9 octobre 2020

1.10 ÉTENDUE DES PRIVILÈGES

Par Sammy Engramer

(Pierre BOURDIEU 1930-2002)

« Mieux vaut employer notre esprit à supporter l’infortune qui nous arrive qu’à prévoir celle qui peut nous arriver. »
Réflexions et sentences morales, François de La Rochefoucauld, 1665.

Initiée par Émile Durkheim, la sociologie sélectionne, hiérarchise et analyse des poches de l’activité humaine. L’étude des faits ayant lieu sur un territoire spécifique, les conclusions qui en découlent ne peuvent s’appliquer à l’ensemble des activités humaines. Il existe cependant des événements récurrents sur différents sites et sur plusieurs années qui permettent de dégager des tendances et des invariants. C’est le cas concernant l’énoncé central de la sociologie : la reproduction sociale.

Comparons encore une fois la psychanalyse et la sociologie. Durant la cure, l’analyste est à l’écoute afin de parvenir à situer le symptôme de l’analysant. Dans ce cadre, l’analysant opère un retour sur son milieu socio-professionnel, fouille dans ses souvenirs, spécule sur l’économie des rapports qu’il entretient avec sa mère, son père, sa famille, ses amis, ses collègues de travail. En compagnie du psychanalyste, nous sommes plongés dans la sphère du dévoilement, de l’intime, de la remémoration, de la plainte, de la répétition et du ressentiment. Le cabinet du psychanalyste est un lieu privé et clos, telle une cellule, une bulle dans laquelle la parole se déploie et déplie des étendues relationnelles propres aux récits familiaux, amoureux, sexuels — récits relatant la formation de l’identité comme racontant l’identification sociale. En cet endroit feutré et raffiné résonne encore la voix de Hegel. Dans le cadre des névroses (obsessionnelle ou hystérique), le sujet aménage un espace de réflexion propre à l’activité de la raison (ou de la déraison), à l’objet pensé (ou impensé) et à l’objet réalisé, et surtout fantasmé — névrose oblige. Au regard de la pluralité des névroses soumises à l’écoute flottante du psychanalyste, le sujet est en bonne place sur le divan et a tout le loisir de s’entretenir avec son symptôme.

En sociologie, les observations issues des pratiques de terrain renvoient à la façon dont la société et l’activité humaine informent et forgent nos habitudes, nos comportements, nos choix de carrières, etc. La sociologie analyse des mondes, des milieux, des groupes, des communautés, des cellules, des personnes représentant des entités commerciales, des personnes morales, des trusts. Par exemple, et dans un contexte qui pourrait être celui d’une forge située dans une zone industrielle, il s’agit de collecter des informations sur un groupe d’individus détenant un certain niveau d’études, des qualifications professionnelles spécifiques, des salaires correspondant à des statuts et des titres ; mais aussi se renseigner sur les intérêts du groupe concernant le syndicalisme, la politique, les loisirs, la vie familiale, les valeurs morales, etc. Par comparaison et sur plusieurs années, il s’agit de savoir, d’une génération à une autre, comment un groupe d’individus va reproduire des comportements identiques. Ou à l’inverse, comment les individus en question mutent, évoluent, s’émancipent de leur condition. Quels sont les critères d’évaluations ou les objets d’évolutions ? Est-ce l’environnement socio-culturel ? Y-a-t-il un gel des salaires ? Y-a-t-il des luttes syndicales ? Des délocalisations ? Est-ce la restructuration de l’entreprise, l’air du temps ou les arrêts maladie qui influence les démarches des individus sur plusieurs générations ?

Ainsi, le sociologue mène une enquête au même titre que le psychanalyste ; la difficulté étant pour l’un et pour l’autre d’avoir suffisamment de temps pour se mettre en retrait, et ne pas faire dans l’interprétation hâtive des dires et des faits.

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Pour gloser et s’étendre comme une flaque d’essence sur un bras de mer, remarquons que « la vérité du sujet » et « la réalité sociale » sont l’abscisse et l’ordonnée de la dialectique spéculative. Une personne qui pense que sa réussite est exclusivement issue de sa force de travail et d’un goût inné pour la conquête se trompe — c’est ici la figure de l’hégélien de droite. Un individu qui pense que seul l’environnement social est la cause de son malheur et de ses échecs se trompe également — c’est là le portrait de l’hégélien de gauche.

