9 octobre 2020

1.11 LES ÉTENDUES

Par Sammy Engramer

ABRÉGÉ ET CONCLUSION

Pourquoi l’étendue ?

En tant qu’artiste plasticien, ma stratégie consiste à m’approprier des concepts philosophiques sous la forme de ‘‘volumes’’ de connaissances. Plus sensible aux produits de la terre qu’aux idées éthérées, il me faut rendre plus palpables les représentations et les concepts, ne serait-ce que pour ma propre compréhension de l’univers philosophique et des sciences humaines. De ce point de vue, et contrairement aux spéculations du XXe siècle pour beaucoup consacrées au temps et à la pensée, l’objet de ma démarche est de réinvestir une notion, l’étendue, qui traverse en arrière plan la philosophie de René Descartes jusqu’à Henri Bergson.

Qu’est-ce qu’une étendue ?

L’étendue représente un espace déplié sous la forme d’un plan étiré, mais elle ne fait pas moins signe en tant que volume au sein de sa définition liminaire : « l’étendue est un espace occupée par un corps ». Par exemple, si nous parlons d’une étendue d’eau, se produit en notre esprit une confusion. Est-ce l’aire de la surface du plan d’eau dont il s’agit ? Ou bien, est-ce un certain volume contenant une masse d’eau ? L’étendue se trouve à la frontière de l’abstraction si l’on s’en tient au plan, comme au seuil de la forme si l’on s’en tient au corps. En tout point non sécable, l’étendue est un concept philosophique difficile à circonscrire.

L’étendue qualifie également « l’étendue des relations sociales », « l’importance d’un propos », « l’ampleur d’une faculté intellectuelle, d’un caractère, d’un état d’âme, d’un sacrifice », « d’un laps de temps », ou encore, « de l’importance d’une quantité que l’on ne peut mesurer ». En outre, nous pouvons évoquer « l’étendue sonore » qualifiant l’ampleur d’une gamme, ou bien, la distance entre l’aigu et le grave. Bref, si l’on se réfère au Centre national de ressources textuelles et lexicales (Cnrtl), l’étendue est « illimitée, immense, incommensurable, infinie, marécageuse, mouvante, rocheuse. Les étendues sont aussi boisées, désertiques, désolées, incultes, neigeuses, océaniques, pastorales, sableuses, terrestres, belles, grandes, immenses, médiocres ou vastes. Ce peut être l’étendue d’un terrain ou d’une plaine ; l’étendue d’une façade comme l’étendue des connaissances, de ses désirs, des obligations ; enfin, nous pouvons apprécier une étendue, déterminer une étendue, embrasser une étendue, mesurer une étendue [seule occurrence qui se prête au nombre], occuper une étendue, parcourir une étendue, et remplir l’étendue (de) ».

L’étendue est un espace occupé par un corps dont la profondeur et la périphérie sont indéterminées. L’étendue n’a pas pour objet de quantifier les choses de manières définitive, comme l’aire, le rayon ou le périmètre. Les corps occupant un certain espace sont tout autant concrets que littéraires, matériels que virtuels. Par exemple, tout juste à la frontière de l’abstraction comme au seuil de la forme, l’étendue des représentations et des concepts en tant qu’espace accueille une forme du temps, et particulièrement des présents propres aux étendues du discours (nous en parlerons dans Métaphysique d’un genre au chapitre Les présents de l’existence).

Étendue des représentations et des concepts

Bien que René Descartes veuille séparé « l’étendue » de la « pensée », le corps de l’esprit, il ne peut d’après nous faire l’économie de créer une étendue de la pensée, ou une étendue des connaissances. L’exercice consiste à circonscrire un noyau, un foyer qui destine et motive le sujet humain à penser par lui-même. L’objectif est de débarrasser le sujet des intentions ou des manifestations extérieures, notamment celles d’un Dieu ou d’un Diable susceptibles de gâter les représentations et les concepts, ou de corrompre les manières de représenter et de concevoir.

