7 octobre 2020

2.2 LES ENSEMBLES COHÉRENTS

Par Sammy Engramer

PATRICAPITALISME

« Sans compter que cela est tout à fait conforme à la nature humaine, qui ne connait d’autres buts immédiats, à l’exemple de toute nature animale, que le manger, le boire, le soin de la couvée, et qui a reçu en outre, comme apanage, la manie de briller et de paraître. »
Au-delà de la philosophie universitaire, Arthur Schopenhauer, 1880

« L’oiseau doté d’une longue queue subit un certain handicap dans sa capacité de recherche de nourriture ou d’évitement des prédateurs, mais cette diminution des chances de survie dans le cadre de la sélection naturelle est plus que compensée par l’accroissement des chances de trouver des partenaires dans le cadre de la sélection sexuelle ».
Le troisième chimpanzé, Jared Diamond, 1992

Notre but est de synthétiser des tendances collectives se rapportant à l’ostentation, puis de circonscrire ce phénomène au sein du procès dialectique afin d’en saisir le mécanisme. La parade et le paraître, l’apparat et l’apparence appartiennent au champ public dans lequel se déploient les valeurs positives masculines. La parade et le paraître motivent manifestement le comportement animal — comportement complété par l’attention particulière de l’espèce humaine pour l’apparat et l’apparence. L’honneur et la gloire chez Hobbes, la renommée et la réputation chez Gracian, la lutte de prestige pour Hegel, la manie de briller et de paraître pour Schopenhauer, l’orgueil ou l’amour propre chez Rousseau, ou bien la distinction sociale chez Bourdieu participent d’un statut, d’une condition ou d’un sentiment affiché sur la place publique.

2.2.1 NORMAL

Dans les faits, les individus sont semblables entre eux dans les limites d’un ensemble cohérent, donc au sein d’un groupe, d’une communauté, d’une nation, d’un état, d’un empire, d’une civilisation. Par définition, les individus adhèrent aux mêmes traditions, coutumes et conventions, à la même langue, morale et religion, aux mêmes lois, normes et règles d’un ensemble cohérent fermé et clos sur lui-même.

Focalisons-nous sur l’armée en ses représentations ordonnées et hiérarchisées d’où découlent un ensemble cohérent disciplinaire. Dans la Marine Nationale, les femmes et les hommes sont a priori tous semblables et assimilé·e·s à un moule idéologique englobant un corps disciplinaire dont la devise est « Honneur, Patrie, Valeur, Discipline ». La séparation qu’opère la hiérarchie (de haut en bas) renforce l’assimilation des formations, des rôles et des pratiques que chacun se doit de suivre à la lettre selon son grade. Autrement dit, les relations asymétriques n’existent pas. De ce point de vue et par principe, tous les quartiers-maîtres 1ère classe sont identiques, au même titre que tous les vice-amiraux sont identiques en termes de rôles et de fonctions, d’habits de parade ou d’uniformes de service. Les titres et les grades, les rôles et les fonctions se réfèrent à des manuels, à des méthodes et surtout à des pratiques illustrant un mode d’existence identique pour tous les quartiers-maîtres 1ère classe ou tous les vice-amiraux. L’instruction et les manœuvres ont pour finalité d’ancrer les pratiques et les usages. Il s’agit de reproduire les mêmes gestes afin d’assimiler une identité et les idées qui y correspondent en relation à son titre, son grade, son rôle et sa fonction. C’est par ailleurs au cœur de l’apprentissage de n’importe quel métier ; l’apprentissage se rapportant à l’assimilation de méthodes, à l’acquisition d’un savoir, d’un savoir-faire, d’un savoir-être au sein d’un ensemble cohérent.

Si concernant les fantaisies militaires il s’agit de répéter les mêmes gestes et les mêmes consignes, ce n’est pas toujours le cas pour d’autres disciplines. Par exemple, en école d’art, une partie du corps professoral propose une méthode invitant l’étudiant à créer son propre mode d’existence. L’étudiant est censé se démarquer et ne pas reproduire le même geste ni avoir les mêmes idées que ses camarades, même si le sujet de l’exercice est identique pour tous les étudiants. Disons que les professeurs fournissent aux étudiants des savoirs et des savoir-faire dans le but d’apprendre pour ensuite désapprendre et enfin ré-inventer. Il s’agit pour l’étudiant d’expérimenter, de se prendre les pieds dans le tapis, de tomber, de chuter, puis se relever et se révéler différent à chaque étape.

