8 octobre 2020

2.1 LA CONSCIENCE MORALE

Par Sammy Engramer

HORIZON DUALISTE

« La conscience morale, c’est la perception interne du rejet de certains désirs que nous éprouvons, étant bien entendu que ce rejet n’a pas besoin d’invoquer des raisons quelconques […]. Ce caractère ressort avec plus de netteté encore dans la conscience d’une faute, lors de la perception et de la condamnation intérieure d’actes que nous avons accomplis sous l’influence de certains désirs. »
Totem et Tabou, Sigmund Freud, 1913

Sigmund Freud s’interroge sur l’origine des interdits présents dans le psychisme. La conscience morale est une instance normative qui jugule et refoule les pulsions morbides et sexuelles, tout comme elle est l’alliée de la raison législatrice qui, esclave de la volonté collective, fournit des objets d’inculpation propres à la culpabilité ainsi que les objets de condamnation propres à la dette. Tentons d’en décrire les contours de manière simple, imagée et plastique.

2.1.1 LE SUJET DIVISÉ

Envisageons une conversation entre soi et soi-même dans la petite salle de projection de notre conscience, voire au sein de l’étendue des représentations et des concepts. Tel Narcisse, nous nous mirons dans une petite flaque d’eau pure qui accueille plus qu’elle ne reflète nos discours intérieurs. Nous nous adressons à un miroir au même titre que Narcisse, certes, mais contrairement à l’expérience du miroir, cet autre est à l’écoute, il ne bouge pas et ne bronche pas, il ne dit mot et souscrit sagement à nos projections discursives. Moralité, cet autre est plutôt de l’ordre d’un spectre, tel un simulacre de soi.

Appuyons-nous sur un exemple littéraire afin de mieux saisir les projections du moi soumis à ce miroir intérieur. Imaginé par le romancier John Ronald Reuel Tolkein, le Gollum du Seigneur des Anneaux est un personnage qui illustre la figure du double. Le Gollum est en lui-même radicalement divisé en deux. Dans sa grosse tête de Gollum, il y a deux personnes distinctes, deux consciences bornées représentant d’un coté la haine, la convoitise et la jalousie ; et de l’autre, la soumission, la peur et la faiblesse. Le Gollum incarne les figures du maître et de l’esclave. Il reste que les deux individus (sujets ou personnes) logeant dans la tête du Gollum ne communiquent pas entre eux, ils logent dans deux espaces discursifs différents — l’un et l’autre s’ignorent bien que l’un et l’autre résident dans le même corps. Dans ce cas de figure, aucun rapport, aucune altérité n’a lieu entre l’un et l’autre du Gollum. Le Gollum incarne deux caractères extrêmes propres à l’espèce humaine, celui du sadisme et celui du masochisme. D’un autre côté, ce pourrait être aussi la figure du psychopathe qui ne parvient pas à avoir d’empathie ou de haine pour lui-même, et finalement, pour l’autre.

Contrairement au Gollum, nous engageons des conflits en nous-mêmes. Adversaires plus qu’ennemis, nous entretenons une lutte permanente en nous-mêmes, et notamment durant ces moments où, par exemple, « on ne s’aime pas ». Nous n’aimons pas notre visage ou notre corps, notre incapacité à communiquer ou à travailler. Nous sommes insatisfaits, mécontents, contrariés, indisposés, soucieux. Ces expressions désignent des négations de soi, elles qualifient l’ignorance, l’incompétence, l’inaptitude, l’impuissance, la jalousie, l’envie, elles engendrent le rejet, l’exclusion, le refoulement, ce jusqu’au déni de nos actes. Ces mouvements d’humeur denses et criards questionnent et brisent la capacité à nous confondre, à être en accord, en empathie, en sympathie avec nous-mêmes. Moralité, nous devenons en un instant le rival de notre propre existence par nature souveraine et enthousiaste.

À ce point nommé, le sujet contemplatif clos sur lui-même se trouve en crise. Le sujet est en crise parce qu’il n’aime pas ce qu’il est, et par ailleurs ce qu’il hait. Et si le sujet contemplatif ne se reconnaît plus en lui-même, s’il rejette son actuelle densité d’existence, c’est parce qu’il désire, justement, être quelqu’un d’autre. Il aspire à une autre figure du moi. Figure par définition positive, le sujet veut être ou devenir quelqu’un de mieux, de plus vertueux, de plus intelligent, de plus beau, etc.

Le sujet entre en crise parce qu’il veut être quelqu’un d’autre tout en imaginant et désirant être ou devenir lui-même. Le paradoxe est consternant, car pour être ou devenir soi-même il faut emprunter aux autres (parent, tuteur, sœur, ami.e, etc.), tout comme s’imprégner de la volonté d’un Autre (politique, économique, sociale, etc.), il faut s’identifier au « désir du désir de l’Autre » (Jacques Lacan) afin d’élaborer sa propre identité, personnalité, autorité. De ce point de vue, sommes-nous de simples copies, les poupées d’un ventriloque s’appropriant, des perroquets répétant les paroles, les gestes, les pensées des autres et de l’Autre ? D’un autre côté, si l’empreinte et l’emprunte mimétique sont incontournables et primordiales concernant notre évolution, notre épanouissement, notre émancipation, ça n’explique pas les mouvements de désamour envers soi qui, irréductiblement, provoquent l’effondrement existentiel, la catastrophe ontologique, l’ébranlement ontique, bref, la crise d’identité.

Dans les faits, mettre en cause la place de notre nombril par définition situé au milieu de l’univers, comme rejeter l’immense empathie pour soi n’a aucun sens. Par conséquent, d’où part la contestation, l’expropriation intérieure ? Matériellement, il est fort probable qu’une cause extérieure nous signale que nous ne sommes pas tels que nous devrions être, ou à l’inverse, une cause extérieure nous invite à rester tels que nous sommes même si l’on désire échapper à une existence qui ne nous convient pas. Un autre sous la forme d’un « être » ou d’une voix, d’une loi ou d’une norme impose la culpabilité et la dette nous conduisant au déni de soi. Des causes périphériques dénoncent l’égocentrique, accusent le pervers polymorphe, inculpent le sadique s’épanouissant pleinement sur les étendues sacrées de notre moi. Des phénomènes étrangers tentent de noyer Narcisse, de tarir les sources de l’égotisme, de bousculer nos farandoles autolâtres, de salir notre belle, sublime et inaliénable souveraineté.

Systématiquement indulgents et cléments avec nous-mêmes, forcément suffisants et vaniteux, nous ne cessons de contempler nos profondeurs jusqu’à nous noyer dans notre propre complaisance. D’un autre côté, nous identifions des modèles, nous imitons des comportements, nous répétons des paroles afin d’évoluer sur un territoire commun, afin de partager des lieux communs avec d’autres êtres parlants. En tant qu’animaux sociaux, les modèles et les comportements nous attirent et nous fascinent tout autant qu’ils nous dressent et nous exploitent ; pour finir par nous déplaire et nous rebuter si nous ne parvenons pas à nous confondre avec. Nos désirs, sentiments et pensées se dessinent, se schématisent et se modélisent au contact de sujets / objets extérieurs.

Bien que divisé par l’identification (familiale et sociétale), nous ne sommes pas complétement coupés en deux comme le Gollum. Bien au contraire, nous ne cessons pas de communiquer en nous-mêmes, d’échanger en nous-mêmes. Il existe en nous une porosité qui permet d’élaborer un dialogue entre deux figures : un maître et un esclave. Techniquement, le maître est souverain quoique soumis aux passions, à la « volonté de puissance » (Nietzsche) et à la visée prédatrice ; alors que la figure de l’esclave obéit aveuglément aux impératifs et aux injonctions d’une autorité, d’une loi extérieure, d’une norme intériorisée ou d’une règle imposée. Le maître laisse ses désirs, ses volontés, ses pulsions meurtrières ou sexuelles s’exposer au grand jour ; alors que l’esclave se dresse face au maître dans le but de maîtriser ses pulsions agressives, afin que le moi souverain obéisse aux lois de la communauté comme à l’opiniâtreté collective.

La difficulté consiste à comprendre que nous sommes simultanément et sous le même rapport maître et esclave, tout du moins, si dans un premier temps l’on poursuit la logique de Spinoza et l’impossible séparation entre l’âme et le corps, ainsi que l’impossible subordination de l’une sur l’autre. Dans un second temps, les relations entre le maître et l’esclave qu’exposent Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit ont pour finalité l’accès à la conscience de sa propre existence. Les rapports qu’entretient le maître inconscient et jouissant (et propre à la densité de l’existence mue par la puissance de prédation) et l’esclave conscient et légiférant (enraciné dans l’être du langage mu par la volonté du Logos) forme un tout borné au sein du présentement de l’étendue des représentations et des concepts (« présentement » dont nous parlerons plus en détail dans Métaphysique d’un genre).

Le maître a besoin de l’esclave pour conforter et mettre à l’épreuve sa souveraineté. D’une part, le sujet lutte contre son instinct et ses pulsions en tant qu’esclave et au regard du sens commun ; d’autre part, simultanément et en tant que maître, le sujet lutte contre la sujétion et les contraintes issues de la vie en communauté. En empruntant à la bipolarisation de la vie politique, le sujet divisé incarne simultanément et sous le même rapport un individu de droite à la fois conservateur et libéral, contre un individu de gauche progressiste et réactionnaire.