En compagnie du doute radical, René Descartes inaugure une première étendue, celle des représentations et des concepts. L’adhésion positive et spontanée de la conscience est suspecte, car nos sens peuvent à tout moment altérer la réception des phénomènes qui se présentent à notre conscience. Jetées sur le grill de nos humeurs animales et de nos perceptions humaines, les phénomènes perçus sont, finalement, tout autant présents qu’apparents. Susceptible de vivre dans un monde d’illusions, Descartes doute radicalement de ses propres perceptions et des phénomènes qu’il perçoit — bien que la phénoménalité de leurs existences soit ressentie comme réelle, et par conséquent envisagée comme vraie. Cent ans plus tard, et en compagnie d’Emmanuel Kant, les perceptions sensibles chevillées aux phénomènes seront finalement considérées comme des données réelles et immédiates , comme des « aperceptions » ; et les phénomènes, par définition équivoques, seront envisagés comme de « vraies apparences ».

L’axiome fondateur du sujet cartésien tient en deux phrases. La première provient du Discours de la méthode : « Je pense donc je suis » ; la seconde est tirée des Méditations Métaphysiques  : « Je suis, j’existe (est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit) ». Pour « faire » ou « fabriquer » il faut extraire de la matière et savoir se servir d’outils. « Penser » ou « raisonner » nécessite également de collecter et d’harmoniser des représentations et des concepts. Pour la pensée, la matière et les outils sont autant l’acquisition d’une langue que l’usage du langage. La langue et le langage incarnent le sujet représentant pour lui-même et concevant en lui-même au sein d’un espace mental. Par conséquent, le sujet est (être) et existe (existence) pour et en lui-même grâce à l’usage d’une étendue contenant des représentations et des concepts.

L’étendue des représentations et des concepts permet également d’établir un autre constat : l’étendue virtuelle, située en retrait dans notre cerveau, accueille les choses comme un miroir tout en les qualifiant, par le biais du langage, comme existantes au-delà de leurs simples apparences. La faculté de qualifier les choses au-delà de leurs simples apparences est une projection nécessaire pour saisir les choses elles-mêmes en tant qu’unité sécable et manipulable au sein au sein d’une grille de lecture, donc d’une étendue. Dans les faits, il n’y a rien par-delà les phénomènes et les choses qui puisse être réellement manipulé et véritablement commandé par des représentations et des concepts. Bien entendu, dans le cadre des ordres, des injonctions, des impératifs et des commandements adressés aux humains, aux animaux domestiques ou aux machines nous imaginons que nos seules pensées activent les choses, alors qu’il s’agit de procédés physiques, d’enchaînements mécaniques, d’articulations logiques générant des interactions. Conjuguant nos corps prédateurs, l’étendue des représentations et des concepts incarnent un laboratoire susceptible à chaque instant de conduire, d’aliéner, d’annexer les choses, le vivant et nos semblables.

Nous sommes tous colonisés par le langage, tous incarcérés dans la volonté du Logos (langue et langage formalisés, réalisés, institués collectivement). Et nous croyons tous aux effets performatifs du langage sur les choses ou sur le vivant ; sans cela il n’y aurait pas de société humaine, comme de délire collectif. Miroir de notre condition, les effets performatifs de la pensée enchaînés à nos désirs révèlent l’irrésistible appétence à dominer, opprimer, exploiter, soumettre et posséder les sujets, les corps ainsi que les états de choses présent et à venir. Il reste que les choses ainsi que les sens sont tels qu’ils sont en tant que phénomènes, y chercher des pouvoirs, des puissances ou des intentions au-delà de leurs factuelles présences c’est s’en remettre à Dieu ou à Diable, comme aux passés mythiques qui inspirent des futurs incognoscibles.