Suite à ces deux brouillons avec lesquelles nos chimpanzés politiques manipulent alternativement nos esprits, travaillons en compagnie de Les Héritiers de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron. Cet ouvrage fut rédigé en 1964. Au même titre que les précédents auteurs, nous assistons avec Bourdieu et Passeron à la création d’une nouvelle étendue, notamment l’étendue des privilèges. L’ouvrage est toujours d’actualité ainsi que le constate entre les lignes Marie Duru-Bellat dans un de ces articles datant des années 2000 intitulé La reproduction sociale :

« […] dès lors que la société est divisée en classes, sa reproduction exige de reproduire les modalités de cette division, et, pour ce faire, l’école constitue l’agence de tri privilégiée dans les sociétés modernes. Car dès lors les individus sont considérés comme égaux, alors même que les places restent profondément inégales (dans les ressources ou le prestige qui y sont associés). Et l’accès à ces places est censé se faire selon les mérites de chacun et la responsabilité cruciale de détecter ces mérites et d’ordonner les individus en conséquence est confiée à l’institution scolaire ».

Concernant la reproduction sociale, le nœud re-producteur n’est autre que l’école. Dans ce cadre spécifique, il faut surmonter une contradiction afin de passer un cap. La logique voudrait que tous les élèves / lycéen·ne·s / étudian·te·s soient égaux en terme de transmission pédagogique, de formation professionnelle débouchant sur un diplôme. Malheureusement, et parce que leur parcours est socialement déterminés, les résultats sont inégaux. La ventilation et la distribution des places, des rôles et des fonctions sur l’échelle sociale illustrent les mécanismes du déterminisme social. Logiquement, l’école est le lieu qui destine les étudiants brillants à des métiers se rapportant à leurs compétences sans distinction de classe, de sexe, de race ou de handicap. Nous désirons une société méritocratique et idéale. La réalité est cependant tout autre. Citons encore un extrait de l’article :

« La reproduction est alors un processus à double face, comme le soulignait en son temps Durkheim : il faut à la fois intégrer les jeunes générations en leur inculquant des valeurs communes, et les diviser, en organisant l’aiguillage vers les places inégales qu’agence la division du travail. Dans des sociétés où la transmission des places n’est plus censée se faire par l’héritage, de père en fils, la scolarisation que Jean-Michel Berthelot appelle le ‘‘procès d’orientation’’ occupe une place centrale. On ne va plus hériter stricto sensu mais gagner une place, sur la base de qualités apparemment des plus personnelles. Chez tous ces auteurs, on souligne à la fois le caractère contraignant et objectif de cette distribution des individus dans les places inégales, qu’il s’agit de reproduire, et la nécessité d’un versant subjectif, c’est-à-dire d’une acceptation, par les individus eux-mêmes, du caractère légitime de cette distribution : la méritocratie est alors l’idéologie fondamentale des sociétés modernes. »

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Qu’en est-il du livre Les héritiers ? En bons sociologues, Bourdieu et Passeron exposent au sein de l’université la diversité des milieux sociaux. Toutefois, et suite aux recoupements, aux statistiques et aux choix de carrières, nos auteurs s’aperçoivent, à la vue des origines familiales, que certains seront invités à choisir des voies nobles et prestigieuses ; alors que d’autres resteront engoncés dans des choix qui correspondent à des aspirations issues d’antécédents sociaux, ou bien, feront des choix selon leur sexe. Afin d’expliquer ce phénomène, Bourdieu et Passeron inventent un concept original en lien avec l’environnement familial d’où sont issus les étudiants. Ce concept n’est autre que le capital culturel.

Nos sociologues dessinent une étendue des ressources culturelles capitalisables, étendue qui désigne un marqueur social orientant les choix des étudiants. Ce n’est pas uniquement ce que l’étudiant apprend au sein de l’université qui compte, c’est aussi la façon dont le capital culturel, allant de paire avec le capital social et économique, destine les étudiants à faire des choix en fonction de leur classe sociale. En règle générale, nous pensons que nous sommes à la bonne place grâce à nos efforts personnels. Toutefois, si nous prenons un peu de recul, un recul nécessaire afin de prendre son destin en main, nous constatons que les choses sont parfois comme décidées à notre place.

