la pression sociale, la flexibilité et la précarité instruisent en permanence les formes du capitalisme sauvage dont les objectifs de rentabilité s’allient à des comportements ploutocrates et maffieux. Si les mouvements de libération, le changement d’identité et la transversalité sont positifs concernant nos expériences de vie, ils le sont moins lorsqu’ils jettent toutes nos affaires dans une tente sur le bord d’une nationale. De ce point de vue, il existe un monde à deux vitesses, voire à trois ou quatre vitesses si l’on observe les cultures hors-sol de la Jet-set comme les grouillements souterrains des contrefacteurs. Les uns profitent des biens, des services, des voyages comme du temps et de la culture sous toutes ses formes ; les autres ont comme lot de consolation des rêves préfabriqués sur des écrans tactiles — sur lesquels se trouve le lot de la consolation sexuelle (sites de rencontres et pornographie).

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Voyant se profiler l’atomisation des individus à la fin des années 1960, Michel Foucault expose sur une période de 300 ans, qu’il appelle « l’âge classique », quelques modalités de la gouvernance en Europe et aux États-Unis. Foucault analyse l’évolution des gouvernementalités qui accouchent de systèmes démocratiques, puis oppose deux systèmes se rapportant au contrôle des populations. L’un des deux systèmes est la Polizeiwissenschaft développée par les Allemands au XVIIIe siècle. Cette option prêche le contrôle et la régulation des territoires et des populations tout en prônant l’idée que les gouvernements ne gouvernent jamais assez. L’autre option, propre à l’esprit du néolibéralisme, se résume aux gouvernements qui gouvernent toujours trop.

Comme nous le constatons avec la vague néolibérale qui s’abat sur l’Europe depuis 50 ans, cette dernière option tient à dérégulariser tous ce qui prévient, endigue, contrôle les spéculations rentables à courts ou à moyens termes ; elle facilite également l’accumulation de profits passant au-dessus du filet fiscal. Cette course à la dérégulation ne sert plus à critiquer des pratiques gouvernementales trop soucieuses de préserver les contributions sociales ; ni à freiner le crédit à la consommation et le surendettement qui s’immiscent subrepticement dans tous les foyers. Bien entendu, les sociétés démocratiques ont logiquement pour mission de ménager les disparités entre les individus afin de maintenir la cohésion sociale ; bien que maillage social ne doive pas pour autant brider les initiatives individuelles, ni empêcher la liberté de mouvement, donc de pensée. Avec le néolibéralisme, cet équilibre est désormais rompu. Ainsi que la Chine le démontre, il est tout à fait possible d’enchevêtrer un libéralisme sauvage au contrôle drastique et étatique des populations. Dans les faits, il n’existe plus d’antagonisme idéologique, tout est possible tant que l’on sépare les strates opérantes. L’on revient cependant, encore et toujours, à l’organisation sociale des chimpanzés, avec un dominant et ses proches, puis 95% de la population tentant de grappiller quelques cacahuètes ou de voler une peau de banane.

La tâche des gouvernements consiste à l’organisation du territoire et au contrôle de la population. Dans le cadre des sociétés industrialisées et démocratiques, la gouvernance s’appuie sur le contrôle de la natalité, de la santé et de l’hygiène plus que sur la punition, l’incarcération, ou l’instauration de la peur. Comme le dit Foucault, le compromis se trouve dans la recherche de la meilleure « technologie libérale de gouvernement ». Suite au sillon creusé par la Révolution Française, le droit naturel des aristocrates ne s’applique plus, en revanche, la rédaction de lois sur mesure à droite comme à gauche s’étend sur toute la planète. Pour les partis de droite, la loi délimite le champ des actions individuelles, elle a en outre pour fonction de protéger les droits individuels, notamment lorsqu’il s’agit de breveter des découvertes ; pour la gauche, il s’agit de protéger les institutions d’État et le bien commun en nationalisant des industries et en motivant des programmes de soutien aux populations les plus pauvres — bien que dans les faits il s’agit d’entretenir a minima la force de travail et l’exploitation des travailleurs. Les démocraties instaurent des régimes parlementaires sur la base de gouvernés participant logiquement à la rédaction de lois s’appliquant à tous — bien que les parlementaires finissent manifestement par protéger des intérêts supérieurs et privés motivant l’inénarrable relance économique et la recherche de profits.