Étendue des affections

Spinoza renforce quant à lui la nappe sur laquelle sont exposés les représentations et les concepts. Soumis à la phénoménalité des sens, nos corps sont affectés par des forces ou des énergies internes, ou par des causes extérieures qui impactent le corps. Les affections du corps conditionnent la réceptions des phénomènes que nous percevons, ce en tant que volume d’énergie propre à un rayon de soleil ou au degré d’intensité de la douleur. Les affections ne sont pas les perceptions (les cinq sens) que Descartes envisage, elles sont plutôt des forces actives qui mobilisent et instruisent les sens — bien qu’ensuite les affections se connectent et influencent l’identité et la volonté de « l’Ame » (synonyme de conscience chez Spinoza).

Pour René Descartes, le problème est d’objectiver le sujet au sein d’un ‘‘je’’ discursif. Le sujet de l’énonciation circonscrit en mot et en image les sens mais ne détermine pas la phénoménalité des sens. La volonté du sujet (cartésien) surplombant les sens est ici complétée par l’objectivation des affects qui, par la force du questionnement, rejette les volontés et les intentions omniscientes de Dieu en arrière-plan et au sein de l’immanence. Figure de Dieu dissout dans la nature, l’immanence se rapporte à une Nature manifeste plutôt qu’intentionnelle. Dieu se manifeste pour ainsi dire en chaque particule de la nature. Incarnant désormais une nature indicielle, Dieu participe de la substance — qui elle-même s’incarne dans la Nature naturante et la Nature naturée. Une substance dont on ne sait pas grand chose, mais que l’on suppose désormais comme force, énergie, puissance.

Avec « l’Étendue du Corps » et « la Pensée de l’Ame», Spinoza pose un rapport qui distingue des modes d’actions prenant appui sur la Nature naturante / naturée. Le corps est une donnée matérielle qui, en définitive, fabrique de l’étendue. Le sens de cette dernière phrase s’entend si nous envisageons l’âme (la conscience) comme ce qui à son tour produit de la pensée. Participant pleinement de la Nature naturante et de la Nature naturée, le corps et l’âme, créées et conçues, créent et conçoivent des étendues et des pensées. Bien que tous deux dépendants du mouvement et de la durée en tant que force et dynamique élémentaires, le corps et l’âme incarne, en définitive, la dénégation d’un « être divin » (entité permanente et présente mais invisible et mutique) supposé instruire et conduire tout ou partie du corps humain ou d’un organisme conscient (caduque et fugace mais visible et parlant).

Avec Spinoza, nous ne pouvons nier toute l’étendue des affections sur nos esprits — que les affects se manifestent de l’intérieur, telle une démangeaison corporelle, ou que les sens soient impactés par une pluie équatoriale ou une attaque verbale.

L’étendue des représentations et des affections permet de circonscrire des volumes de connaissances, des périmètres sans limites précises, des états de choses, des aires vagues, des profondeurs de la surface. Cet outil conceptuel est certes plus littéraire que scientifique, il appartient cependant à une littérature matérialiste dégagée de l’outrance dogmatique et magique des systèmes de croyances.

Étendue des relations

Kant définit un nouvel espace entre l’objet perçu et conçu, ou ressenti et représenté. Il rend compte d’une relation / médiation entre le sujet discursif (étendue des représentations) et l’effectivité des affects (étendue des affections). Pour Kant, le sujet est pris dans un faisceau relationnel entre ce qu’il représente / conçoit en tant que sujet de l’énonciation (je discursif) et perçoit / ressent en tant que sujet de l’énoncé (moi affecté). La multitude des relations possibles dessine des horizons différents pour chaque individu, des perspectives à la fois historiques et biographiques se déplient au contact des phénomènes issus des sens (corps) ou du milieu (environnement).