Cependant, il existe des quartiers-maîtres, des ouvriers, des cadres supérieurs ou des étudiants plus doués ou moins capables que d’autres. Ces derniers auront par conséquent plus de difficultés à répéter les exercices de manières identiques, à reproduire la consigne ou à comprendre un sujet donné. Et heureusement, puisque l’échec, l’insuccès, voire le naufrage participent pleinement de l’apprentissage, de l’expérience, de l’évolution — « Tout échec est une réussite » comme le signale Jean Lacroix dans son petit livre intitulé L’échec.

Malgré les échecs, relais d’une pédagogie, l’objectif final est tout de même de faire corps avec le titre, le rôle, la fonction, les méthodes et les pratiques propres à sa discipline. Il reste que nous ne sommes pas destinés à investir un seul et même rôle comme une seule et même fonction — tel Sisyphe qui durant toute une éternité pousse son gros caillou. Un quartier-maître peut être père de famille ainsi que peintre de marine le dimanche ou durant ses permissions. Dans ce cas, d’autres ensembles cohérents se forment en compagnie de formats, de fonctions, d’aptitudes, de rôles, de hiérarchies ou de mode d’emploi confirmant l’existence d’une discipline ou d’un état de choses familial, amical, pastoral, etc. Les cartes et les territoires des ensembles cohérents s’accumulent sous la forme de strates et au sein d’un parcours individuel tel un agrégat d’expériences, telle une sédimentation indifférente, tel un amalgame de discours délimitant des espaces cristallisant des situations homogènes. Bien entendu, et d’un point de vue moral, logique et esthétique, les ensembles cohérents sont structurellement similaires entre eux, sans quoi il n’y aurait pas de situations homogènes. Quoique plutôt que peintre de marines, un quartier-maître publiquement reconnu pour son expertise durant des séances de B.D.S.M. (Bondage-Domination-Sado-Masochisme) posera indubitablement des problèmes à sa hiérarchie, et sera considéré comme un agent pathogène.

Tous les ensembles cohérents — tel que le corps de la Marine Nationale, la vie familiale, l’Éducation Nationale, la pratique artistique, l’École polytechnique, les soirées amicales, etc. — sont eux-mêmes inclus dans un ensemble plus grand (en terme de croyance ou de valeur) qui peut être une communauté, une nation, un état, un empire d’où découlent les situations homogènes. Tous les ensembles cohérents s’inscrivent au sein de structures religieuses, institutionnelles ou associatives ; ils adhèrent aux valeurs d’une communauté, aux lois d’un état, aux normes d’une société. Par définition exclus de la sphère visible et majoritairement hétérocratique, ceci ne veut pas dire pour autant que les ensembles marginaux, a priori plus anarchiques ou sectaires, ne sont pas cohérents. Tout comme les autres ensembles, ils fonctionnent avec une éthique, une logique et des rituels propres qui, aux yeux de chaque participant, illustrent des valeurs, des lois, des normes, des règles. Moralité, tous les individus sont idéalement semblables au sein d’un ensemble cohérent disciplinaire s’accordant de manière homogène avec d’autres ensembles. Toutefois, et sachant que les ensembles cohérents se superposent au sein des sociétés tant démocratiques que dictatoriales, comme sachant que les conditions de l’expression humaine sont factuellement relatives, transitoires et inconstantes, chaque individu est différent et incarne un agent hétérogène au sein de situations homogènes.