En accord avec l’horizon dualiste que le sens commun nous impose, nous n’arrêtons pas de nous départager comme de nous évaluer — avec pour arbitre la culpabilité et la dette qui font osciller le sujet divisé entre l’impudeur et la honte, entre la satisfaction et la frustration, l’exaltation et l’humiliation, le sadisme et le masochisme. Autrement dit, et en tant qu’esclave, nous sommes dans l’obligation de juger un maître, et de le juger dès qu’il outrepasse les termes du contrat moral, logique, esthétique se référant à des conduites et des interdits, des ordres et des commandements propres à un groupe, une communauté, une nation, un empire. Nous sommes en permanence en train de recadrer les désirs du maître par le biais d’un esclave soumis à la loi, à la norme et la règle qui, factuellement, ne cesse de s’identifier au sens commun (volonté collective, système de croyance, système familial, histoire sociale, etc.) comme au désir du désir de l’Autre (modèle parental, influence professorale, empreinte et emprunte psychiques durant l’enfance, etc.).

En tant qu’esclave qui légifère nous allons constamment tenter de répondre aux demandes en assimilant les gestes et les paroles d’interlocuteurs extérieurs afin d’atteindre une même hauteur de vue, une puissance égale, une liberté similaire, toutefois en se conformant à des dispositifs de pouvoir afin de respecter les lois en cours, les cadres normatifs, les règles de conduites. En revanche, et en tant que maîtres jouissants et omnipotents, nous allons nous opposer et affirmer nos obsessions, rebondir, et compenser en cultivant la dénégation, en falsifiant les cartes s’il le faut, ceci afin de ne pas perdre la face, de rester souverains et maîtres. En définitive, le sujet maître ne cesse de provoquer des conflits sur le mode de la lutte de prestige. Il lutte pour la reconnaissance passant par les écheveaux et les grands chevaux de la distinction sociale, donc de l’opinion politique, de la supériorité économique, du dévouement religieux, du raffinement culturel, de la revendication ethnique.

Entre parenthèses, et afin de ne pas perdre le fil conducteur, il faut établir une nuance entre identité et identification : le maître incarne une identité identique à elle-même ancrée dans l’unité d’un tout présent indivisible ; l’esclave s’identifie à la multitude des modèles divisibles à l’infini en terme de combinaisons et d’agrégations. Soumis à l’identification maternelle ou paternelle, à un modèle personnifié, à la loi ou à la norme en cours, l’esclave peut développer un sentiment d’usurpation lorsqu’il désire agir en maître. Il se pourrait même que l’esclave soit d’emblée atteint d’une « névrose de classe » (Vincent de Gaulejac). Si le sujet, à la fois maître et esclave, n’est pas à la hauteur de la tâche, de la consigne ou de la demande à laquelle il s’identifie, naît en lui un sentiment d’imposture ou d’impuissance concernant son identité propre. Dominés par la loi comme possédés par la norme et la règle, nous dévaluons nos capacités et nos facultés, nous inhibons nos forces et déprécions nos volontés avec la même intensité que lorsque nous réussissons à nous élever en sujet et en maître jouissant en compagnie des ses pulsions (partielles). Mentalement aliénés et physiquement incapables nous créons de toutes pièces notre propre névrose — ce dernier mot pour ne pas laisser Freud enfermé dans son armoire à pharmacie.

2.1.2 VERTUS DE LA DETTE ET DE LA CULPABILITÉ

L’horizon dualiste, incluant des rapports (politiques, économiques, sociaux,etc.) propres à la morale, à la logique, à l’esthétique relève en permanence de l’économie des rapports de force — une économie des rapports entretenant une distance plus ou moins grande avec chaque objet de dispute ou de convoitise. De manière triviale et définitive, dès qu’un individu étranger entre en contact verbal ou physique sous le mode de l’altérité, dès que l’autre vient à polluer, à déranger, à squatter notre unité souveraine et complaisante, c’est foutu, il faut engager le dialogue ou la guerre afin de ne pas se laisser envahir. Ce que nous tentons de soumettre en premier lieu, par les voix mentales ou les voies physiques, c’est l’autre — extérieur à nous ou intériorisé en nous, tel un autre objectivé ou subjectivé.

La culpabilité est le premier marqueur, repère, empreinte qui permet d’accéder à la conscience de soi en tant que sujet divisé et contraint ; par la suite en tant que sujet conscient qui s’adresse à soi-même. Par exemple, si un enfant de trois à sept ans tire les cheveux d’un camarade et qu’un tiers le désigne comme coupable, et non tel un sujet souverain et suffisant en l’encourageant, c’est dans le but d’interroger cet enfant sur la nature négative de son acte sous l’angle d’une accusation. L’inculpation a pour but de renvoyer l’enfant à sa propre autorité, à sa propre volonté de puissance, à sa propre souveraineté, ce afin qu’il accepte de verbaliser, et par ailleurs, de se verbaliser, de s’auto-inculper, de se reconnaître coupable ou innocent selon les circonstances et le contexte. Il s’agit de devenir un sujet divisé en acte, à la fois maître et esclave. En revanche, l’enfant n’a pas à porter cette faute durant toute sa vie, il est innocent au sens originel du terme, il n’est pas fondamentalement bon ou mauvais, il est à la fois bon et mauvais, aussi bon et mauvais que Nicolas Sarkozy et ceux qui désirent créer une traçabilité juridique, un casier judiciaire pour les enfants ayant moins de dix ans. En aucun cas l’inculpation factuelle ne doit souscrire au crime originel comme veulent nous le faire croire les politiques conservatrices et réactionnaires ou les religions judéo-christiano-islamiques. Comme le dit Nietzsche, nous naissons innocents, certainement pas coupables. En d’autres termes, « La culpabilité collective » n’est pas constructive et ne concerne pas nos cogitations.

Lorsqu’un enfant en capacité de se verbaliser donne un coup de poing, ou qu’un adolescent ment, ou qu’un étudiant rate son année scolaire, peu importe, ce n’est jamais sans une justification, un argument, voire un plaidoyer. Le sujet donne un coup parce que l’autre lui a volé son jouet, ou parce que l’autre a détruit son château de sable, ou parce que son frère ou sa sœur se sont moqué de lui, ou parce que des raisons médicales ou familiales l’ont empêché d’aller jusqu’au bout de son année scolaire, etc. Dans la vie d’un individu, et durant les premiers moments cristallisant des auto-inculpations, le jugement s’incarne sous la forme de la mauvaise conscience. De ce point de vue, l’accès à la conscience de soi est postérieure à la mauvaise conscience. C’est par le biais de la négation de soi qui fait suite à l’auto-inculpation que nous parvenons à identifier et reconnaître nos actes en regard du sens commun et des volontés collectives.

Un enfant accède au langage par des jeux et par des comparaisons. De ce point de vue, nous pourrions considérer qu’il n’est pas directement en contact avec la mauvaise conscience et la conscience morale qui en découle. Toutefois, il n’y a pas de jeu sans règles, sans la délimitation d’un cadre et de limites à respecter. Si un enfant ne respecte pas les règles du jeu, il est ignorant ou tricheur (valeur négative) et agit négativement en dehors d’un cadre d’actions légitimes et positives. Les pensées ou les actions jugées mauvaises sont les premiers marqueurs négatifs qui définissent factuellement le périmètre des actions positives. Il en est de même pour les comparaisons, au sens où la négation logique est à la source du dualisme en termes de ce qui est ou ce qui n’est pas — une pomme n’est pas une poire, etc. Si l’enfant se trompe, on le recadrera afin qu’il agisse dans les limites d’une sphère positive. Enfin, l’enfant qui ne correspond pas aux critères esthétiques d’une petite fille ou d’un petit garçon est souvent rejeté par ses propres camarades. Par conséquent, il n’intègre pas les valeurs qui permettent aux autres de s’identifier au gabarit féminin ou masculin, voire aux jeux ou à la mode en cours. Au sein d’un même mouvement, nous constatons l’intrication des négations morales, logiques, esthétiques. Si nous spéculons à partir de ces exemples : ce sont les règles encadrées et délimitées par un ensemble d’interdits moraux, de négations logiques ou de rejets esthétiques qui forgent et renforcent un territoire délimité par des valeurs négatives — propre à un groupe, une communauté, une nation, un empire.

À chaque fois qu’un enfant pense faire une mauvaise action, donc à chaque fois qu’il anticipe (identifie) et raisonne (reconnaît), il délimite son champ d’actions, apprend à maîtriser ses pulsions, et dresse le maître jouisseur et souverain qui est en lui. Nous le constatons aisément avec les enfants qui, à un certain âge, demandent l’autorisation de finir un fond de pastis ou de jouer avec des allumettes. Et ils le demandent parce qu’ils projettent une action future, jaugent et jugent, s’inculpent et doutent. Les enfants anticipent le poids de la culpabilité comme le prix de la dette. Enfin, signalons le caractère des mots que j’emploie depuis le début de ce chapitre : verbalisation, accusation, inculpation, identification, culpabilité, comparaison, jugement. Nous retrouvons tous ces termes dans le domaine de la police et de la justice. Ainsi que l’indique Michel Foucault, nous devenons nos propres juges et procureurs comme nos propres managers et contremaîtres par les biais de la « subjectivation » (intériorisation) des lois, des normes et des règles. La volonté du Logos (volontés collectives) manage les items moraux, logiques, esthétiques propres à une communauté, une nation, un empire ; quoique d’un point de vue expérimental et factuel elle participe en premier lieu d’une série d’op-positions propres à la formation du sujet divisé.