Apparaît la notion de subjectivité et de relativité au sein de l’étendue des représentations et des affections. L’économie des rapports de force n’est plus spécifiquement régie comme chez Descartes et Spinoza par « la connaissance claire et distincte » qui fixe les objets de la connaissance dans le ciel des idées adéquates ou inadéquates, donc en relation à des vérités et des réalités inscrites dans le marbre de la raison. L’immense variété des relations possibles entre la subjectivité d’un sujet (relatif à l’étendue des représentations cependant soumise à la volonté du Logos) et l’apparaître du phénomène (relatif à l’étendue des affections toutefois soumise à la puissance de prédation) instruit pour Kant des objets de connaissance historiques et idiosyncrasiques ;  et ceci, même si les vécus historiques ou les récits biographiques exposent des objets de connaissance et de croyance relevant d’un comportement grégaire ou mimétique. Le tour de force de Kant consiste à synthétiser, schématiser, circonscrire l’étendue des relations (logiques, morales et esthétiques) comme trame fondatrice de l’étendue des connaissances.

En outre, même si Kant suppose l’influence d’un « Être nécessaire », « l’être divin » (permanent, présent mais invisible et mutique) est tout de même placé / situé en dehors de l’étendue des représentations, des affections et des relations. Le sujet humain se trouve désormais face à lui-même, libre bien que déterminé par sa propre histoire et son milieu. Ce n’est pas sans causer une crise pour notre espèce qui, certes, se trouve libérée des objets de la superstition mais doit lutter pour elle-même sans le recours ni le secours des croyances.

Étendue des négations

Hegel inclut à son tour l’étendue des représentations, des affections et des relations dans un système englobant toutes les manifestations. Le système en question n’est autre que la dialectique mue par la négativité. La négativité est également à entendre sur un mode relationnel. Toutefois, contrairement à l’étendue des représentations, des affections et des relations, l’étendue des négations n’a aucune limite, puisqu’elle englobe les choses-en-soi, le noumène (kantien), et finalement Dieu lui-même dissout dans la raison et l’histoire ; ce au sein d’un mouvement dialectique qui supprime et conserve (Aufhebung) simultanément toutes les actions, les choses, les états, les corps, les formes, les faits, les phénomènes, les événements. La seule limite de l’étendue des négations est l’activité de la raison elle-même, donc le rationnel . L’activité de la raison n’a en soi aucune limite puisque fruit de l’Esprit (Dieu dissout dans la raison) qui finit par s’incarner dans le « Savoir absolu », somme de toutes les connaissances de la nature, de la raison et de l’histoire. Seule la mort met un terme à l’étendue des connaissances à titre individuel ; toutefois l’étendue des savoirs se transmet d’être humain à être humain.

Ainsi, l’Esprit (projet divin) est partout et en tout, et poursuit son bonhomme de chemin en chaque individu — individu considéré pour la circonstance comme le support jetable et renouvelable du mouvement dialectique hégélien. Moralité, le devenir singulier des individus est inclu dans l’histoire (avec une grande H) qui prend acte et englobe toutes les histoires individuelles. Hegel nous laisse toutefois sur notre faim, puisque l’identité (individuelle) et la volonté (collective) sont autant les produits de l’activité idiosyncrasique d’un sujet que les produits des volontés de l’Esprit dissout dans la nature, la raison et l’histoire. Le problème est crucial puisqu’il s’agit de savoir si, sous la conduite d’un ‘‘je’’ discursif mu par un ‘‘moi’’ affecté, la volonté collective (moule des identités) est en dernier lieu placée sous l’empire du libre arbitre de sujets actifs ; ou bien, si l’identité (instrument de la volonté collective) est soumise à la substance (spinoziste), donc et pour Hegel, au projet divin dissout dans la raison. Au final, Hegel vote pour la seconde proposition — option contre laquelle Marx s’oppose fermement.

La synthèse veut que Descartes et Kant dresse des paravents, des murs, des frontières entre les intentions de Dieu et le libre arbitre (Descartes) chapeauté par la conscience humaine forcément morale (Kant) ; alors que pour Spinoza et Hegel, la synthèse procède plutôt d’une dissolution des intentions catholiques de Dieu dans la Nature (Spinoza) qui, mutant en manifestations protestantes, agissent, se posent ou s’opposent en arrière-plan dans la raison, l’histoire et l’État (Hegel). Pour Kant et Hegel, ces deux options philosophiques ne sont pas contradictoires en termes de résultat, puisque l’une et l’autre conditionnent notre accès à la liberté de conscience et de pensée.