2.2.2 ANORMAL

Après avoir entraperçu l’infra-structure qui conditionne les actions et les relations humaines, passons à l’étape suivante qui concerne la dérégulation des ensembles cohérents. Les ensembles cohérents se réfèrent explicitement à des valeurs, des lois et des normes en compagnie desquelles des individus se reconnaissent comme semblables. Le dissemblable surgit au sein de situations homogènes lorsqu’on y repère, décrit ou désigne des situations anormales. L’anormalité dérègle le bon déroulement des situations homogènes. La crise provoquée au cœur des situations homogènes n’est pas en-soi spécifiquement due à un agent hétérogène qui dérégule les ensembles cohérents organiquement similaires. La crise est surtout due à la dérégulation pathogène. L’agent hétérogène est porteur de la dérégulation pathogène. La dérégulation pathogène altère, dégrade, détruit de l’intérieur l’harmonie, les valeurs, les lois, les normes et les règles des ensembles cohérents similaires entre eux. Par conséquent, il s’agit de savoir de quelles manières se préserver de l’anormalité, donc de la folie, de la maladie mentale ou de toute autre forme spontanée se rapportant à des agressions intérieures venant gangréner la morale, neutraliser la logique et défigurer l’esthétique des situations homogènes.

Dans son texte Mélancolie : folie, génie ou tristesse ? Les vicissitudes de l’identification et de la formation du moi, Jacqueline Amati-Mehler nous informe sur les quatre tempéraments issus des humeurs du corps :

« La signification première de « mélancolie » renvoyait à une conceptualisation littérale dérivée d’une partie concrète, visible et tangible du corps, la bile noire (en grec, melas signifie « noir ») qui, avec le flegme, la bile jaune et le sang, formait les quatre humeurs. On pensait autrefois qu’elles correspondaient à des éléments cosmiques contrôlant l’existence et les comportements humains et qu’à travers leurs différentes combinaisons elles déterminaient les caractères individuels comme flegmatiques, colériques, sanguins et mélancoliques. »

Désormais, les « humeurs » appartiennent au domaine de la littérature, elles désignent des caractères, non des altérations mentales. L’essor de la médecine et de la psychologie, la mutation des diagnostics comme l’invention d’un vocabulaire spécifique homologuant, statuant ou situant des états mentaux, des symptômes et des pathologies sont constants à partir de la Renaissance. À ce jour, nous bénéficions d’un panel de concepts tels que l’hystérie, l’obsession, l’érotomanie, la manie, la dépression, la paranoïa, la schizophrénie, l’autisme, la perversité,… qualifiant les dérives, les faillites, les débâcles et les naufrages psychiques déréglant les situations homogènes. Le corps médical et les pratiques psychanalytiques finiront par classer les dérégulations pathogènes de l’esprit humain en trois domaines : psychose, névrose, perversion.

On trouve plus en détail l’histoire critique de la folie et de la normalité dans l’ouvrage Histoire de la folie à l’âge classique, comme dans la Naissance de la clinique de Michel Foucault qui ausculte la notion de santé que la normalité finira par recouvrir :

« D’une façon très globale, on peut dire que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la médecine s’est référée beaucoup plus à la santé qu’à la normalité; elle ne prenait pas appui sur l’analyse d’un fonctionnement « régulier » de l’organisme pour chercher où il est dévié, par quoi il est perturbé, comment on peut le rétablir ; elle se référait plutôt à des qualités de vigueur, de souplesse, de fluidité que la maladie ferait perdre et qu’il s’agirait de restaurer. Dans cette mesure, la pratique médicale pouvait accorder une grande place au régime, à la diététique, bref, à tout une règle de vie et d’alimentation que le sujet s’imposait à lui-même. Dans ce rapport privilégié de la médecine à la santé se trouvait inscrit la possibilité d’être médecin de soi-même. La médecine du XIXe siècle s’ordonne plus, en revanche, à la normalité qu’à la santé. »

À l´orée du XIXe siècle, Philippe Pinel met en place le savoir psychiatrique, il s’appuie sur une nosographie qui précise les manifestations morbides de la folie : idiotisme, mélancolie, manie, démence. Pinel ne trouve pas de traces matérielles de la folie dans le cerveau, il s’agit par conséquent d’un problème dû à l’esprit. Reste à savoir ce qu’est l’esprit, de quelle manière il se manifeste, comment il agit le corps et aliène la conscience ? Dans Histoire et structure de savoir psychiatrique, Paul Bercherie retrace la lutte entre la volonté d’enchevêtrer la folie à l’anatomopathologie et celle s’appuyant sur l’observation clinique au cas par cas.