Citons Foucault à propos de l’ordolibéralisme allemand des années 60 :

« Mais ils [les ordolibéralistes] s’adressaient à ce qu’il considéraient comme un adversaire unique : un type de gouvernement économique systématiquement ignorant des mécanismes de marché seuls capables d’assurer la régulation formatrice des prix. L’ordolibéralisme, travaillant sur les thèmes fondamentaux de la technologie libérale de gouvernement, a essayé de définir ce que pourrait être une économie de marché, organisée (mais non planifiée, ni dirigée) à l’intérieur d’un cadre institutionnel et juridique, qui, d’une part, offrirait des garanties et les limitations de la loi, et, d’autre part, assurerait que la liberté des processus économiques ne produise pas de distorsion sociale. »

On perçoit ici la conception de la démocratie chrétienne à l’allemande. D’un coté, l’ordolibéralisme promet la libre circulation des idées, la préservation de la vie privée, la couverture santé, des politiques de logement, tout comme des formes d’accompagnement impliquant des aides aux chômeurs ; d’un autre coté, les actions libérales s’approprient les biens sociaux du droit commun et les incluent au marché comme des données comptables susceptibles de produire des profits — ou d’être exclues du système si les biens en question n’en produisent pas assez. Le coût d’un chômeur, le trou de la sécurité sociale, les retraites trop onéreuses, l’augmentation du prix des inscriptions à l’université, l’envolée des prix des loyers, la dette des États nations, tout est évalué à l’aune de l’économie de marché qui rentabilise autant les ventes que les dettes.

La dérégulation permanente (néolibéralisme) et la dé-régulation ordonnée (ordolibéralisme) se superposent afin d’exploiter au mieux tout ce qui participe de l’économie de marché. Il est clair que les dérégulations économiques stigmatisent et ébranlent nos valeurs démocratiques et laïques ; elles sont en revanche très souples concernant les valeurs individuelles. Il reste que la guerre entre la dérégulation sauvage et la régulation étatique joue, en fait, le même concerto pour pistolets-mitrailleurs. Par exemple, l’avènement des start-up tient à la capacité de produire de nouveaux marchés sur la base de n’importe quelle idée dont on peut tirer des bénéfices. L’entreprise peut s’afficher éthique, sociale et prétendre participer du bien commun et simultanément être commerciale, aliénante et très rentable. L’ensemble participe d’un business et de l’injonction « il faut savoir se vendre ». Bien entendu, le fait que tout soit marchandisable a une conséquence sur la façon dont nous allons être comptables de nos propres actions, et notamment responsables de nos dépenses comme de nos épargnes — tant d’un point de vue professionnel, financier, social que sentimental. Désormais, tout relève du bilan comptable de nos existences.

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L’analyse de Foucault sur le libéralisme (ordo et néo) l’invite à forger le concept de biopolitique. On trouve des traces de cette notion dans Histoire de la Folie et Surveiller et punir. Dans ces deux ouvrages incontournables, Foucault oppose deux formes de pouvoir. Antérieure à la biopolitique, l’une d’elle prend sa source au cœur des monarchies dont la représentativité et la visibilité passent par la force et la soumission des sujets. Dans ce cas de figure, il faut contraindre et assujettir les corps aux lois du souverain — lui-même épaulé par l’action guerrière et le dogme religieux. Les allégeances faites au monarque ainsi que les alliances entre courtisans s’exposent de la même façon qu’aujourd’hui à l’occasion de rituels ou de cérémonies. Par exemple, le défilé du 14 juillet est un déchet culturel ayant encore pour objectif de montrer les muscles du pouvoir, donc de l’exécutif concentré entre les mains du Président de la République française. La démonstration de force s’applique également pour les trahisons individuelles ou les désobéissances civiles sous la forme de punitions passant par des exécutions publiques, des massacres de communautés religieuses ou des chasses aux sorcières. Moralité, tous les génocides auxquels participent les aristocraties et les castes religieuses font forces de lois. Les rapports de force sont visibles, la relation entre gouvernés et gouvernants est encadrée par des lois autant que par l’autorité divine du souverain qui préserve l’unité du visible. Mêlé à l’autorité monarchique, le dogme religieux permet de gérer un territoire, de préserver et de générer de la richesse à moindre frais. Disons qu’à l’époque, l’aliénation spirituelle des masses est moins coûteuse qu’une perpétuelle démonstration de force d’ordre militaire. Le même principe est appliqué de nos jours, l’abrutissement des masses par le biais des médias et l’usage des services de renseignement sont moins coûteux qu’une constante démonstration des forces de police.