Étendue des valeurs

Marx renverse à son tour la proposition de Hegel. Pour Marx, c’est en premier lieu l’activité humaine dans son ensemble (la société) qui détermine les contours de l’activité de la raison. En d’autres termes, ce n’est pas le rationnel (projet divin) mais la société toute entière qui fabrique, nomme et raisonne (volonté du Logos). Marx expose une nouvelle étendue basée sur les faits, les phénomènes et les événements, comme sur les croyances, les valeurs et les hiérarchies qui en découlent. À l’étendue des relations (Kant) et des négations (Hegel) s’ajoute l’étendue des valeurs — économiques, politiques, sociales, culturelles, scientifiques, artisanales — qui, certes, participe de la négativité au même titre que la dialectique hégélienne. Toutefois, chez Marx, l’étendue des valeurs est radicalement matérialiste, et a pour effet de créer des fictions motivant les effets du pouvoir comme stimulant les excès de pouvoir au-delà des apparences. Nous trouvons ici ce qui conditionne le désir de croire en des valeurs au-delà des apparences, donc la création de fictions culturelles qui permet à l’Homme de hiérarchiser ses appétits au sein de l’étendue des représentations et des concepts.

Si, pour Hegel, Dieu s’est dissout dans le rationnel, pour Marx, Dieu s’est dissout dans les choses en tant que résidu fétichiste, tel un déchet transcendantal sous la forme d’une valeur d’échange qui engendre, motive, instruit des rapports sociaux. Au même titre qu’un noumène, une entité divine ou une substance, la fétichisation des marchandises concentre, rassemble, synthétise des valeurs représentant un tout indivisible et non-partageable par-delà les apparences. Si Hegel dissout Dieu dans la raison, l’histoire et l’État sous la forme du rationnel, Marx l’injecte dans la marchandise, l’argent et le capital sous la forme de la valeur. C’est en regard de l’étendue des valeurs (chaque valeur étant identique à elle-même et indivisible) inclue dans des systèmes de croyances (que Marx réduit à des idéologies) que les hommes contrôlent les conditions de production générant un certain type de rapports sociaux, rapports qui eux-mêmes instruisent l’économie des rapports de force du capitalisme.

Pour Marx, les choses-en-soi, le noumène, la substance ou Dieu participe pour ainsi dire de l’animisme. La fétichisation radicale des choses et du vivant alimente les fictions culturelles créées de toutes pièces par la société capitaliste (et par la suite communiste). Pour notre part, les femmes et les hommes font usage des fictions culturelles à la moindre occasion et dès que les circonstances s’y prêtent, ce afin de satisfaire le désir de jouir, donc la jouissance, elle-même ligotée à la puissance de prédation.

Étendue de l’Unbewusst

L’étendue de l’inconscient est le comble de l’étendue. Impossible à circonscrire ou a délimiter, elle représente cependant un volume travaillant au corps chaque individu comme désignant l’inconscient du corps social.

Sigmund Freud propose un état des lieux des pulsions morbides et sexuelles qui traversent toutes les actions humaines. Comme le précise son ouvrage Psychopathologie de la vie quotidienne, plus les pulsions morbides et sexuelles sont refoulées, niées ou sublimées, plus elles transpirent et incorporent nos discours et nos comportements par le biais des lapsus, des actes manqués, des rêves. Selon Freud, les constructions culturelles et cultuelles basées sur l’idéalisation du Père et le langage phallocentré renvoient toute l’humanité au déni de réalité et l’accomplissement du principe de plaisir. Ainsi, le déni que cultivent les femmes et les hommes est la mesure de toutes choses.