L’enfant en bas âge est à la recherche du plaisir et veut jouir de tout ce qui est à portée de mains. D’un autre côté, il est aussi mû par la peur de l’inconnu. La vie des enfants en bas âge oscille entre la jouissance et la peur. Ces deux forces propres à l’animalité font offices de seuils dans l’étendue des représentations et des concepts. Puis, la vie adolescente est balisée par la gestion de l’agressivité due à la poussée d’hormones (contrôle de la peur) comme par l’accès progressif au plaisir charnel (maîtrise de la jouissance). Enfin, l’adulte se confronte quotidiennement au contrôle de ses pulsions morbides (peur) comme à la maîtrise de ses pulsions sexuelles (jouissance).

Grâce à Nietzsche et Freud, nous connaissons désormais les causes des appétences humaines. Toutefois démunis face à ses prédispositions, nous recherchons des solutions universelles susceptibles de contenir la densité de l’existence mue par la puissance de prédation sous la forme d’organisations coercitives et de programmes d’assujettissement — passant autant par l’instauration de droits et de devoirs, par l’emprisonnement ou la camisole chimique, que part la division sociale et technique du travail, par l’encadrement de la police des loisirs, etc. Entre la jouissance innervant le plaisir, et la violence consacrant la peur, il est probable que notre espèce soit entièrement conditionnée par les forces productives et proactives du corps qui, au final, domine les sens et irradie les émotions. Notre condition veut cependant que la jouissance et la violence, le plaisir et la peur, les sens et les affects soient enchaînés au langage et au symbolique, comme au dualisme et à la dialectique. La dette et le gain susceptibles de contenir la libido et la concupiscence, comme la condamnation et la récompense capables d’encadrer l’animosité et la révolte incarnent les instruments des politiques coercitives présentes sur toute la planète.

2.1.3 DETTE ET CONDAMNATION

La culpabilité nous renvoyant à la dette est assimilée depuis notre plus tendre enfance et ce au titre d’une intériorisation (subjectivation) dont la tâche consiste à juguler l’insatiabilité de la jouissance (ou du déplaisir) comme l’incontinence de la violence (ou du désir). D’un autre coté, la société capitaliste base ses créations politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles, ethniques sur les dettes productrices de culpabilité — tel que l’expose, par exemple, Maurizio Lazzarato dans La fabrique de l’homme endetté (disponible en pdf). Ce n’est pas une nouveauté, les chantres du Patricapitalisme (synthèse du patriarcat et du capitalisme) manipulent les tares humaines enkystées dans les profondeurs de l’inconscient.

À la fois constructives et négatives, la culpabilité et la dette instruisent nos manières de circonscrire un territoire ou s’éploient des pensées et des actions affirmatives et positives. En tant que valeurs négatives , la culpabilité et la dette délimitent un périmètre parce qu’elles sont logiquement et moralement inassimilables — par ailleurs aussi inassimilables que des corps étrangers impropres à la consommation. Prenons un exemple très simple : il est interdit par la loi de conduire avec 3 grammes d’alcool dans le sang parce qu’à la vue des statistiques et du nombre d’accidents que l’alcool provoque vous risquez de vous prendre un platane ou d’écraser un piéton. Cette éventualité participe d’une évaluation et d’une prise de risque aujourd’hui réduite à 0,5 gramme d’alcool par litre de sang. Voici pour le coté scientifique et logique des choses. D’un autre coté, écraser un piéton fait tâche dans le paysage et soulève des problèmes éthiques inhérents à la conduite en état d’ébriété. De plus, mettre sa vie en péril n’est pas plus acceptable. Voilà pour le coté esthétique et moral des choses. Précisons que je me moque de savoir si la logique est la subordonnée de l’esthétique et de la morale, ou réciproquement. En revanche, les valeurs négatives qui délimitent, limitent, circonscrivent mon action existent de manière inéluctable. En d’autres termes, si je transgresse la loi et prends le volant avec 3 grammes d’alcool par litre de sang, je sais que j’outrepasse les logiques de la sécurité routière et que je dépasse les bornes morales. Moralité, la simple projection d’une inculpation engageant un aveu, puis une condamnation d’où découlera une « reconnaissance de dette » a pour fin de circonscrire les actions légitimes et positives.

Dans le cadre de l’ordre public et de la vie sanitaire, il faut que le sujet intègre un ensemble de valeurs morales, de données logiques et de critères esthétiques qui fixent les conduites ou les interdits tout autant qu’un cadre productif relationnel, financier et sexuel, en résonance avec le cadre domestique, économique et sexuel. Pour un enfant, reconnaître qu’il est coupable d’une faute qu’il a commise suffit à faire acte de pédagogie, et à bâtir les cadres moraux, logiques, esthétiques nécessaires à la vie dans une cour de récréation. Toutefois, plus on avance en âge, plus les délits peuvent être dommageables. Et plus les délits sont importants, plus il est difficile de reconnaître ses fautes. En outre, plus la faute est grave, plus le sujet est en dette, il doit « payer sa dette à la société » pour employer la formule consacrée. J’évoque ici les cas de délinquance, et comme vous l’entendez, j’emploie des mots se référant tant au commerce qu’à la comptabilité ; le délinquant doit répondre de ses actes et payer le prix en retour, et quelque soit la forme que prend le « prix à payer » (amende, prison ou peine de mort) le délinquant est prisonnier d’un système le contraignant à l’aveu — qui confirme implicitement une « reconnaissance de dette ».

En regard d’une trame menant toujours au même point de capiton, la culpabilité tient à la « reconnaissance de dette », et ceci, au même titre qu’un enfant qui s’avoue à lui-même qu’il a commis une faute, afin de se déclarer en lui-même coupable, de se mettre à la place de sa victime (ou de lui accorder sa compassion), pour ensuite identifier et reconnaître sa dette — voire présenter sa dette (ses excuses) à ceux qu’il a floués, corrompus ou maltraités. Nous apprenons dès notre plus jeune âge à être redevables lorsque nous commettons un acte délictueux, mais pas seulement, puisqu’en définitive nous sommes redevables pour à peu près toutes les actions qui impliquent des échanges avec autrui. À ce point nommé apparaît une économie basée sur la réciprocité des échanges qui se doivent d’être idéalement égaux, équilibrés, équivalents comme équidistants. C’est par ailleurs la mission première de la justice, permettre que la condamnation et la dette soient à la hauteur des préjudices et de la perte. Par conséquent, un individu qui arnaque un autre individu est par définition coupable et soumis à la condamnation et à la dette.

Il reste que l’origine de cette pratique se fonde sur une économie relationnelle positive — certes différente concernant les procédures mais au final structurellement identique. Car au même titre qu’un individu qui commet un délit, celui qui reçoit un don n’est pas moins structurellement soumis à un « retour à l’envoyeur » égal ou supérieur qui, s’il n’est pas fait à temps, provoque un sentiment de dette ou de culpabilité chez l’un ; ou un jugement et une condamnation chez l’autre. Ces modalités propres aux échanges sociaux, économiques et culturels dessinent une structure quelque peu archaïque ménageant une économie des rapports de force, ou tout au moins qui relève d’un équilibre de la balance commerciale entre la circulation des affects et les échanges symboliques (nous en parlerons plus précisément dans le chapitre qui suit avec Marcel Mauss).

De manière factuelle, les objets de la dette ou de la condamnation sont par définition inassimilables. Raison pour laquelle un sujet qui rembourse ou paye de quelques manières ses fautes commises se libère de la condamnation comme se lave de ses dettes. Tant que le sujet est assujetti et redevable, la condamnation ou la dette restent en suspension dans le ciel des comptes non-soldés. Le sujet croule parfois sous le poids de la culpabilité, car il arrive que la condamnation et la dette soient beaucoup trop lourdes pour être portées et soldées. Parfois à charge pour toute une vie, le poids de la culpabilité écrase,  logiquement, la conscience du coupable. Logiquement puisque dans les faits le sujet-maître a tôt fait d’effacer de sa mémoire vive le poids des dettes — trop embarrassants, parfois insoutenables, donc inassimilables. L’oubli, la dénégation et le refoulement sont d’une grande utilité. De plus, et en regard des engagements politiques ou criminels, le sujet peut feindre de reconnaître sa dette et simuler la culpabilité. Le processus est cependant identique en terme de dénégation de la faute ; au détail près que dans une des alcôves de sa conscience se trouvent d’autres marqueurs idéologiques plus puissants en termes d’identifications logiques et d’entités morales — comme par exemple un intégriste appartenant au Groupuscule des Saucisses au Tofu que l’on tente de ramener à la raison bananière, qui fait amende honorable et s’avoue coupable parce que le culte culinaire auquel il s’identifie l’autorise à feindre la culpabilité et la dette face aux mécréants de l’industrie agro-alimentaire — afin d’être libéré au plus vite…

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Prenons maintenant un autre point de vue. Être reconnu par ses tuteurs ou par l’institution provoque la création d’un objet de croyance sous la forme d’un objet de récompense — du cadeau d’anniversaire à l’obtention d’un diplôme en passant par la consécration radiophonique ou télévisuelle. Le sujet s’identifie pleinement et manifestement à un objet de récompense. Le gain et la jouissance qu’il en retire pousse le sujet à s’identifier positivement en tant que dominant et possédant légitime — tel un sujet-maître baignant dans la plus délicieuse des auto-satisfactions. Techniquement, il n’y a pas plus grand contentement que le contentement de soi.