La mise en place de la biopolitique à lieu lorsque les manières de gouverner changent radicalement avec la mise en œuvre du capitalisme. Selon Max Weber et son livre L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le capitalisme prend racine durant le XVIIe siècle et l’Âge d’Or hollandais. Pour les gouvernements parvenus à un haut degré d’organisation économique incluant la gestion des territoires, donc le contrôle des populations et les échanges marchands, il vaut mieux surveiller que punir. Dans une certaine mesure, les gouvernements adhèrent au célèbre adage « il vaut mieux prévenir que guérir ». Cependant, la surveillance et le contrôle sont des outils et non une fin en soi. Ils participent uniquement du tri, du classement, de la répartition des individus ou des communautés qui, en cas de crise, risquent de rejeter leurs conditions de vie serviles et aliénées. Par conséquent, et sur la base d’une police des esprits bordant le périmètre des consciences, se déploient à tout les niveaux de la société des administrations qui recensent les individus, contrôlent les naissances, et surtout, incitent à une hygiène de vie impeccable comme promettent un accès à la propriété. L’hygiène de vie est financière, sanitaire, sociale, culturelle. Moralité, la santé matérielle, mentale et corporelle permet de calmer les esprits, d’organiser la circulation des corps, donc de travailler plus et coûter moins cher au patronat.

Simultanément, l’économie de marché libéralise toutes les formes d’endettement afin de dynamiser le pouvoir d’achat et les investissements de haute volée. Actions qui vont de paire avec la moralisation de la sexualité centrée sur l’hétérosexualité. La concentration des conduites religieuses, morales et esthétiques incitent et invitent les populations à produire et se reproduire en cadence et de manière disciplinée. Tout ce qui ne sert pas la croissance économique et la normalisation des rapports sociaux, ou tout ce qui ne sert pas à niveler les savoirs et les savoir-faire, est exclu et déclaré moralement, logiquement, esthétiquement incompatible, inadéquat, inadapté. En toute logique, les anarchos-gouines-pédés-trans-bisexuel-asexué-intersexe, les fous, les handicapés, voire les artistes de province ne servent à rien pour les gouvernances basées sur la rentabilité de corps-machines idéalement sur-médicalisés et surendettés.

En définitive, les outils de surveillance et de contrôle que Foucault désigne comme les plus efficaces sont « la clinique » et « la prison ». En relation à des moyennes physiologiques à et des critères psychiques adaptés à la production économique, la clinique délimite le cadre de la normalité — telle une réalité et une vérité se devant d’être partagées par tous. Cette perspective nous aide à prendre un peu de recul et nous invite à progressivement découvrir à quel point nous sommes prisonniers d’un dispositif depuis notre naissance et à tous les niveaux : carte d’identité, carnet de santé, bulletins de notes, fiches de paye, dettes, bilans médicaux, contrats d’assurance, comptes bancaires, déplacements collectés par les cartes bancaires et le GPS, et enfin, les échanges archivés par Internet sous contrôle éventuel des Renseignements Généraux et de la NSA.