L’idéalisation du Père permet la dénégation des réalités fondamentales, comme la violence et la jouissance (de la mort). De manière détournée elle sert à l’instauration de normes et de lois divines et / ou idéologiques — elles-mêmes issues de la sédimentation d’expériences locales forgées par des faits, des phénomènes et des événements. L’inconscient est par conséquent traversé, imprégné de signes, d’images, de mots, de phrases qui, toutefois, ménagent et aménagent des figures inversées, des recouvrements surréalistes, des faits déplacés, des pulsions voilées. Le langage commun et phallocentré faisant force de loi pénètre et irradie l’inconscient qui, participant du corps jouissant, détourne, malmène, ignore et nie l’autorité formatrice (le symbolique) qui instaure des régimes de contrainte, de frustration et de castration afin de faire société. La régulation des pulsions morbides ou sexuelles est une tâche dont se charge en partie la figure du père — ce en tant que logos légiférant au-delà des apparences et au sein du religieux, de la métaphysique et de l’idéologie.

Étendue des dominations

L’œuvre fondatrice de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, présente une synthèse théorique des dominations en termes de sexe, de genre, de race et de classe. Par conséquent, il ne s’agit pas uniquement d’une étude sur les conditions d’existence des femmes, il faut aussi y voir une critique de l’oppression des minorités. En incarnant l’étendue des dominations, Le deuxième sexe dynamise les luttes contre les discriminations ; tout comme, dialectique oblige, exacerbe les actuelles crispations identitaires.

Bien entendu, Simone de Beauvoir focalise son attention sur les conditions de vie des femmes. Représenter l’oppression des femmes, par définition invisibles, permet de remettre en question l’unité du visible forgée sur le dos de l’idéalisation du Père. Dès notre naissance, la fabrique des identités sépare les dominés des dominants. Cette séparation a lieu en regard du sexe qui détermine d’emblée un parcours de vie enchaîné au genre féminin et au genre masculin. Directement issue de l’idéalisation du Père, la volonté du Logos phallocentrée distribue dès l’origine des rôles (politiques, économiques, sociaux, etc.) selon un ordre moral (bien / mal), logique (vrai / faux) et esthétique (beau / laid).

Les femmes sont les premières victimes de la doctrine du verbe. Dans le monde entier, elles subissent de plein fouet la volonté du Logos incarnée à tous les niveaux par un père, un frère, un mari, un patron, etc. En philosophe, Simone de Beauvoir démontre que l’usage des signes, des significations et des symboles propres à la volonté du Logos est dialectique, donc relatif et fluctuant, discutable et disputable. L’identification première se réfèrant à la loi du père fait place à une seconde identification basée sur une appropriation positive et volontaire du symbolique.

Étendue des normes

Avec Michel Foucault, l’étendue des normes mobilise l’infra-structure de la police des esprits. Telle une surface abyssale, impalpable mais tangible, l’étendue des normes renforce les réalités hétéronormées sous contrôle des fictions culturelles ; fictions elles-mêmes motivées par les systèmes de croyances et les pulsions de vie et de mort, comme par la création de valeurs et la hiérarchisation des prestiges. Cette étendue sans limites distinctes est palpable au cœur de nos relations quotidiennes, elle forge les esprits, conditionne les comportements et manage les sexualités. Au même titre que Nietzsche, Foucault incendie « l’ombre de dieu » qui perdure au sein les esprits étriqués de l’université. Les effets du Patricapitalisme sur nos corps proviennent aussi de normes phallocentrées. En exposant l’étendue des normes, il matérialise pour ainsi dire l’idéalisation du Père.

Étendue des prestiges

L’étendue des prestiges englobe l’accumulation, l’assimilation et la capitalisation de savoir-dire, de savoir-faire et de savoir-être propres à motiver la distinction sociale. Nous ne pouvons toutefois cerner clairement et distinctement l’étendue des prestiges tant les incidences de la vie affective, politique, économique et sociale la traversent de toute part. Au même titre que l’étendue des valeurs et des normes, l’étendue des prestiges s’appuie sur l’unité du visible, donc sur le désir de croire en des valeurs représentant un tout indivisible et non-partageable. Au cœur des relations humaines, les fictions culturelles conditionnent les luttes de prestige, la distinction sociale, la notoriété, la réputation, la volonté de briller en société, le snobisme, la cupidité, l’égocentrisme, etc. Tout aussi stupides que vains, ces phénomènes instruisent les privilèges qui déterminent en creux l’économie des rapports de force.