Si l’on poursuit la logique de cet enchevêtrement, ce devrait être du pareil au même pour les auteurs censés s’identifier à une condamnation ou à une dette. Il reste que les délinquants ou les individus corrompus désirent rarement s’identifier à une condamnation ou à une dette tant qu’ils échappent à la publicité de leurs délits. Nous pourrions même dire qu’ils s’en satisfont et s’en vantent en catimini tant que les actes délictueux ne sont pas condamnés et exposés aux yeux de tous. Nous sommes par ailleurs étonnés par la toute puissance de la dénégation qui, tant qu’elle n’est pas révélée par l’inculpation et la preuve, semble agir sur les délinquants comme un écran de fumée qui réduit les actes délictueux ou criminels à un travail comme un autre, voire comme une tâche quotidienne. L’inculpation ou l’accusation, la condamnation ou la dette sont par définition inassimilables, puisqu’au final non cumulables ni capitalisable en terme de ‘‘contentement de soi’’ public participant du sens commun. On le constate par ailleurs avec ces femmes et ces hommes politiques inculpé·e·s qui, tant qu’elles et ils bénéficient de la présomption d’innocence, nient publiquement leurs forfaits aussi énormes qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine — surgit ici une pensée émue pour les François, les Nicolas, et les Jacques.

Il existe bien entendu des exceptions dans ce domaine, comme par exemple avec le philosophe communiste Louis Althusser qui, dans son ouvrage L’avenir dure longtemps, fait une auto-critique radicale de son geste criminel — l’auteur en question ayant assassiné sa femme dans un moment de démence. Acquitté, il n’est pas satisfait du jugement rendu. Althusser affirme sa culpabilité, demande que justice soit faite, s’auto-inculpe et se condamne à l’aune d’une poignante biographie. Dévoré par la culpabilité et la dette, l’esclave juge le maître en lui prédateur et criminel. Et comme nous l’avons déjà noté, d’autres exceptions existent, notamment lorsque le coupable affirme publiquement que son geste délictueux ou criminel poursuit une cause métaphysique, religieuse ou idéologique en tout point supérieure aux lois, aux normes et aux règles qui l’inculpent.

De manière générale, les objets de condamnation qui engagent la « reconnaissance de dette », la culpabilité et la mauvaise conscience sont accumulés mais non assimilés. Les objets de condamnation et la dette qui en découle sont tenus à bonne distance par le maître, il reste qu’ils sont tout de même réservés par l’esclave. Sans pour autant avoir la possibilité d’évacuer ces objets de connaissance (et dont il a pris connaissance), le maître les laisse en suspension dans le ciel de la dénégation. Le maître assimile et jouit des objets de récompense validant des gains. Les objets de récompense incarnent par conséquent des objets de croyance — des horizons remplis de cornes d’abondance auxquels le maître s’identifie, des objets plaisants et chatoyants identiques à eux-mêmes, par définition indivisibles et non partageables. Cette dernière instance indique un comportement fusionnel avec les choses, du moins un commerce avec les choses et par-delà les choses elles-mêmes, ça jouit par tous les trous du manque ; alors que l’esclave ne cesse d’être aliéné par le désir de l’autre et de l’Autre. La logique veut que le maître vise, prenne, assimile et jouisse ; alors que l’esclave, pris entre les désirs du maître et les volontés familiales et collectives, se doit en permanence de trouver des solutions, des compromis, des consensus. L’esclave négocie et légifère en permanence.

Pour établir une lecture plus aristotélicienne, le corps jouissant du maître incarne le pathos ou le réel; le logos légiférant des volontés familiales et collectives représente quand à lui l’ethos et l’imaginaire ; enfin, l’être parlant de l’esclave se soumet au logos et au symbolique. Le réel, l’imaginaire et le symbolique représentant, de son côté, l’équation lacanienne.

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Prenons quelques exemples qui permettrons d’éclairer l’appétence du maître à viser, prendre et assimiler, comme d’observer l’aptitude de l’esclave à recevoir, accumuler et réserver. En tant que maître, vous offrez un bouquet de fleurs à une femme dont les traits de caractères comme les signes extérieurs convoquent l’aveuglement amoureux et l’appétit sexuel. Sur la base de ce don, vous espérez et projetez qu’elle vous rende la pareille. Une dette est subrepticement contractée sous la forme d’une demande — et non d’une offre purement gratuite. Cette femme n’est peut-être pas disposée à répondre à vos sollicitations et encore moins à s’imaginer prendre en charge une demande sous la forme d’un bouquet de fleurs ou d’une conversation autour d’un verre, donc de prendre en charge votre don au titre d’un dû que vous désirez lui imposer. Il est probable que cette femme refuse le bouquet sachant qu’elle s’engage à contracter une dette sous la forme d’un retour à l’envoyeur. Ou bien, cette femme vous signifie son embarras qui, dans ce cas de figure, représente une première marque de culpabilité ainsi que le poids de la demande. Ou enfin, elle accepte l’offre, donc la demande, et se met dans la position de vous devoir quelque chose en retour, et en l’occurrence son amour ou autre forme de verbalisation sentimentale — bien qu’elle puisse renverser la situation et vous jeter un peu de monnaie comme à un mendiant ou vous offrir une boite de sardines périmées. La sagacité n’a heureusement pas de limite.

Dans ce cas de figure sans ambiguïté, et quelque peu éculé au regard des nouvelles amourettes numériques qui se répandent sur le web point deux sous la forme de sites de rencontres, vous êtes dans l’attente que votre geste soit identifié et reconnu. Ne pas reconnaître une offre incarnant l’objet de votre demande de récompense renvoie l’ensemble de votre petite personne (esclave et maître), chargée d’intentions amoureuses ou salaces, à la surface d’une petite flaque nauséabonde, sale et moche. Ne pas reconnaître votre requête c’est refouler le sujet maître que vous imaginiez « être » pour l’autre ; autre qu’à l’instant précédent vous imaginiez parfaitement identique à vos désirs les plus fous-fous. Malheureusement, l’autre n’est pas cet autre en vous qui écoute toutes vos salades assis en tailleur sur le sol de l’étendue des représentations et des concepts. L’autre est comme vous, esclave et maître. Moralité, vous finissez par laisser s’installer des « passions tristes » (Spinoza), par définition inadéquates concernant le bon déroulement des jours heureux. L’autre que cette femme dresse contre votre désir fait plutôt l’effet d’un objet d’inculpation non assimilable, tel un objet de condamnation non capitalisable.

La frustration, l’humiliation, la mauvaise conscience et la culpabilité fond écran pour un temps, du moins le temps de prendre d’autres dispositions propres à l’animal blessé dans son amour propre. Car la question n’est pas tant le refus que vous devez à un moment ou un autre accueillir pour finir par le rejeter, la question est de comprendre pourquoi votre désir si beau, fort, intelligent, intact, souverain et identique à lui-même n’est pas satisfait par la plus sexy des femmes intelligentes ? Et bien, parce qu’il existe manifestement au sein de l’économie des rapports de force des limites et des seuils parfois infranchissables, représentant par définition la négation radicale des désirs, appétits, vices et convoitises qui, le plus souvent, trônent tout juste en dessous d’une ceinture en croco simili cuir. Ainsi, et du haut de votre orgueil vous observez votre souveraineté froissée, offusquée, blessée, piquée, meurtrie — cette dernière opération consistant nonobstant à laisser l’auto-inculpation, l’auto-accusation, l’objet de condamnation et le jugement dernier stationner dans les bras de l’esclave par définition affecté aux tâches ingrates et dégradantes.

Notons au passage que lorsque la chimie animale composée d’hormones et de phéromones envoie des signaux positifs des deux côtés, et permet aux deux bêtes humaines de se confondre par-delà les apparences, la sueur et la bave prennent bien entendu le relais. Dans le domaine de la re-production humaine soumise aux objets de récompense, la représentation comme la prestation des femmes et des hommes sont en réalité comique et fort laides, bien qu’en vérité tragiques et délicieuses — aucun bipède humain n’échappe au miracle du coït ni au mirage de l’amour qui, manifestement, contribuent à préserver la paix entre les peuples. Moralité, l’amour est une illusion nécessaire comme l’affection un besoin primaire.

En revanche, si vous adressez un bouquet de fleurs à votre mère le jour de la Fête des mères, ce don résonnera comme la marque de ce que vous lui devez en terme d’éducation, de soins, d’amour, et tel un dû. Et il en de même si vous le faites par pure convention, puisque vous respectez une norme ou un rituel culturel. Vous adhérez par conséquent à des principes culturels (voire patriotiques si l’on se réfère à la « Fête des mères » instaurée par le Maréchal Pétain en 1941) par le biais d’un présent. Ce dû est en réalité un contre-don qui soulage votre dette tout droit issue des désirs voraces mais bienveillants de votre mère, comme il souscrit aux devoirs filiaux. En tant que maître et esclave, vous calculez et anticipez le poids de la culpabilité que vous transformez en objet de récompense : la reconnaissance et l’amour de votre mère.

Enfin, vous faites un don d’argent à une association caritative. Dans ce cadre, il est convenu de ne rien attendre en retour. L’association ne vous doit rien car le degré de satisfaction symbolique que vous tirez de ce geste débonnaire est la manière de vous dédommager. L’argent offert est symboliquement récupéré — ou de façon plus pragmatique, vous faites déduire la somme de vos impôts. Le don représente ici un objet de récompense que vous vous adressez à vous-mêmes.