Dans le cadre de la biopolitique, Foucault opère une distinction très éclairante et oppose la norme à la loi. Car s’il nous est possible de transgresser la loi, en tant qu’ordre ou impératif visible et délimité, il est beaucoup plus difficile de remettre en question la norme qui agit de façon plus insidieuse et plus sourde. La norme structure chaque instant de notre vie, elle distribue des rôles que nous n’avons pas spécialement envie de tenir. Toutefois assignés à un projet de société, tous nos comportements vont se référer à la normalité, à des postures types qui participent de la fluidité des corps dans l’espace public, à des attitudes standard qui n’altèrent pas le sens attendu des événements préfabriqués. Par conséquent, il n’y a pas de biopolitique possible sans des formes de subjectivation. La subjectivation est synonyme de l’auto-aliénation, d’un contrôle permanent de ses propres agissements, d’une maîtrise de ses plus intimes divagations, d’un rapport comptable concernant ses moindres écarts. Moralité, le self-control en regard de la norme permet d’atomiser les pulsions, de nourrir toutes les formes de refoulement, de produire des inhibitions auto-encadrantes.

Il est important de mesurer l’apport de la norme puisqu’elle permet à la plupart d’entre nous de vivre docilement, confortablement et en toute sécurité — ou presque, puisque l’entretien de la paranoïa et de la peur participe au maintien des brebis dans les enclos des centres commerciaux. Nous sommes de doux animaux domestiqués tout en ayant paradoxalement intégré un pouvoir de résistance extraordinaire. Autrement dit, tant que notre gamelle est à moitié pleine, nous nous voilons la face concernant toutes les formes de dysfonctionnement. Les normes du Patricapitalisme instruisent les vraies conduites et les bonnes cadences situées entre la feuille de soin et l’endettement. Moralité, en cas de rupture de contrat et de burn out, les modes de subjectivation incitent l’agent / acteur à ne s’en prendre qu’à lui-même. En occident, dans le monde du travail, le suicide est loin d’incarner une révolte, il désigne au contraire un agent / acteur servile ayant assimilé les leçons du Patricapitalisme ; alors que l’engagement dans une lutte collective est plutôt la solution.

Michel Foucault recherche une autre voie que celle de Max Weber relatant les effets de la Réforme Protestante — dont la doctrine, contrairement au catholicisme, autorise les protestants à thésauriser leur gains ou à investir leurs capitaux. Dans le cadre de la Réforme, l’usure, plutôt réservée au peuple juif, passe progressivement dans les mains des nouveaux banquiers du XVIe et XVIIe siècle. Chez les protestants, la vocation (Beruf) représente une profession de foi au sein même du labeur, qu’il soit d’ordre artisanal ou purement financier. L’objectif est de plaire à Dieu qui, depuis les réformes luthériennes, ne donne plus aucun signe tangible et palpable concernant l’élection des justes. De ce point de vue, tout compte. L’ascèse se vit et s’expose à tous les niveaux, et ce d’un point de vue alimentaire, vestimentaire, financier, sexuel, etc. L’objectif est de faire travailler l’argent et de le conserver sans le dépenser, ce afin d’éviter le péché de cupidité qui aboutit à la luxure.

D’un autre coté, Foucault propose aussi une autre perspective que celle de Karl Marx. Sachant, pour rappel, que Marx se base sur « l’accumulation primitive » du capital et les modalités de l’échange économique d’où découlent la dépossession de la maîtrise d’ouvrage ainsi que l’aliénation de la force de travail.

Au contraire, pour Foucault, la biopolitique se base sur la clinique, la prison, les technologies libérales de gouvernement et les effets structurants de la norme qui, en définitive, invite le sujet à subjectiver les insidieuses injonctions du Patricapitalisme. On passe ici du sujet endoctriné (Weber) ou aliéné (Marx) au sujet normé, et notamment hétéronormé. La subjectivation est une disposition psychique. Se conformer aux zones de la normalité permet de ne pas se différencier, d’être invisible, partout et nulle part à la fois, de partager le même sens commun, de vivre en toute sécurité sans que la folie ou autre monstre psychotique surgisse des origines. En conclusion, pour s’amuser, et détourner la sentence de Kant, proposons l’épitaphe du bien commun :

La loi du capital au-dessus de moi, la norme patriarcale en moi.