Il existe des modèles sociaux ainsi que des paradigmes psychologiques préétablis. Si nous avons démontré avec Freud la prééminence du discours phallocentré, en quoi les modélisations sociales prémâchées auraient une relation avec le Patricapitalisme ? En premier lieu, il faut comprendre que le capital culturel, le capital social et économique sont enchevêtrés. Le capital culturel est autant une ressource qu’une richesse. Les ressources et les richesses culturelles sont des valeurs qui ne s’accumulent pas dans un coffre-fort, quoiqu’elles influencent, au gré des déclarations politiques plus ou moins à la hauteur des enjeux socio-économiques, les actifs en circulation sur une place boursière. Par conséquent, sont en permanence convoqués des objets de croyances permettant de produire les signes ou les symboles de richesses nécessaires à la distinction sociale comme à la reproduction sociale. Quand je dis « signes », je ne parle pas spécifiquement de signes ostentatoires ou de comportement propre à une classe, je parle de ces signes qui vont permettre, par le biais d’infimes détails, de se reconnaître socialement, se coopter, s’adouber, et en définitive, de parler le même langage même si l’on ne parle pas la même langue.

Le contexte, le milieu et le lieu ont une importance capitale. Là encore, pas spécifiquement en tant que sites prestigieux et riches en plafonds baroques et colorés, mais plutôt en tant que places désignées par un groupe social à partir desquelles des individus vont mesurer leurs capitaux symboliques, et pouvoir alimenter un discours et une économie des rapports sociaux et culturels, comme se mesurer en relation au champ de connaissance qu’ils ont investi. En fait, pour que le capital culturel soit préservé, il est nécessaire de respecter des conditions d’échanges qui, au sein de chaque relation sociale, re-produisent des objets de croyances (re-production culturelle des marchandises) qui accompagnent et structurent les signes de la distinction (évaluation culturelle des marchandises), et ce dans le monde ouvrier ou du sous-prolétariat, de la classe moyenne ou supérieure, de la bourgeoisie ou de la haute bourgeoisie (hiérarchisation culturelle des marchandises).

Ainsi que nous l’avons esquissé avec Marx, les objets de croyances conçus et fabriqués par la bourgeoisie — autant que par les classes moyennes et le prolétariat éduqués — s’ancrent dans toutes les classes sociales qui, à leur tour, tentent de re-produire tant bien que mal les codes, les lois et la norme des classes supérieures, voire inférieures lors des « révoltes filiales » incarnées par des enfants en mal de sensations fortes. Enfin, les symboles et les normes de la culture bourgeoise sont pleinement partagés par le peuple atone, et notamment par la formation des couples hétéronormés. Quand je dis « couples hétéronormés », il s’agit d’une instance qui définit une position symbolique (celle du maître) au sein d’un rapport dialectique entre un dominé et un dominant. Les couples peuvent être lesbiens ou gays ça ne change structurellement rien à la trame relationnelle, amoureuse et sexuelle. Cette instance première qui structure le socle des échanges symboliques dans le cadre du Patricapitalisme n’est autre que l’hétéronormation, basant la dynamique de la relation sur une dialectique d’opposition, donc sur la binarité et sur une ventilation des valeurs négatives et positives.

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« La vie de couple » est un énoncé fort étrange en ses manifestations. Au sein de l’espace public, le couple hétéronormé représente un type de sexualité, alors que le reste des micro-événements ayant lieu dans une rue (marchande) passe pour des rapports sociaux, des fonctions, des actions ou des marchandises en circulation. La sexualité ne cesse de transpirer par tous les pores des conduites sociales et des marchandises — par exemple lorsque l’on jette un œil sur les affiches racoleuses de sous-vêtements majoritairement féminins. Le couple est l’incarnation publique de la sexualité hétéronormée. Le couple affiche son caractère éminemment sexuel et re-producteur dans un cadre public. Ainsi, la puissance légitime de la sexualité hétéronormée exposée aux yeux de tous peut s’incarner en tant qu’essence de l’entreprise familiale — paradigme premier de l’idéologie patriarcale et des mécanismes du capitalisme.

Pour comprendre l’économie des rapports entre les classes sociales se reproduisant au sein de l’école ou de l’université, il faut aussi entendre que le couple expose une sexualité rentable sous le régime de la dialectique d’opposition dominé-dominant, et majoritairement sous le prisme du genre féminin-masculin. Les autres formes de sexualité sont par définition inutiles à la société capitaliste en termes de ressources et de richesses. Cependant des solutions d’intégration sont trouvées, le « Mariage pour tous » invite 7 % de la population française à se normaliser afin de rendre publique « la vie de couple », disons légitime afin d’être sur le long terme plus rentable (crédits et héritages facilités, pouvoir d’achat augmenté, etc.). De ce point de vue, inutile de croire que les couples lesbiens, gays ou trans échappent à la dialectique de l’hétéronormation.