Plongés au cœur de l’économie des rapports de force, nous ne cessons de fabriquer des dettes ou des dus, comme des objets de condamnation et des objets de récompense. Nous n’arrêtons pas d’accumuler des dettes et de capitaliser des dons. Ainsi, notre passion pour l’argent, tout comme l’importance que nous lui accordons en tant qu’objets de condamnation et de récompense, est une extension des relations affectives et coercitives, des besoins et des nécessités. Sur le site du Collège de France on trouve une conférence de Catherine Tallon-Baudry qui s’intitule Money in the Brain. Cette belle contribution indique à quel emplacement dans le cerveau se loge la reconnaissance de simples pièces de monnaies (actuelles ou anciennes). La région du cerveau d’où part l’impulsion électrique indiquant notre attraction pour l’argent est celle de la faim. La plasticité du cerveau et les qualités d’adaptation propres à notre espèce font en sorte que l’argent s’invite au titre de nécessité insatiable en lieu et place du besoin nourricier. Enfin, et concernant l’argent en tant que tel : on accorde de la valeur à ce qui compte au sens strict. Le numéraire ‘‘compte’’, on compte sur des unités comme on compte des unités. La valeur intrinsèque de l’argent s’édifie finalement sur le double sens d’un mot désignant à la fois l’accumulation et l’identification.

Autre exemple. Pensez une seconde à l’adultère, et réfléchissez à ce qu’il engage en termes d’action mais aussi en termes d’interdit infranchissable pour bon nombre de nos contemporains — et ceci, bien entendu, non en termes de partie de jambes en l’air derrière un buisson ardent mais en tant qu’aveu qui rompt le paisible déroulement des petites affaires familiales, professionnelles, publiques. Nous sommes les dépositaires de ‘‘l’objet adultère’’ à la fois comme objet de récompense et objet de condamnation. Nous ne voulons pas être identifiés à une valeur négative qui détruit les relations propres à l’économie domestique et sexuelle de la vie de couple. Négation inassimilable, nous dissimulons l’adultère sous la commode de notre conscience. Dès qu’on nous identifie publiquement à des valeurs négatives, nous ne voulons (dénégation) ni ne pouvons (refoulement) en être les dépositaires, et faisons tout notre possible pour en débarrasser et laver au plus vite notre conscience par tous les moyens à disposition.

Enfin, lorsqu’un interlocuteur froisse notre ego, nous tentons par quelques moyens de lui signifier (inculpation), notamment pour obtenir des excuses (dû) qualifiant ainsi la reconnaissance de dette. Ou bien, lorsque que nous avons blessé quelqu’un, nous nous mettons en tête de lui devoir des excuses (dette) — une auto-inculpation que l’on s’adresse. Comme le signale notre ami Schopenhauer, ça n’arrête pas jusqu’à la fin de notre vie ponctuée d’ennui et de souffrance. Nous accumulons des dettes et capitalisons des dons à longueur de temps. Nous ingérons des objets de condamnation tels des boulets indigestes s’agglutinant dans l’inconscient, ou bien, tout juste en équilibre sur le bord de la conscience. Nous sommes dépositaires de négations qui empêchent, entravent, jugulent notre liberté omnisciente et omnipotente. Bien que la dénégation et le refoulement agissent au titre de jokers, nous sommes quotidiennement confrontés à des demandes, des devoirs, des charges, des dons / dus / dettes, des interdits, et finalement à des valeurs négatives que nous ne pouvons assimiler parce qu’elles ont pour fonction d’être inassimilables en tant que bordures, enclos, barrières, seuils, limites d’un périmètre où s’exposent les valeurs positives.

2.1.4 ENDETTEMENT ET DIVIDENDE

En développant la notion de potlatch, le socio-anthropologue Marcel Mauss met en place une théorie éclairant les fondements de l’économie des rapports de force. Techniquement, le potlatch illustre des échanges non-marchands ayant pour fin de renforcer les liens et les relations de bon voisinage entre deux groupes. Nous concernant, et au même titre que les autochtones observés par Mauss, l’apparente gratuité des échanges est si ancrée dans les comportements humains que nous reproduisons ce genre de cérémonie quotidiennement sans s’en apercevoir. Le principe conditionnant tous les échanges humains tient en trois mots : donner, recevoir, rendre.

La mécanique est la suivante : le don est le signe manifeste de la souveraineté du donneur. Le protocole veut que le receveur fasse allégeance et accepte le don en question. Le receveur rend cependant la pareille, la plupart du temps en ajoutant un supplément. Le supplément que le receveur (du don) ajoute à son contre-don peut s’entendre comme un signe de souveraineté. Pour le premier donneur qui accepte de recevoir quantitativement le même don avec un supplément c’est aussi reconnaître la souveraineté du premier receveur. Le (premier) donneur fait à son tour allégeance. D’un point de vue protocolaire, les deux egos sont comblés sans qu’il y ait eu le moindre conflit. Le rapport de force est égal à zéro. Les deux sont souverains et font chacun preuve d’allégeance au sein du don et du contre-don. La réciprocité n’engage pas la symétrie, il s’agit d’un arrangement engageant les échanges et les alliances dans le cadre d’une démonstration publique.

Notons pour plus tard qu’il en est de même avec le salut chez les chimpanzés. Le salut est un signe d’allégeance envers le mâle dominant ou envers un chimpanzé supérieur au sein d’une hiérarchie en ligne droite. La reconnaissance de la souveraineté d’un chimpanzé supérieur passe par le geste d’allégeance d’un chimpanzé inférieur. Le geste est univoque. Le chimpanzé inférieur manifeste sa soumission et ne produit en aucun cas de contre-don permettant que les rapports de force s’équilibrent.

Prenons un exemple. Nous sommes le vingt-deux décembre. Je dépose sur le palier de ma voisine des sucres d’orge pour ses deux gamins. Le lendemain matin un sachet de chocolats plus couteux est accroché à la poignée de ma porte d’entrée. La simplicité de ce geste condense l’ensemble de nos relations au quotidien. Il s’agit de donner, de savoir recevoir et de rendre la pareille — toutefois en ajoutant un supplément en termes de valeur afin de signifier autant sa bienveillance, sa supériorité que sa souveraineté. Bien entendu, dans le cadre des relations humaines et de la sainte famille, c’est toujours donnant-donnant, l’état d’esprit du potlatch est parfaitement intégré aux relations familiales, amicales et professionnelles, et dans mon cas, aux relations de bon voisinage.

Marcel Mauss pense qu’un don sous la forme d’une chose contient une partie du donneur, d’après lui, la partie (de soi) se doit de revenir au donneur par le biais du contre-don. Mon interprétation est un soupçon différente. D’après moi, et lors d’échanges anodins, nous chargeons l’autre d’une demande (don) sous la forme d’une offre gratuite. Il reste que pour notre espèce rien n’est en-soi gratuit, par conséquent l’offre est inconsciemment et systématiquement perçue, entendue, comprise telle une dette ou un dû. Dans une certaine mesure, notre espèce a trouvé le moyen de contourner la puissance de prédation qui n’a d’autres objet que viser, prendre et assimiler, et par extension, dominer, opprimer, soumettre, exploiter, posséder. En revanche, donner, recevoir et rendre sont les négations de la sélection, de la préhension et de la possession. Le potlatch participe d’un jeu de dupe consistant à donner sous une forme pour reprendre sous une autre forme. C’est une façon d’éviter les conflits inter-humains et d’entériner une économie des rapports de force. Par ailleurs, la logique veut que plus notre demande (don) est forte, importante, pressante ou nécessaire, plus les mécanismes de la puissance de prédation nous incitent à penser que le receveur nous doit quelque chose.

D’un autre coté, le potlatch est une version du caractère comptable de la culpabilité. Dès l’enfance, nous accumulons des dettes affectives et capitalisons des dons affectifs, comme nous apprenons plus tard à contracter des dettes sentimentales ou à capitaliser des dons filiaux / amicaux — en regard des soins de la mère, de la bienveillance du père, des tuteurs, des ami·e·s, des instituteur·trice·s, voire en relation à l’embrigadement métaphysique, religieux et idéologique personnifiés. De ce commerce affectif souscrivant au bilan comptable des symptômes la psychanalyse ne cesse d’en décrire les contours et les mécanismes. Toutefois, dans le cadre de la société de marché les pratiques du potlatch s’interprètent de manière plus contractuelle. D’enjeux affectifs gratuits se rapportant à la famille ou aux relations extérieures, nous passons à des logiques entrepreneuriales propres à motiver le commerce et la consommation comme à stimuler les rapports de production — sans omettre que les échanges sont contraints et ne se basent plus sur le libre arbitre ni sur l’interprétation des signes. Par exemple, si mon banquier me prête de l’argent (don), je suis contractuellement obligé de lui rembourser (contre-don), je ne vais pas pouvoir interpréter la nature de ce don qui m’endette et lui offrir en échange une bouée en forme de lapin-canard. De plus, le supplément est imposé par le banquier / donneur sous la formes d’intérêts dus.

Les retours à l’envoyeur propres au potlatch ont aussi lieu dans le cadre du dogme religieux et de l’idéologie politique. Le sujet bénéficiant de la grâce des curaillons ou de l’attention des politicards est forcément endetté et redevable, il se doit de poursuivre à la lettre les conduites religieuses ou adhérer aux choix du parti — sans omettre d’offrir ses services ou son argent — des suppléments qui renforcent sa souveraineté au même titre qu’ils confirment son allégeance. On le constate de manière plus factuelle lors des évolutions de carrière à l’Assemblée nationale. Un citoyen soucieux du bien public obtenant un siège de député, qui en regard de ses compétences bénéficie d’un poste à la commission des finances, changera inéluctablement de comportement avec sa base en province. Autrement dit, l’élu en question préserve ses intérêts (souveraineté) et protège ses nouvelles relations (allégeance) qui lui ont permis d’accéder à un grade supérieur : la commission des finances. Au sein de l’Assemblée, devenir le contre-maître de l’aristocratie financière offre des avantages autrement plus intéressant que l’amère et difficile défense des intérêts locaux. Retourner sa veste ou changer de cap participe des circonstances et des contextes de luttes de prestige organisées dans un cadre donné entre personnes proches en termes de rang ou de clan (familial, amical, politique).