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Appuyons-nous maintenant sur la critique d’un savoir établi, notamment philosophique, qu’expose Michel Foucault dans Les Mots et les Choses. À la fin de son ouvrage, Foucault se questionne sur la façon dont les hommes ont pris en main leurs existences au XVIIe siècle à partir de Descartes ; comme à la manière dont ils se sont auto-auscultés durant le XVIIIe et XIXe siècle, durant la montée en puissance des méthodes scientifiques convoquant autant la biologie, la grammaire et l’économie. Ainsi l’espèce humaine se dote d’outils qui finiront par contredire les prétentions de l’Homme s’imaginant sujet et maître de la nature ; tout comme de l’Homme se désirant sujet identique à lui-même, maître de ses volontés et des représentations qu’il convoque. Pour Foucault, les méthodes scientifiques autant que les nouvelles disciplines, telles que l’ethnologie et la psychanalyse, révèlent des phénomènes structurants les relations humaines et les constructions sociales. Les structures en question sont en marge de la conscience, en dehors du savoir que le sujet imagine détenir sur les mouvements de son corps et de sa pensée, comme sur toutes les choses existantes. Écoutons ce que Foucault veut transmettre, et reprenons quelques précieuses citations tirées du livre Les Mots et les Choses :

« Le discours qui, au XVIIe siècle, a lié l’un à l’autre le ‘‘Je pense’’ et le ‘‘Je suis’’ de celui qui l’entreprenait — ce discours-là est demeuré, sous une forme visible, l’essence même du langage classique, car ce qui se nouait en lui, de plein droit, c’était la représentation et l’être. Le passage du ‘‘Je pense’’ au ‘‘Je suis’’ s’accomplissait sous la lumière de l’évidence, à l’intérieur d’un discours dont tout le domaine et tout le fonctionnement consistaient à articuler l’un sur l’autre ce qu’on se représente et ce qui est. Il n’y a donc à objecter à ce passage ni que l’être en général n’est pas contenu dans la pensée ni que cet être singulier tel qu’il est désigné par le ‘‘Je suis’’ n’a pas été interrogé ni analysé pour lui-même. »

Après Kant, — et la volonté de préserver le sujet en tant que maître des limites de l’étendue des représentations, donc afin de préserver l’identité (« Je suis ») dans l’enclos de la volonté du sujet représentant (« Je pense »), toutefois en laissant à l’extérieur de la raison le noumène et la substance, tel un « Être nécessaire » invisible et mutique —, nous avons vu la façon dont Hegel opère un retournement qui définit une totalité dialectique et inclut la substance (spinoziste) à l’activité de la raison, et ainsi, à la fabrique de l’histoire elle-même. C’est en outre ce qu’expose Foucault en comparant deux modèles préoccupés par l’origine (« l’être ») qui contiennent, comme le dit l’auteur, « le moment où les choses rencontrent pour la première fois le visage de leur vérité » :

« Ainsi de Hegel à Marx et à Spengler s’est déployé le thème d’une pensée qui par le mouvement où elle s’accomplit — totalité rejointe, ressaisie violente à l’extrémité du dénuement, déclin solaire — se courbe sur-elle même, illumine sa propre plénitude, achève son cercle, se retrouve dans toutes les figures étranges de son odyssée, et accepte de disparaître en ce même océan ; à l’opposé de ce retour qui même s’il n’est pas heureux est parfait, se dessine l’expérience de Hölderlin, de Nietzsche et de Heidegger, où le retour ne se donne que dans l’extrême recul de l’origine — là où les dieux se sont détournés, où le désert croît, […] ; de sorte qu’il ne s’agit point là d’un achèvement ou d’une courbe, mais plutôt de cette déchirure incessante qui délivre l’origine dans la mesure même de son retrait ; l’extrême est alors le plus proche. »