Dans le cadre du Patricapitalisme, il est de bon ton en terme de représentativité, donc dans un cadre public, d’être moralement sain, mentalement opérationnel et normalement constitué. Que nous soyons un homme politique, une femme colonelle, un cuistot, une manutentionnaire ou un quartier-maître-père-et-peintre-du-dimanche, nous affichons malgré nos différences, par définition hétérogènes, des fonctions et des rôles que chacun perçoit comme normaux, hiérarchisés, harmonisés au sein d’ensembles cohérents et de situations homogènes. En outre, garantes de la norme et de la normalité, les institutions publiques ou d’utilité publique sont censées refléter un état de choses de la sphère privée, donc un état général des conditions familiales, conjugales, religieuses, sociales et éducatives à l’image d’une société réglée comme une horloge Suisse. De ce point de vue, en tant que reflet de la sphère publique, la sphère privée n’est logiquement et aucunement en contact avec les dérégulations pathogènes tels que la paranoïa, l’hystérie, la dépression, la schizophrénie, la perversité, la manie, l’obsession, l’autisme ou toute autre forme envisagée et désignée comme déviante.

Concernant l’horizon dualiste, il y a d’un côté la normalité d’emblée incarnée par un sujet public cohérent et identique à lui-même qui, dans le même temps, se doit de re-produire dans le cadre privé les actions et les discours de la sphère publique. En revanche, de l’autre côté du miroir se trouve l’anormalité psychique ou sociale : telles des figures pathologiques cliniquement exclues de la sphère publique en compagnie de l’hôpital psychiatrique, la maison d’accueil pour les polyhandicapés, etc. ; ou des figures de l’anomalie sociale, tels des agents hétérogènes qu’on ne désire pas socialement intégrer dans la société hétéro-patriarcale, tels que les S.D.F., les mendiants, les prostitués, voire les homosexuels, les handicapés, les migrants. Pourtant, et bien que participant activement de l’idéologie patricapitaliste, nous observons constamment des dérèglements psychiques et sociaux de toutes natures issus de la sphère publique normée ou de la shère privée homogène — informés que nous sommes par les quotidiens décrivant à longueur de chroniques des passages à l’acte qui, dans le domaine de l’horreur et de l’incongruité, dépassent largement l’imagination des scénaristes hollywoodiens.

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Nous pourrions dire que la normalité est finalement un composé de tous les symptômes. Tout individu·e femelle ou mâle est en-soi paranoïaque, schizophrène, autiste, hystérique, érotomane, pervers, maniaque, dépressif, mais aussi flegmatique, colérique, sanguin et mélancolique, ou encore idiot, mélancolique, maniaque, dément, etc. Nous incarnons un composé d’états mentaux, de tempéraments et de caractères. Ce composé nous rend au cours d’une journée plus ou moins actif ou passif, plus ou moins triste ou joyeux, plus ou moins calme ou agressif, etc. La normalité n’est-elle pas une incarnation de la diversité des symptômes et des humeurs qui nous constituent ? Après tout, ne sommes-nous pas une terre d’accueil de toutes les psychopathologies ainsi que l’indique Sigmund Freud dans Psychopathologie de la vie quotidienne ?

En outre, la pluralité des symptômes et des pathologies se répand quotidiennement sur les tabloïds de la sphère publique, ceci en regard des dérapages politiques, des bavures policières, des erreurs judiciaires, des comportements suicidaires, des massacres en famille ou des meurtres de clowns. Tous les symptômes militaires, toutes les perversions politiques, toutes les humeurs people, toutes les déviances financières, tous les névroses religieuses, toutes les violences sociales, toutes les jouissances ethniques sont diffusées dans l’espace public à grand renfort de publicité. La question est de savoir à quoi sert, finalement, tout ce débalage médiatique promouvant à longueur de journée les dérégulations pathogènes ?