En parallèle de Simone de Beauvoir, Bourdieu et Passeron s’attaquent aux conditions de visibilité de l’idéalisation du Père. C’est bien en raturant les ors et lapis lazuli des institutions savantes, notamment de l’université, que nos auteurs constatent que le capital culturel et social sont à la racine des privilèges que s’octroient les classes dominantes. Là encore, le savoir acquis, accumulé, préservé et conservé sous toutes ses formes en termes de biens (propriété, richesse, savoir-dire, savoir-faire, etc.) détermine une posture substantielle, un droit divin qui fait force de loi, un savoir inné et naturel qui renvoie les femmes et les nouveaux esclaves à l’invisibilité comme au mutisme — deux qualités qui, au sein des vérités métaphysiques, n’appartiennent logiquement qu’à Dieu… S’impose ici Hegel et le retour à la négativité, à la dialectique et à l’Aufhebung. Dieu, les femmes et les minorités sont des négations (à la fois logiques, esthétiques et morales), l’exact miroir noir motivant l’affirmation des valeurs positives masculines dans la sphère publique.

Conclusion

Le cheminement de la pensée durant toute l’histoire humaine converge vers un même but en compagnie d’un irréductible mouvement, à savoir : visée, sélectionner, désigner, choisir ; puis, capturer, appréhender, saisir, comprendre ; pour enfin soumettre, opprimer, exploiter, assimiler, dominer, posséder.

Qu’il s’agisse des choses, de la nature ou de l’Homme lui-même, la question se pose de savoir pourquoi notre espèce a conçue, imaginée, fantasmée des entités extérieures et supérieures ayant des prédispositions identiques — donc des entités divines, surnaturelles ou héroïques qui désignent, appréhendent et dominent les choses.

Les religions, les métaphysiques ou les idéologies ont fabriqué des entités sacrées, spirituelles ou homériques afin d’illustrer par le biais d’artefacts l’existence d’un être initial, d’un être intérieur et d’un être extérieur. Parce qu’invisible et mutique, la ‘‘présence réelle’’ de l’être a toujours nécessité la fabrication d’interfaces (rituel, totem, peinture, etc.) ainsi que des traductions (Thora, Bible, Coran, etc.) — relais de ses intentions ou de ses manifestations.

Les médiations sous formes d’artefacts ou d’interfaces ont de tout temps révélé qu’un être ou qu’une chose existait au-delà du voile des apparences et en-deçà de l’esprit humain. Aujourd’hui encore, cet en-dehors initial, interne ou externe mobilise toute l’espèce humaine. Il apparait que le savoir ne parviendra jamais à réduire à néant cette projection délirante. On aura beau dire que le langage est un outil de capture des choses, que le symbolique s’inocule dans les choses afin de les soumettre — que ces choses soient faites de chair humaine ou de plastiques recyclés —, rien n’y fait, les femmes et les hommes veulent entendre et voir un être qui vit et travaille au sein des choses et au-delà de ce qui est énonçable et représentable.

Nos savant·e·s ce sont posé·e·s la question de savoir qu’est-ce qui motivait le désir de s’énoncer et de se représenter un être en dehors de soi ? Des concepts comme la volonté ou le désir ont été forgés pour réduire et préciser les intentions ou les manifestations de cet être initial, interne ou externe.

Classiquement, nous distinguons la volonté du désir, considérant l’une encadrée par la raison (sociale) ; et l’autre mu par la pulsion (psychique). Friedrich Nietzsche renvoie cependant la volonté au désir d’expansion, donc à « la volonté de puissance ». De ce point de vue, il semble que la volonté de puissance (logos légiférant) soit chevillée au désir pulsionnel (corps jouissant), le tout subsumant puis sursumant, pour employer le terme hégélien, l’être parlant. Il semble que tout comme l’être et l’existence, le désir et la volonté soient une seule et même chose bien qu’on puisse nuancer leurs effets et les différencier en termes d’artefacts et d’interfaces — renvoyant la plupart du temps le désir au charnel et la volonté à la guerre.