La sexualité hétéronormée s’affiche à chaque coin de rue sous forme de prostitution objectale par l’entremise des marchandises. C’est par le biais des marchandises qu’elle exprime symboliquement toute la puissance et la magnificence de l’hétéronormation — comme avec le design sous toutes ses formes qui contribue et souscrit pleinement à encapsuler le désir compulsionnel — à faire en sorte que le désir d’objet (objet contenant le « manque à être » de Lacan ou que je nomme rétroaction logologique) soit pris en charge, accompagné et réorienté vers des achats normatifs ou compulsifs. Bien entendu, lorsque je parle de sexualité, je ne parle pas d’acte sexuel qui n’est qu’une formalité si l’on observe ce qui précède ou ce qui suit. Raison pour laquelle tous les préliminaires au coït comme toutes les conséquences et cérémonies qui en découlent s’emboîtent dans un nombre déconcertant d’achats propres à re-produire, à évaluer et à hiérarchiser l’humus social dans lequel évolue le couple. Par conséquent, le sexe (appareil génital), la sexualité (hétéronormée) et l’acte sexuel (coït) sont du même ordre qu’une citrouille, une carte bancaire et une irruption cutanée. Cette comparaison forcément saugrenue a pour fin de faire entendre que les racines des mots peuvent être les mêmes, alors que leurs fonctions, leurs attributs et leurs destinations sont différents.

Dès la naissance, chacun d’entre nous se destine à jouer une partition. Un cadre est déterminé selon que nous naissons femelle ou mâle. Le sexe affilié au genre assigne les femmes et les hommes à des identités biologiques, sociales et sexuelles spécifiques réparties dans une sphère déterminée. La sexualité résulte de l’addition sexe / genre et détermine une certaine maîtrise de la re-production économique et de la reproduction sapiens à l’échelle d’une société — au sein d’un contrat économico-domestico-sexuel. L’hétéronormation désigne le contrôle des transgressions sociales et sexuelles susceptibles de déréguler le contrat économico-domestico-sexuel ; d’où l’intégration des couples gays, lesbiens, trans qui adhèrent au contrat économico-domestico-sexuel de la sphère hétéro-sociale. Enfin, et pour sceller le contrat, les couples adhèrent au pacte de fidélité amoureuse et sexuelle ; l’acte sexuel garantissant la possession réciproque des pulsions sexuelles au sein du couple et validant la re-production Patricapitaliste qu’instruit l’hétéronormation.

En d’autres termes, du couple nous voyons le mariage (le pacs, ou la vie en concubinage) qui en découle et où chacun doit tenir un rôle pour que l’entreprise et la re-production familiale aille bon train. Suite à la formation du couple, il s’agit également de l’entretien d’un patrimoine, ou pour d’autres, de l’acquisition d’un patrimoine — telle une « foule sentimentale » (Alain Souchon) qui se fend en quatre et paie des traites durant trente ans afin d’obtenir une maison. Bien entendu, l’investissement et la dette dynamisent l’économie des rapports de production sous l’angle de la rentabilité et de la servilité ; ce mouvement engendrant dans le même temps de la distinction sociale, du capital social, du capital économique et du capital culturel. Cet état des choses a pour fin (et non spécialement pour objectif) de diviser, séparer, classer, indexer, répartir, ventiler, distribuer des rôles sociaux comme de maintenir une économie des rapports sociaux sous le soleil du Patricapitalisme. Des racines de « la vie de couple » naîtront des fruits qui re-produiront des comportements sociaux identiques ou similaires. En outre, si le cycle se répète, c’est dans le même temps pour répondre aux attentes conscientes ou inconscientes des parents / tuteurs, des attentes par ailleurs contradictoires qui la plupart du temps cristallisent le désir de changer de classe tout en préservant, dans les faits, les « habitus » (Boudieu) de sa classe.

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En compagnie des Héritiers, Bourdieu et Passeron observent que les universités préservent les inégalités entre les sexes et les classes. Une note en bas de page nous informe sur le haut degré d’aliénation des femmes modernes :

« L’évolution de la représentation féminine dans les différentes disciplines témoigne que les modèles traditionnels de la division du travail entre les sexes régissent encore très fortement les choix professionnels des étudiantes et du même coup dominent l’expérience qu’elles font de leur condition : c’est dans les facultés de lettres (où les jeunes filles ont été très tôt représentées) et en pharmacie que la part des étudiantes est aujourd’hui la plus grande (supérieure à la moitié) et que la féminisation a été la plus rapide. »

Cette note expose les choix d’une classe d’étudiants en relation à leur sexe ; et les auteurs expliquent que ces choix ne sont pas moins réalistes que celle des basses classes :

« Nombre de traits semblent indiquer que, pour ce qui est du rapport à l’avenir, les filles sont aux garçons ce que les étudiants des basses classes sont aux étudiants issus de milieux privilégiés ».