Il existe enfin une troisième mutation du potlatch. Là encore, je me détourne des analyses de Karl Polanyi et du Grand Partage, et spécule plutôt sur la perversion du protocole égalitaire. Donc, le supplément gratuitement accordé lors d’un potlatch (tribal, familial, amical, politique) a été reconditionné au sein de l’entreprise privée. Si le supplément représente les intérêts dus lors d’un prêt bancaire, il fait aussi office de plus-value lors de la création de valeurs marchandes.

Quand Marx analyse les rapports de production entre une personne morale (entreprise) et ses salariés, il expose une forme aliénée et pervertie du potlatch. Lorsqu’un patron offre un emploi rémunéré (donner), le salarié répond positivement à une demande (recevoir) en contre partie de sa force de travail (rendre). En déportant les mécanismes du potlatch au sein d’un régime coercitif, le Patricapitalisme corrompt le mécanisme anthropologique, puisque que la force de travail déployée (contre-don) est surexploitée en comparaison à l’ensemble des besoins socio-économiques contenus dans le revenu du salarié. Sans compter les investissements, les matières premières et autres charges de l’entreprise, la part de « travail gratuit » (Marx) que fournit le salarié représente le supplément ajouté lors du potlatch, ici transformé en une valeur supplémentaire (plus-value) — qui illustre la souveraineté comme l’allégeance du salarié, toutefois mené par le bout du nez. Car la part ajoutée (le supplément) qui fonde l’équidistance dans les relations inter-humaines est dans le monde du travail surdéterminée, et finalement détournée de sa fonction première qui consiste à soustraire des relations humaines les conflits basés sur la sélection, la capture et la possession — afin de parvenir à un rapport de force équilibré. L’équilibre protocolaire intrinsèque au potlatch mute en un régime contractuel et coercitif au profit de celui qui possède la maîtrise d’ouvrage et le capital, donc les conditions de productions qui permettent de détourner de sa fonction première le supplément en travail gratuit et en plus-value marchande — en passant par-dessus les principes du contre-don qui n’ont d’autres fins que de rendre la pareille de manière équidistante, ou presque. L’ironie veut également que le salarié ajoute encore de la valeur ajoutée (supplément) en ne comptant pas ses heures ou son investissement personnel.

Reste à savoir si le but de la manœuvre consiste pour les propriétaires du capital et des moyens de productions dans un pur moment de sadocynisme, à sacrifier des salariés sur l’autel de la plus-value, de la rentabilité et du profit. Ce qui par ailleurs se produit manifestement dans le cadre des burn-out ; de la pénibilité au travail relative aux suicides d’agriculteurs enchaînés à l’industrie agro-alimentaire ; du harcèlement moral relatifs aux suicides de salariés de France Télécom ; etc. Les chefs d’entreprise profitent de l’échange de bons procédés entre l’entreprise et le salarié qui tient autant à l’engagement moral de l’employé qu’à l’exécution de tâches déconnectées des rapports de production. Par exemple, les actuels managers manipulent à ce point les rapports de production que le salarié est invité à devenir un associé auto-entrepreneur de l’entreprise afin que s’ajoute à son engagement personnel un investissement gratuit pris sur son temps et ses fonds propres. L’exploitation du supplément ajouté des entreprises disruptives est ainsi parvenue à son comble.

Enfin, une note importante. Comme nous le verrons dans Métaphysique d’un genre, notre espèce ajoute un supplément iconique et nominal à toute chose, par-delà les apparences et les phénomènes, afin d’imaginer dominer et posséder toute chose. Cette opération consiste à projeter / inoculer une raison d’être aux choses, aux mots, au vivant comme à l’être humain. De ce point de vue, il est clair qu’au sein d’une relation / médiation, sollicitant une demande / échange, la stratégie consiste à affirmer sa souveraineté sur toutes les choses par-delà les apparences. Mais il est fort probable, en regard des systèmes de croyance stimulant la culpabilité et la dette, comme canalisant la jouissance et la peur, que cette projection soit simultanément le signe d’une allégeance envers les choses, les mots, le vivant ou l’être humain.

Anthropologiquement, l’économie des rapports de force s’équilibre ainsi au sein d’une double comptabilité, nous sommes à la fois créditeur et débiteur, nous capitalisons autant que nous nous endettons au-delà des apparences par le biais d’un supplément iconique et nominal. Cependant, si nous établissons le bilan de notre règne sur la nature et nos propres semblables (depuis l’usage des sciences séparé des systèmes de croyance), l’équilibre des comptes n’est en aucun cas satisfaisant — en regard de l’augmentation et de la galvanisation de la puissance de prédation (économique et politique, financière et militaire) qui vise, prend, assimile tout sur son passage. Pourtant à l’origine des protocoles égalitaires, l’économie du don, la réciprocité, la symétrie, la solidarité et la moral semblent au contraire renforcer, dynamiser et raffiner l’économie de marché, l’esprit de compétition, le calcul et la stratégie.

YVAuBUZ

Les objets de condamnation ou de récompense, la dette ou le gain ont pour fonction de nous maintenir en éveil concernant les devoirs (égalité) et les droits (liberté). Les systèmes de croyances autant que les valeurs coercitives — sous la forme d’institutions religieuses, de cultures nationales, d’entreprises bancaires, voire d’impératifs administratifs — nous chargent, nous endettent et nous condamnent à porter le poids d’une existence réglée sur la fermeture et l’ouverture de la bourse comme sur les réformes néolibérales qui s’abattent sur nos moldémocraties. Instruire et motiver la culpabilité et la dette des masses laborieuses est un art qui dépend de l’intensité et de la densité des charges, du volume et du poids des demandes réparties dans nos esprits, nos estomacs et nos porte-monnaies. Chaque don anodin, simple adresse ou demande, offre d’emploi, impératif familial, réclamation commerciale, injonction administrative, demande de paiement, poursuite judiciaire,… y contribue.

Si d’un côté il semble que nous soyons contraints par le Patricapitalisme ; d’un autre côté, il apparaît que nous sommes également pétris par la servitude volontaire (La Boétie). Si la culpabilité et la dette sont issues d’un raffinement des systèmes d’aliénation, il n’en reste pas moins que le commun des mortels désire étrangement les engendrer, les encourager et les provoquer. Les personnes qui manifestent le besoin d’inventer des dettes et de porter des charges financières, symboliques et affectives sont légion. On court au crédit à la consommation, on caresse nos rêves de réussite professionnelle, on chérit nos carrières universitaires, on s’endette pour l’achat de couronnes de lauriers, on macère dans la boue pailletée de la distinction sociale.

Si l’inquiétude du lendemain et simultanément la fuite en avant sont créés de toutes pièces durant l’enfance, elles sont aussi entretenues tout au long de notre vie. Un père de famille culpabilise d’être au chômage ; une femme s’en veut de ne pas avoir d’enfant ; un grand-père s’impose un patrimoine à léguer ; une panouille regrette de ne pas avoir de Rolex à 40 ans, etc. Dès notre enfance, les devoirs simulent la culpabilité et stimulent la dette qui aménage et ménage les futurs oripeaux du capitalisme — à la fois splendeur et misère de l’idéologie patriarcale. Les objets de condamnation suivi de leur cortège de dettes représentent un point de contact avec le poids des réalités ; telle une charge ayant pour fin d’engager un mode d’existence plus fusionnel et plus intense ancré dans la contrainte et la coercition.

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Le Patricapitalisme a la capacité, voire l’étrange faculté, de créer des groupes clos, fermés sur eux-mêmes et séparés du reste du monde ; de la même manière que les modèles auxquels les peuples étaient naguère soumis (tribu, clan, caste, oligarchie, aristocratie). Toutefois, le Patricapitalisme ventile ses pouvoirs sous un angle plus horizontal et idéologiquement séparé d’un horizon commun, voire d’un sens commun. Les individus n’appartiennent plus à un tout sous la forme d’un royaume, d’une nation, d’un état ou d’un empire ; ils ne sont plus reliés à un noyau symbolique qui permet de s’identifier aux parties d’un territoire bien délimité. Désormais, le territoire commun est pour ainsi dire composé d’une multitude de propriétés privées où chacun tente de préserver et de rentabiliser son petit capital. Depuis la crise pétrolière de 1973, et suite aux OPA effectuées par l’aristocratie financière sur les conditions mondiales de production, nous assistons à toutes les formes d’allégeance des dirigeants des moldémocraties. Les pays industrialisés les plus riches participent à la séparation de plus en plus indécente entre les classes possédantes et les populations précarisées. La gentrification des quartiers et autres méthodes de protection des biens et des corps témoignent des ruptures renforçant l’horizon dualiste.

Si le Patricapitalisme exècre les conflits locaux proches des grandes banques et des centres de décisions, il canonise ceux susceptibles de faire baisser le prix de la main d’œuvre et des matières premières. Concernant l’économie des rapports de force qu’instaure les guerres du capitalisme, l’aliénation des corps, l’extorsion de services et le pillage de biens dans de lointaines contrées ont pour objet d’accumuler des richesses comme de se prémunir des conflits. Ainsi, la délocalisation / déterritorialisation instruit autant la rentabilité et les modes de production (usines délocalisées, mobilité des salariés, précarisation des contrats de travail) que des conquêtes de marché justifiant des solutions armées. Les guerres actuelles au Moyen-Orient ou en Afrique n’ont d’autre objet que le contrôle des énergies fossiles. Les écrans de fumée religieux et idéologiques maintenant les populations dans un état de stupeur à des milliers de kilomètres profitent pleinement aux personnes les plus riches — par ailleurs ghettoïsées. De ce point de vue, le terrorisme est l’autre manière de délocaliser / déterritorialiser les guerres du Moyen-Orient, la plupart du temps en reportant la terreur sur des civils. Les attentats exécutés le plus souvent par de jeunes mâles religieusement embrigadés et idéologiquement décervelés renforcent la haine intercommunautaire qui, forcément aliénée par le patriarcat, se prépare au pire et réclame à cor et à cri des kapos.