Les représentations ici convoquées indiquent clairement des mouvements, des espaces, des circularités, des tracés, tout autant que l’humidité ou la sécheresse, l’ombre et la lumière, et finalement l’étendue des représentations et des concepts elle-même qui, dans le petit théâtre de la conscience, se déploie au même titre qu’une peinture en mal de littérature — dont Foucault décrit ironiquement le parcours. Pour les auteurs comme Nietzsche et Heidegger, l’origine est située chez les Présocratiques, et en quelque sorte placé en retrait de la philosophie aristo-platonicienne. Se dessine sous nos yeux la manière dont la philosophie projette l’être (à la fois initial, interne et externe) au sein d’une étendue : d’un côté, l’être est inclu dans l’étendue des représentations et des concepts (Hegel) ; d’un autre, il en est exclu (Kant) ; enfin, l’être (externe) participe d’une perspective en tant que point de fuite qui instruit les visées mythiques (Nietzsche). Je ne peux m’empêcher de relier le tout à la fabrication du sens. En reprenant les éléments du discours de la rhétorique aristotélicienne, j’y vois des correspondances entre Hegel, le rationnel, le pathos, la morale, la règle de conduite, la plèbe, l’universel (le tout) et le corps ; puis, entre Kant, le noumène, le logos, la logique, la loi, le rhéteur, la partie (le segment) et la signification ; enfin, entre Nietzsche, l’ethos, l’esthétique, la norme, le patricien, le singulier (la synthèse) et la représentation-but. C’est aussi envisager la possibilité que le verbe être, être du langage, se déploie dans une étendue qui instruit le temps présent (Hegel), passé (Kant) et futur (Nietzsche). Bien entendu, ce sont de pure spéculations formelles qui participent de la formation du syllogisme, voire de la charade propre à la logique ternaire (dont nous parlerons en fin d’ouvrage).

« Maintenant que les savoirs empiriques comme ceux de la vie, du travail et du langage échappent à sa loi, maintenant qu’on essaie de définir hors de son champ le mode d’être de l’homme, qu’est-ce que la représentation, sinon un phénomène d’ordre empirique qui se produit en l’homme, et qu’on pourrait analyser comme tel. Et si la représentation se produit en l’homme, quelle différence y a-t-il entre elle et la conscience ? »

Le divorce est consommé entre la conscience, étendue des représentations, et la volonté d’être qui, supposée instruire une identité (l’être), a pour rôle et fonction la maîtrise incontestée de la pensée (culture / âme) et de l’impensé (nature / corps). Tant du point de vue des représentations que de l’impensé, l’identité et la volonté sont fluctuantes, changeantes, précaires, empruntées et plutôt soumises à des structures pulsionnelles (sujet de l’inconscient) et normatives (objets de croyances). En définitive, Foucault s’attèle à critiquer les chimères de la philosophie et illustre le retournement épistémologique opéré par la psychanalyse et l’ethnologie :

« L’ethnologie comme la psychanalyse interroge non pas l’homme lui-même, tel qu’il peut apparaître dans les sciences humaines, mais la région qui rend possible en général un savoir sur l’homme ; comme la psychanalyse, elle traverse tout le champs de ce savoir dans un mouvement qui tend à en rejoindre les limites. Mais la psychanalyse se sert du rapport singulier du transfert pour découvrir aux confins extérieurs de la représentation le Désir, la Loi, la Mort, qui dessinent à l’extrême du langage et de la pratique analytiques les figures concrètes de la finitude ; l’ethnologie, elle, se loge à l’intérieur du rapport singulier que la ratio occidentale établit avec toutes les autres cultures ; et à partir de là, elle contourne les représentations que les hommes, dans une civilisation, peuvent se donner d’eux-mêmes, de leur vie, de leurs besoins, des significations déposées dans le langage ; et elle voit surgir derrière ces représentations les normes à partir desquelles les hommes accomplissent les fonctions de la vie […] »

Le constat est sans appel, il existe des structures pulsionnelles et normatives qui, pour chaque individu ou peuple, culture ou civilisation, ménagent des conduites et aménagent des consignes en deçà des figures de l’identité (être l’un en-soi) et de la volonté (être le tout pour les autres). En compagnie de Michel Foucault, l’étendue des normes expose les structures pulsionnelles et normatives renvoyant le sujet individuel dans la nasse des pulsions prédatrices comme aux ordres des systèmes de croyances.

À suivre, Étendue des privilèges (Pierre Bourdieu)