L’objectif ne concerne pas uniquement la mobilisation des peurs reptiliennes et primaires de nos concitoyens qui, confortablement barricadés dans leurs foyers, compensent par quelques achats compulsifs sur Internet. L’opération consiste au contraire à redéfinir en permanence la sphère de la normalité comme à circonscrire les limites des situations homogènes en s’appuyant sur les cordons de sécurité de la négativité ; ce afin que nous puissions savoir comment penser, vivre et se comporter dans la sphère publique et domestique ; afin que chaque individu puisse distinguer le mal du bien, le mauvais du bon, le déraisonnable du raisonnable, l’immoral du moral, le médiocre du sublime, etc. Là encore, la délimitation et l’encadrement des ensembles cohérents politiques, économiques, sociaux, religieux, culturels, ethniques, passent par l’exposition et l’énonciation des dérégulations pathogènes moralement, logiquement, esthétiquement négatives.

Les sociétés patricapitalistes exposent le périmètre de la folie et de l’anormalité afin de redéfinir en permanence la circonférence de la normalité ; ce tout ayant pour objectif de circonscrire les mouvements de chaque individu au sein d’une grille d’actions cohérentes et de situations homogènes. Nous avons employé cette même construction lorsque nous parlions de culpabilité et de dette, en supposant que la culpabilité est la circonférence du sujet ou que la dette est le périmètre du moi. Comme nous avons évoqué la façon dont les valeurs négatives féminines agissent au titre de délimitation des valeurs positives masculines. Tout se recoupe, la culpabilité et la dette, les expressions de l’anormalité et les dérégulations pathogènes participent de la même structure que les valeurs négatives féminines bordant la sphère publique réservée aux parades du Patricapitalisme.

2.2.3 PARADE

Si nous parlons de sphère publique et privée, toutes deux normatives, cohérentes et homogènes, il faut bien entendre que la sphère publique accueille des adresses et des demandes idéologiques lisibles et visibles par ceux qui y circulent. Au sien de la société patricapitaliste, le genre masculin y est représenté comme bon, préférable, désirable, normal, etc. Dans l’ouvrage d’Allan G. Johnson, The Gender Knot : unravelling our patriarchal legacy, le masculin souscrit à des caractères et des comportements relevant de la maîtrise de soi et de l’omniscience, comme au fait de ne pas montrer ses émotions excepté en cas de colère et d’agressivité. Le genre masculin doit aussi garder la tête froide et avoir l’air invulnérable, autonome, indépendant, fort, rationnel, logique, tout savoir, avoir toujours raison et contrôler chaque situation particulièrement si des femmes sont concernées. Enfin, porter un uniforme de parade désigne le titre, le rôle, la fonction, la condition et la classe — outre le sexe, le genre, la sexualité et la race participant des items féministes. En prenant un peu de distance, il est clair que l’ensemble de ces comportements font explicitement la promotion de la maîtrise du corps, comme renforcent le contrôle du territoire dans lequel les corps évoluent. Dans la sphère publique normative et homogène, la femelle ou le mâle exploitant un territoire et dominant l’espace discursif revêt le masque d’un chien de berger protégeant un troupeau imaginaire des agressions extérieures.

Un nombre conséquent de comportements ostentatoires et propres au déploiement des valeurs positives masculines dans la sphère publique relève de la parade. Parade qu’il est nécessaire d’envisager dans les deux sens du terme, autant du point de vue du défilé militaire que du point de vue de la dissimulation et du simulacre — ces derniers concepts consistant à faire semblant d’être quelqu’un d’autre — sans omettre que cet autre est chevillé à la raison d’être du masculin comme à l’essence du féminin. Concernant l’idéal masculin, il s’agit d’incarner des postures se référant à des rôles. Plus les figures masculines sont envisagées comme massives, fermées et monolithiques, plus les femmes et les hommes cherchent à singer l’invincibilité, la force, la raison, l’unité d’un tout présent, l’identité identique à elle-même, etc. De manière générale et au sein de la sphère publique, il s’agit de faire le beau en uniforme tout en incarnant un chien de garde qui parle. Ainsi, la posture de l’animal dressé mais potentiellement dangereux, singeant la défiance et la paranoïa, garantit aux femmes et aux hommes dominant·e·s d’être en accord avec la norme d’où découlent des situations homogènes. En termes de représentation et de représentativité des corps en circulation, il faut prendre en compte ce que les mass media proposent comme paradigme, il faut observer la façon dont nos femmes / hommes politiques ou nos joueurs de foot protègent leurs territoires tout en s’auréolant de gloire lorsqu’ils aboient. Une citation d’Eric Sadin tirée de son ouvrage L’humanité Augmentée indique les origines ainsi que l’importance qu’à pris la parade masculine dans le paysage moderne et contemporain :