Nous assistons au retour en force de mouvements politiques qui enrégimentent les populations autour de projets faisant miroiter la réapparition de la souveraineté nationale qui déboucherait sur le partage des ressources d’un territoire commun et fermé, comme préserverait l’idendité religieuse et culturelle de la nation. Dans les faits, il apparaît que ces autocrates ne redistribuent les dividendes qu’à une minorité d’acteurs. En outre, l’accroissement de ce type de pouvoir ne peut plus s’extraire des mécanismes du Patricapitalisme. On le constate en Chine, en Russie, en Turquie, en Hongrie, en Inde, etc. Les enjeux pour les démocratures sont désormais les mêmes que ceux des moldémocraties — quoiqu’avec les libertés conditionnées en moins. Les démocratures forment des oligarchies contraignants les grosses fortunes à suivre leurs politiques autoritaires, alors que les moldémocraties incarnent un groupe d’opportunistes souscrivant aux ordres et commandements de l’aristocratie financière. Bref, entre la peste et le choléra les peuples doivent dépasser leurs régimes de croyances surannées et se débarrasser de leurs traditions patriarcales obsolètes.

Le Patricapitalisme se base sur la séparation et la sécurisation des biens, des services et des corps. Il incarne le principe actif et paranoïaque des sociétés matérialistes et individualistes soumises à la volonté du Logos phallocentré. Le patricapitaliste est un individualiste forcené pris dans les conventions conservatrices et réactionnaires. Figure du chimpanzé psychopathe, il incarne d’un coté le fer de lance du néolibéralisme et des dérégulations au sein des moldémocraties ou des démocratures tout en préservant une vision carcérale de la famille et une conception pénitencière de la société civile. L’alliance entre l’obscurantisme patriarcal et les techno-sciences libérales, donc entre la raison mythique et la raison instrumentale, n’est qu’en apparence contradictoire.

2.1.5 QU’EST-CE QU’UNE ADRESSE ?

Un ensemble de gestes, d’expressions, de comportements conditionne une première prise de contact. Un bonjour a lieu, et nous attendons en retour le même bonjour. Nous demandons si ça va ?, ou comment ça va ?, et nous nous prévoyons la réponse : ça va… et toi ça va ? Nous développons un cours discours afin de légitimer le ça va ?. Nous évoquons nos activités, ou pour éviter la question, parlons du temps qu’il fait. Chaque interlocuteur réagit au moindre signe, aux mimiques, au léger tremblement de la main, au geste qui en dit long, etc.

Au-delà des conventions propres à chaque groupe, communauté ou culture, quelque chose semble structurer l’adresse. Adresser la parole à quelqu’un relève de l’attente d’une réponse dans l’instant qui suit notre demande. Si la réponse ne vient pas, quelque chose cloche. Par conséquent, il existe un devoir de réponse qui n’est pas sans rapport avec un art de recevoir. Même si après le premier contact nous nous engageons dans un monologue qui ne laisse aucune place à notre interlocuteur, il nous faut tout de même ouvrir une discussion. Une personne nous adressant la parole sans attendre de réponse n’est pas en position d’échange. Proche ou inconnu, ce genre d’individu est souvent perçu comme une pathologie sur deux pattes. En d’autres termes, le premier mot que nous adressons à quelqu’un se réfère à un salut d’où découle une demande, et notamment une demande de réponse. Salut qui n’est pas sans rappeler celui des chimpanzés incarnant une forme d’allégeance.

De ce point de vue, nous pourrions peut-être traduire autrement la formule donner, recevoir, rendre et oser lui prêter une autre forme comme demander, réceptionner, répondre. Comment comprendre ce mécanisme, cet automatisme qui dans le cadre de nos relations sociales, amicales ou familiales est perçu comme la moindre des politesses ? En outre, si nous adressons une demande dans l’attente d’une réponse, nous pourrions aussi nous poser la question de savoir quelle est la nature du dépôt en question, de quel dépôt l’interlocuteur est-il le dépositaire ? Dans le cadre de nos échanges quotidiens, est-ce l’expression du don ou de la dette ?

Partons du principe que toute adresse se réfère à une demande — sachant que cette demande est réceptionnée à la fois comme don, dû et dette. Lorsque que j’adresse une demande à quelqu’un le mouvement le plus naturel est de s’en libérer en y répondant par l’affirmative, ou bien la négative, l’interrogative, l’interro-négative, voire par l’injonction, l’interjection, etc. En acceptant de répondre à ma demande, une conversation s’engage allant jusqu’à l’abandon mutuel de chaque interlocuteur. La conversation se termine comme elle a commencé avec une formule de politesse ; quoique pour les conversations avec plusieurs interlocuteurs, lors d’une soirée mondaine ou une kermesse, le salut est un principe alors que « l’au revoir » n’est pas obligatoire.

Dans le cadre d’une conversation, l’action s’apparente à l’envoi d’une demande, à sa réception comme à un retour à l’envoyeur. La réception de la demande par notre interlocuteur est au même titre que la culpabilité et la dette inassimilable bien qu’elle soit bien entendu cumulable (entre autre dans la mémoire). En d’autres termes, nous déposons une parole. L’interlocuteur est le dépositaire de ma parole. Ma demande est comme un corps étranger que l’interlocuteur prend en charge en attendant de s’en débarrasser, de l’oublier ou de me la retourner. Tel un ingrédient hétérogène, une parole incarnée loge durant quelques instants dans l’étendue des représentations et des concepts de l’interlocuteur. Certes, à distance, et dans le cadre des échanges e-mails, nous oublions sciemment de répondre à bon nombre de demandes ; l’absence de réponse signifiant clairement que nous ne désirons pas être dépositaire de la demande ni débuter un échange — des e-mails qui la plupart du temps sont de simples informations ou publicités qui ne nécessitent pas de retour à l’envoyeur.

Prenons un exemple. Je me souviens avoir vécu une situation d’exception lorsqu’un opticien me transforma en dépositaire de ses demandes. Au cours de l’échange, je refuse cinq propositions qui toutes consistent à ajouter un coût supplémentaire à ma paire de lunettes. À chaque refus de ma part, je sens que je rétrograde socialement. Du fait qu’il ne parvienne pas à me sortir du déroulement de l’action que je me suis fixé, le vendeur en échec a l’art de mépriser mon art de recevoir, donc de snober, honnir, souiller royalement toutes mes réponses, certes négatives mais courtoises. Durant cet entretien, je suis passé du client souverain et bienheureux au vulgaire mec ordinaire et sans moyens. En répondant par la négative à chacune de ses propositions, je refuse radicalement d’être le dépositaire de ses demandes — commerciales. Cet exemple qualifie la structure à la fois symbolique et archaïque du potlatch qui conditionne manifestement les relations humaines, tout comme elle pointe la manière dont les échanges commerciaux pervertissent la notion de don et de contre-don.

Le mécanisme demander, réceptionner (un don-dû-dette), répondre semble le même pour chaque ouverture à la discussion comme pour chaque conversation. Lorsque je dis qu’une adresse ou une demande est la tentative de mettre son interlocuteur en dette, j’entends que ce n’est pas évident à comprendre puisque dans le cadre de nos échanges quotidiens et anodins nous ne devons logiquement rien à personne. Ici, il est nécessaire de saisir ce que veut dire la reconnaissance de dette dont l’objectif est de nous maintenir dans l’enclos de la négativité. Au quotidien, nous accumulons imperceptiblement des  dettes, ou capitalisons des dons, et il est impossible de les absorber ou de les digérer tous indifféremment. Évacuer la charge ou le poids d’un don / dû / dette déposé sur le sol de l’étendue des représentations et des concepts est certes variable en fonction de l’importance des contenus et des circonstances. Il s’agit parfois d’une simple demande d’écoute, l’interlocuteur se déchargeant d’un poids qui lui pèse sur l’estomac mais qui ne vous concerne pas — sachant que la conservation s’équilibre selon notre degré d’empathie ou selon le niveau d’identification, donc selon notre propension à nous charger d’un don / dû / dette implicite. D’autre part, et comme nous l’avons vu avec ce vendeur carnassier, peu importe que nous ayons provoqué ou désiré un don / dû / dette, il peut nous être imposé — au même titre que la dette publique que nos gouvernants font porter au peuple français tout en suçotant des pédicules de homards.

Durant notre enfance, nous intégrons la structure demander, réceptionner, répondre dans le cadre de relations sociales, amicales, familiales qui préparent, anticipent et déterminent nos engagements à l’âge adulte — notamment sous la forme d’endettements sonnants et trébuchants. Traditionnellement, et si au yeux d’un tiers nous ne respectons pas ce qui est dus à nos parents ou à la société civile, nous sommes moralement fautifs ou juridiquement coupables. De ce point de vue, et en regard de l’apprentissage et du dressage de l’espèce humaine, nous ne respectons pas toujours les demandes qui nous sont adressées, comme avec les e-mails par exemple, donc nous évaluons et finalement évacuons en permanence les demandes. Et heureusement pour nous, car la vie serait parfaitement insupportable dans le cas contraire. En réalité, pour relativiser les objectifs de cet exposé, et en regard des objets de croyance et de condamnation qui nous assiègent, et que nous inventons parfois de toutes pièces, nous avons tendance à transgresser les devoirs comme à passer par-dessus les demandes de réponses, donc à vivre en grande partie dans le déni de l’autre.