Il existe une équivalence socio-économique entre les étudiants de classes sociales inférieures et les étudiantes, notamment lorsqu’il s’agit de choisir des études plus réalistes ou plus adéquates, et en correspondance avec l’idée que l’on se fait de sa propre condition sociale ou sexuelle. Nous sommes en 1964, qu’en est-il en 2015 ?

Prenons pour exemple la situation des étudiants dans l’École d’art et de design située à Dijon. D’après mes observations, il apparaît que pour 192 étudiants en 2015 il y ait 67% de filles pour 33% de garçons. Pour l’année 2014-2015, l’option art se divise en 60% de filles pour 40% de garçons ; alors que l’option design est partagée entre 73% de filles et 27% de garçons. L’option design est plus investie par les étudiantes que l’option art. L’option design dispense un enseignement plus spécialisé et par définition moins risqué en termes de débouchés que l’option art. Ceci confirme la tendance à choisir des voies plus réalistes pour les filles. Un rééquilibrage s’opère entre filles et garçons dans l’option art — il reste que le nombre d’étudiantes est encore supérieur au regard des statistiques. Cependant, un bémol de taille basé sur un choix symbolique comme sur une réalité statistique questionne amèrement le goût pour l’art de la gente féminine.

Pour la part symbolique, et pour employer la formule consacrée, les filières artistiques sont l’apanage des femmes. Traditionnellement et a priori plus sensibles, les femmes se destinent aux filières artistiques, plutôt qu’aux métiers à fortes responsabilités ou qui requièrent de la force physique. Pour la part réaliste, observons un phénomène contradictoire : si les étudiant·e·s sont jusqu’à la fin de leur études égaux d’un point de vue des résultats et des compétences, il apparaît que les femmes ayant une activité d’artiste professionnelle est inversement proportionnelle au pourcentage que nous offre les Écoles d’art sur le territoire français. En d’autres termes, le marché de l’art est composé de 65 à 70% d’artistes hommes contre 30 à 35% d’artistes femmes. Bien entendu, les statistiques peuvent toujours évoluer et être mises en cause. Toutefois, cette tendance propre à la Chaîne de montage de l’art se retrouve dans le monde du travail en général et à une échelle mondiale. Effectivement, et jusqu’à la fin de leurs études, et toutes proportions gardées concernant l’accès aux études supérieures pour les filles, l’égalité est réelle entre filles et garçons. Cependant, dès que les filles entrent dans le monde du travail, les inégalités de sexe et de classe, voire de race, refont surfaces de façon implacable.

Citons encore un article de Marie Duru-Bellat soulignant que l’évolution du niveau scolaire ne règle pas les inégalités :

« Dans le demi siècle écoulé, l’évolution de la structure de l’emploi et celle des flux de diplômes ont été très discordantes : entre les années 1960 et aujourd’hui, la proportion de cadres dans la population active est passée de 5 à 15 % alors que la proportion de bacheliers parmi les jeunes s’est élevée de 10 à 63 %. Or si la structure sociale évolue moins vite vers le haut que celle des niveaux d’éducation, l’ajustement va se faire, sur le marché du travail, au prix d’une dévaluation de la valeur économique des diplômes. Ce qui, par un « effet de ciseaux », contrecarre l’effet démocratisant de la baisse de l’inégalité des chances scolaires. En d’autres termes, les enfants de milieu populaire [ainsi que les femmes si l’on se réfère à l’ouvrage Les héritiers] dotés aujourd’hui de diplômes plus élevés que leurs parents n’obtiennent pas pour autant des positions sociales plus élevées parce que le rendement de ces diplômes sur le marché du travail a dans le même temps baissé. »

De plus, et au sein de l’ensemble des écoles d’art françaises, du moins en regard de statistiques concernant l’origine sociale des étudiants, ainsi que des artistes professionnels confirmés, professeurs ou directeur·trice·s d’école d’art, nous constatons que ces établissements accueillent et sélectionnent en leurs seins des classes sociales supérieures majoritairement blanches. C’est dire si la reproduction sociale et l’étendue des privilèges au sens fort du terme est effective et alimente encore les fondements du Patricapitalisme basés sur la distinction de classes, la conformation à une sexualité hétéronormée, la stigmatisation du sexe dit « faible », comme une certaine forme d’étanchéité culturelle à l’égard des minorités dites « visibles ».

À suivre, Les Étendues