« Norbert Elias, dans son livre majeur : « Sur le processus de civilisation (écrit en 1939), caractérisait l’État moderne par sa capacité à confisquer aux individus l’usage de la violence ; la compétition sociale passant par la maîtrise de soi et l’apprentissage de l’auto-contrainte. La société de cour exposait un cas exemplaire de ce processus qu’il nommait « civilisation ». En transformant les anciens guerriers en hommes de cour, la monarchie les contraignait à trouver d’autres moyens de se mesurer les uns aux autres, en passant par le raffinement des mœurs. Bientôt, par imitation, c’est toute la société qui était emportée dans ce mouvement de contrôle compétitif des affects et de distinction ».

Le gabarit masculin qui depuis notre plus tendre enfance nous ligote tient autant de la survie animale que de la distinction sociale. L’attitude consistant à jouer au chien de garde qui fait le beau a pour fonction de préserver son territoire. Ce territoire est en premier lieu son corps propre, support de la conscience — telle une identité transportable et a priori consciente d’elle-même. En permanence, il s’agit de sécuriser son corps. Par ailleurs, on constate à quel point cette donnée est cruciale pour les populations qui réclament à cor et à cri, et ce sous toutes ses formes, toujours plus de sécurité.

Sécuriser les corps convoque d’autres énoncés englobant des programmes — telle que la sécurité sociale, donc ce qui a trait à la santé et la prise en charge des soins ; ou la sécurité civile synonyme de paix sociale ; ou la sécurité incendie désormais présente dans chaque habitation française sous forme d’alarme ; il y a également la sécurité nationale, donc la défense nationale ; puis, la sécurité routière, illustrant la préservation de la vie ; et je ne parle pas de la sécurité des biens propres lorsque nous fermons notre porte à double tour ; enfin, et par le biais de la sécurité financière nous faisons en sorte que notre argent soit sous bonne protection ; et j’oubliais la plus importante, la sécurité affective, celle qui permet d’agir légitimement, souverainement et publiquement. Nous ne cessons pas de vivre avec l’idée sourde qu’une agression puisse franchir les limites du territoire sur lequel nous accumulons et capitalisons des objets de re-connaissance et des objets de récompense.

Le danger est toujours là, au coin d’une rue, sur un passage clouté, lorsque nous loupons une marche ou que nous nous coupons avec un couteau de cuisine. Et ça ne s’arrête pas là, car le danger vient surtout de l’intérieur. Les dérégulations pathogènes bousculent la mémoire des saintes écritures bancaires, comme elles dévastent les pensées orchestrées par les gueules médiatiques de plus en plus creuses. Nos corps ainsi que nos divagations doivent impérativement être sous bonne garde. Nous nous blottissons en permanence derrière le paravent de la sécurité mentale, elle-même instruite par un «appareil idéologique d’État » (Louis Althusser).

À tout point de vue, notre espèce place sous haute surveillance les ensembles cohérents producteurs de situations homogènes. Quoique le mouvement aveugle du Patricapitalisme déstabilise certains de ces ensembles. Le système capitaliste provoque régulièrement des crises qui, comme avec la crise des subprimes, engendrent de juteux profits pour la classe possédante qui n’hésite pas à racheter les biens des personnes endettées à des prix défiant toute concurrence, tout comme forcent les états à renflouer les banques privées avec de l’argent public. Reste à savoir quel est l’objectif du Patricapitalisme si tant est qu’il en ait un ?