Autrement dit, nous souscrivons en tant que dépositaire au don / dû / dette, mais nous ne pouvons pas assimiler la demande implicite si nous ne souscrivons pas aux modalités du potlatch. Par ailleurs, et lorsque nous n’avons pas les moyens de répondre à la demande de l’autre, nous le rejetons violemment afin d’évacuer du don / demande, ou cherchons à détruire l’autre afin d’annhiler le don / demande, ou encore, nous détruisons nos propres biens en guise de réponse à la hauteur du don / demande. En temps normal, nous ne nous autorisons pas à effacer ou supprimer l’objet don / dû / dette (oscillant entre un objet de jouissance / récompense / gain et un objet de culpabilité / condamnation  / dette) tant que nous n’avons pas rendu la pareille avec une réponse, un remerciement, un contre-don, un aveu ou une reconnaissance de dette. Dans le cas contraire, la transgression, la dénégation ou le refoulement nous libèrent des petits commerces affectifs comme des injonctions commerciales, voire religieuses ou idéologiques. Transgression, dénégation ou refoulement représentant par ailleurs le fond de commerce de nos amis psychanalystes, du moins lorsque les objets de la demande (conscientisés ou inconscients) s’ancrent et gangrènent la vie quotidienne d’un sujet qui, ne parvenant pas à libérer ses pulsions (partielles), n’arrive plus à négocier sa liberté conditionnée par le roman familial, le système de croyance et le régime social.

Il est probable que la combinaison demander, réceptionner, répondre ait aussi une relation avec les notions de sécurité, de sureté et de survie. Car à travers la demande, dépôt, réponse se produisent des mouvements propres à l’accumulation de dette ou à la capitalisation de dons qui sont les signes, au sein d’un échange informel ou contractuel, d’une recherche de la bonne distance. De manière générale, en regard de l’économie des rapports force, les accumulations / capitalisations mises en circulation dans le cadre de relations politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles et ethniques ont pour fonction de maintenir le statu quo. Il s’agit de la bonne cohésion d’un groupe, des bonnes relations entre membres d’une communauté, du bon équilibre propre au pacte démocratique ; en évitant que la nature revienne au galop, donc en se préservant du retour frontal de la puissance de prédation qui n’a d’autre fin que viser (sélection), capturer (appréhension) et assimiler (possession). Moralité, et pour suivre le fil auquel nous nous accrochons depuis le début de cet ouvrage, le don / dû / dette participe à son tour de la dialectique hégélienne ; au titre d’une figure incarnant par principe une négation ayant pour fonction de circonscrire au sein d’un protocole égalitaire (le potlatch) un échange équilibrant les rapports de force.

La démonstration hégélienne est la suivante : le don ou la demande correspond à une affirmation adressée à une personne. La personne en question devient la dépositaire du don / dû / dette (ce en tant que négation) qu’elle supprime (évacue) par les biais du contre-don incluant un supplément comme elle le conserve puisque ce retour à l’envoyeur contient en-soi l’adresse (initiale) du don ou de la demande. Le résultat de cette équation consiste dans un premier temps à équilibrer les rapports de force entre deux personnes affirmant leur souveraineté (affirmation) puis leur allégeance (négation) réciproques. Dans un second temps, le protocole (potlatch) borné et bordé par la négativité (l’allégeance réciproque) a pour fin de délimiter un territoire légitime dans lequel une conversation, un échange, une transaction, une négociation s’engagent.

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Enchevêtrons ces derniers constats à la critique féministe. Les valeurs négatives ayant pour rôles de délimiter le cadre des actions positives et légitimes, ou si vous voulez des aires de nos libertés conditionnées, il est probable que se profile une double contradiction dans le cadre des relations entre les femmes et les hommes. Dans le cadre du Patricapitalisme, La femme en tant que concept et le féminin en tant qu’essence ont-ils pour rôle de représenter des objets de récompense (dons), ou pour fonction d’énoncer des objets de culpabilité (dus/dettes) ? En tant que concept, La femme représente un objet de récompense — elle loge dans la sphère positive de la rationalité masculine et apparaît telle une image furtive, apprêtée et maquillée dans l’attente de performer son genre (Butler) dans l’espace public. En revanche, en tant qu’objet de culpabilité, le féminin a pour rôle de circonscrire et délimiter les aires de jeux (positifs) du masculin au sein de l’espace public. La femme idéale issue de l’imaginaire phallocentré des hommes occupe l’espace public telle une sublimation ; d’un autre côté, l’essence féminine illustre le monde op-posé et le seuil négatif qui délimite les affirmations de l’Homme idéal chevillé à la raison d’être masculine — elle-même dominée par les luttes de prestige comme par toutes les formes de compétition. Déterminé par la souveraineté et la domination masculine, l’univers psychique des hommes exige et induit la transgression, la dénégation et le refoulement des objets de culpabilité afin d’accéder aux objets de récompense. Les hommes se trouvent ainsi coincés dans un double bind. Ils veulent accéder à un objet de récompense qui s’ignore en tant que métaphore ou sublimation, donc posséder La femme qui illustre un simulacre de femme ; quoique d’un autre côté, ils ne peuvent se confondre avec un objet de culpabilité, le féminin, qui énonce l’op-posée de la raison d’être masculine.

La valeur n’est pas sans relation avec l’évaluation et la valorisation. La valeur est créée de toute pièce, elle participe d’un processus qui sélectionne des objets de connaissance, de croyance, de condamnation et de récompense. La sélection permet bien entendu de séparer et de distinguer les objets les uns des autres, et ainsi de valoriser l’objet retenu et mis en exergue qui, élevé sur un piédestal, sera visible aux yeux de tous — et considéré le plus souvent telle une unité indivisible et non-partageable. Par conséquent, toutes les valeurs apparaissent et se révèlent sur la base d’une économie des rapports de force d’où surgit un positif en op-position à un négatif (ou à une multiplicité de négatifs). La consécration des valeurs positives est le résultat d’une lutte pour la visibilité — lutte pour une unité du visible qui n’est pas sans rapport avec la lutte pour la reconnaissance (masculine), donc en relation avec les valeurs positives masculines qui s’imposent dans la sphère publique.

Dans le monde du Patricapitalisme, les valeurs négatives sont féminines alors que les valeurs positives sont masculines. Pourtant, les actions négatives majeures (génocides, guerres, vols, viols, etc.) sont conçues, produites et motivées en très grande partie par des hommes ! C’est une évidence, les hommes instruisent la violence, aliénés qu’ils sont par les pulsions sexuelles et morbides, elles-mêmes motivées, dynamisées, ensorcelées par l’instance symbolique du gabarit masculin. Les hommes agissent au sein d’une sphère publique, positive et légitime glorifiant la lutte à mort, célébrant le sang du combat, adulant les luttes de prestige, honorant la corruption, flattant l’impunité, etc. Ce petit collier de boules puantes représente certes des négations morales, il reste qu’elles sont manifestement et clairement affirmées, positivées, favorisées par les commis de Dieu, les tartuffes du CAC 40 et les élus de la République.

La violence humaine est le relais de toutes les actions sadiques, perverses, cruels et veules — l’avouer en tant qu’instance négative au sein de l’étendue des représentations publiques, politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles, ethniques c’est reconnaître son imperfection, sa faiblesse, sa vulnérabilité, sa médiocrité, son aveuglement, sa bêtise, sa laideur ; c’est affirmer son illégitimité à exercer une fonction au sein des institutions publiques comme son incapacité à jouer un rôle au sommet des entreprises privées. Il faut par conséquent un bouc émissaire sur lequel le masculin puisse rejeter la culpabilité et la dette. De tout temps le masculin déporte les valeurs négatives sur les femmes, telle Eve à l’origine du péché originel, telles des femmes à l’origine de l’impuissance des hommes à se reproduire, telles des figures de la tentation, de la castration, de la perversion, de l’insondable, etc. Les valeurs négatives féminines incarnent le seuil de la dénégation de la violence masculine. Malheureusement tout autant conditionnées que les hommes, la plupart des femmes répondent présentes lorsqu’il s’agit d’incarner la négativité, au sens où la négativité va souscrire à un rapport de forces, à une altérité engendrant des identités brutes, tranchées et lisibles en caractères gras.

Le maître vit dans le déni de ses actions autant que de ses fautes qui, par nature, sont irréductiblement positives dans le champ public — lieu du symbolique, de la reconnaissance, des jeux de dupes et des effets de prestige. Le maître est souverain et n’a pas à gâcher son plaisir ni à temporiser sa joie tant qu’il peut désigner un esclave prenant en charge toutes les valeurs négatives — c’est la raison pour laquelle la dénégation est partie intégrante du souverain maître au masculin. Au sein de l’espace public, le masculin souverain et maître ne veut rien savoir, ni entendre, ni comprendre, il est porté par la puissance de prédation mue par la volonté du Logos phallocentré. Même si l’esclave lui rappelle, même s’il porte un peu de lumière dans son intelligence obscure, le maître au masculin (par ailleurs femme ou homme) transgresse par principe tous les termes du contrat social en rejetant la culpabilité et la dette sur l’esclave qui dans la sphère publique ou privée est en premier lieu au féminin.