En entrant plus avant dans les détails, allons retrouver le plus petit dénominateur commun de la projection en-dehors de soi, projection se produisant dans une sphère qui n’est autre que l’imaginaire humain. Nous avons noté plus haut qu’il existait deux types de désir, l’un représentant le désir d’objet (de l’érotomane) avec Clérambault — désir encapsulant, en tant que contenant, l’objet du désir que Lacan réduit à « l’objet a ». En généralisant la découverte psychiatrique, nous nous apercevons que le désir d’objet est imprégné du discours des maîtres (ou du Grand Autre chez Lacan) tout droit issu de la raison sociale-économique-politique-religieuse-culturelle qui veut faire société. Autrement dit, le désir d’objet nous indique dans quel sens (représentation-but) nos sens (corps) et le sens (signification) s’orientent, se dirigent et se conforment à la volonté du Logos s’incarnant dans les choses et dans le vivant.

Sollicités, captés, aliénés par le désir d’objet nous inoculons nos propres discours (issus du roman familial et de l’expérience de vie) en prise avec l’objet du désir dans la sphère de l’imaginaire — sachant que l’objet du désir est une impasse qui fait trou, béance, manque, puisque son objet est justement d’aspirer à une représentation-but (mythique, inaccessible ou éloignée) sans jamais y parvenir. Il se crée alors une boucle, ou ce que je nomme une rétroaction logologique au sein de l’imaginaire qui accueille le désir d’objet formalisé, et formalisé sous la forme d’un Dieu quelconque, d’un amour de Femme ou d’Homme, ou d’un bien (maison, automobile, smartphone, voyage, etc.). Autrement dit, nous fixons des fictions sur un objet (désir d’objet formalisé) par définition insondable, impénétrable, insaisissable puisqu’aliéné par l’objet du désir.

Moralité, situé dans la sphère de l’imaginaire et du fantasme, l’objet du désir est l’être du langage projeté dans le désir d’objet, le tout opérant sous la forme d’un segment pris en sandwich entre la pulsion (figure de la densité de l’existence soumise à la puissance de prédation) et la représentation-but (volonté du Logos). Initial, interne ou externe, l’être en dehors de soi est très exactement logé dans nos petites cervelles de singes.

Bien entendu, les marchandises ou autres matières sonnantes et trébuchantes représentent des lots de consolation. Nous avons par conséquent la possibilité d’acquérir des marchandises et d’accumuler de l’argent. Cependant, dès que l’une ou l’autre est en notre possession, dès qu’ils sont accumulés, assimilés et pour ainsi dire soumis et captifs, l’objet du désir s’en va jouir au sein d’un autre désir d’objet (autre Dieu, autre partenaire amoureux et/ou sexuel, autre marchandise ou autre profit).

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Quel est l’objectif réel de ces enchevêtrements d’où découlent nos croyances idiotes, nos simagrées de chimpanzés, nos parties de membres et de jambes en l’air ? À quoi sert tout ce déballage de faux-semblants qui pousse chacun d’entre nous à la cupidité, à la rouerie et à la concupiscence ? La réponse est d’une extraordinaire simplicité : parce que nuit et jour et sans relâche notre corps désire jouir, il aspire à la jouissance, il veut par tous les moyens et à n’importe quel prix parvenir à la jouissance — soit en souillant, en maltraitant, en sadisant tout ce qui lui tombe sous la main ; soit en souffrant de la manière la plus douloureuse et la plus spectaculaire. Irréductiblement dominés par la puissance de prédation — de la Grotte de Chauvet jusqu’aux dernières élections américaines — notre seul et unique but est de JOUIR sans jamais y parvenir.