La plupart du temps, la tâche des hommes et des femmes se réduit à préserver son territoire, à sécuriser son argent, à conserver ses biens mobiliers, à entretenir ses biens immobiliers et à cloisonner sa petite famille. De mon point de vue, ces mouvements propres à la conservation et à la préservation se rapportent clairement à la capitalisation. Au même titre que la « sécurité » notons sous quelles formes s’entend le « capital » : le capital financier ou économique, le capital risque, le capital sécurisé, le capital santé, le capital social, le capital culturel, et enfin, le capital humain. Pour le dire sans autre forme de procès, capitaliser les actions ou les biens incarne le revers d’une même pièce, dont l’autre face consiste à sécuriser nos actions et nos biens. Capitaliser pour mieux sécuriser et sécuriser pour mieux capitaliser semble s’inscrire dans un mouvement perpétuel, à la fois hystérique, obsessionnel et paranoïaque. C’est ainsi qu’après le symptôme du chien de garde on trouve le syndrome de l’écureuil qui ne cesse d’accumuler des marchandises, de préserver des valeurs et de spéculer sur la plus petite des noisettes.

Ces dernières synthèses voilent à peine le drame se cachant derrière la figure du « mâle-blanc-dominant » (Monique Wittig), et depuis 60 ans tout autant femelle-blanche-dominante, dont le pouvoir de persuasion s’est étendu au monde entier. Et d’autant plus dramatique puisque le syndrome de l’écureuil incarne des idées a priori bienveillantes se résumant à protéger sa famille d’un avenir incertain, à souscrire à une assurance vie, à laisser un capital à ses enfants, à dispenser le bien être autour de soi, et au final, à désirer la paix, le luxe, le calme et la volupté en toute sécurité. Toutefois, si l’on se réfère aux faits mêlés aux différents discours de l’opinion publique, il semble que seulement 1 % de la population mondiale profite et jouisse pleinement de l’harmonie du sommet des cimes ; un groupe de bienheureux chics et sympas capables en six mois de mettre à genoux une nation entière comme la Grèce. Il y a bien entendu des solutions d’ordres politiques. Il reste que la très grande majorité du personnel médiatique et politique désire coûte que coûte faire partie des 1 % qui aliènent le reste de la population.

La sécurisation et la capitalisation du territoire ne se font pas sans une certaine esthétique. D’un côté, l’esthétique permet de chaudement couvrir nos petits corps de grands primates ; d’un autre, les symboles et les signes de reconnaissance propres aux vêtements ont pour objet d’indiquer la position hiérarchique des individus. Il suffit de penser aux uniformes sportifs, militaires ou religieux, aux vêtements de travail, au styles vestimentaires ou à la mode en général pour saisir instantanément de quoi il retourne. En outre, la mode pour femmes joue un rôle déterminant en termes de gestion du territoire. L’habit féminin dessine des femmes par définition inoffensives et soumises, il les distingue du reste des événements pastoraux, ou les condamne à devenir des femelles égarées que l’on peut aborder.

Les réalités urbaines ne cessent toutefois d’évoluer, ce dont Éric Sadin nous informe avec son ouvrage L’humanité augmentée : le monde numérique et le flux automatisé auquel nous sommes confrontés rendent la circulation des corps dans l’espace public beaucoup plus fluide — désormais, nous sommes censés aller d’un point a à un point b en toute sécurité afin de préserver notre capital. L’errance n’a plus aucun sens. Le monde numériquement administré contrôle les moindres mouvements, ce qui ne va pas sans l’idée de sécuriser les corps afin de mieux encadrer le désir et les dépenses des consommateurs. Il y a donc deux poids deux mesures : l’offre sécuritaire entérine la demande de sécurité chevillée au capital, et dans le même temps, profite aux actionnaires qui détiennent le plus de capitaux investis dans la vie sécurisée et sous surveillance, donc dans tout ce qui génère du capital par les biais de la nourriture, du vêtement, du logement, du transport, de la communication, des loisirs, des armes, etc. La tête du serpent se mord la queue. Nos semblables dévorent nos propres semblables.

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Dans le même registre, et comme nous le verrons avec Franz de Waal dans la quatrième partie intitulé L’organe moral, la lutte pour la procréation chez les chimpanzés irrigue la lutte pour la reconnaissance. Les combats entre mâles dominants sont des démonstrations de force symbolique ayant pour fin l’assujettissement des membres du groupe. Le combat fait la plupart du temps place à la parade plus qu’à une lutte à mort. Comme pour notre espèce, les combats meurtriers entre grands singes sont mal perçus par l’ensemble du groupe. L’objectif est d’affirmer sa domination sur son adversaire afin de bénéficier des faveurs sexuelles de l’ensemble des femelles, voire des femelles alpha. Les grands singes manifestent leur puissance en frappant du poing sur le sol, en hurlant, voire en exécutant des performances physiques dignes de gymnastes olympiques. Pour nos grands singes, il ne s’agit pas d’être réellement le plus fort, mais de simuler une force très supérieure à la réalité. Le primate doit impressionner tel un Supermonkey, son but est d’effrayer et d’en mettre plein la vue afin d’accéder à la procréation.

Concernant notre espèce on constate des pratiques similaires entre femelles et mâles alpha. La perpétuation des parades animales s’effectue notamment avec l’appui des parades militaires. Dans le cadre d’une parade militaire, au même titre que son congénère chimpanzé, le.la chef.fe déploie une force mille fois supérieure à la sienne afin d’en mettre plein la vue à ses semblables. Quoique reproduire la puissance jubilatoire et éjaculatoire des grands singes sous la forme de défilés hauts en couleur ne permet pas au chef.fe d’État, le plus souvent mâle, de féconder ou de coucher avec toutes les femmes d’une nation, d’un État, d’un empire. Moralité, nos grands élus déportent leurs frustrations sexuelles dans la conquête de territoire, dans l’accumulation de monnaies sonnantes et trébuchantes, dans l’acquisition de mines de charbon, dans l’achat de cuivre occitan, dans l’investissement d’un avenir Vanity Fair,… ou dans la consommation effrénée de saucisses au tofu, drogue au combien dangereuse selon le Ministère du Pandasexuel.

2.2.4 PARAÎTRE

Ainsi que le note Simon Lemoine dans Micro-violences, la question centrale se rapporte aux rôles tenus dans le cadre d’un « dispositif » (terme emprunté à Michel Foucault) :

« Parallèlement, presque tous les individus qui fréquentent avec moi les dispositifs, « sont dans leur rôle », c’est-à-dire vivent le plus sérieusement du monde la figure générale que le dispositif leur impose. Et le fait que tout le monde « soit dans son rôle », m’incite à mon tour à « me prendre au jeu », c’est-à-dire à m’intéresser au jeu (au sens théâtral du mot) jusqu’à oublier qu’il est un jeu, une distribution des rôles qui pourrait être différente. »

Appuyons-nous quelques instants sur la contrefaçon. Au même titre que l’essor de la pornographie, la contrefaçon touche aujourd’hui tous les secteurs de production, allant des pesticides au concentré de tomate ; en passant par la téléphonie et les pièces détachées automobiles ; jusqu’à la production de fournitures scolaires ou de barre chocolatée. Les effets de la mondialisation, la porosité des échanges commerciaux, la légalisation de la contrefaçon dans certain pays ont littéralement dynamisé le secteur dont les bénéfices pour l’année 2016 s’élèvent à 250 milliards de dollars. La contrefaçon illustre également la vie difficile des douaniers complètement dépassés par les événements.

Les douaniers ont pour mission de repérer le détail qui leur permet d’aller au-delà des apparences, et de vérifier si la marchandise illustre et raconte une histoire réelle et vraie en regard d’une image de marque authentique et originale. Que le produit soit authentique ou que la marchandise soit contrefaite l’objectif consiste à jouer avec les apparences ; des apparences considérées comme vraies pour les marques authentiques et fausses pour les objets contrefaits. Le plus délirant dans cette affaire est la valeur que nous attribuons aux objets authentiques ou contrefaits en relation à un contexte social déterminé. Les pauvres, les prolétaires ou les précaires désirent paraître et parader en compagnie du statut qu’offrent les marques authentiques. N’ayant pas les moyens, ils achètent des substituts qui, malgré la contrefaçon, permettent de paraître aussi riche qu’un nanti du 8ème arrondissement — bien que le nanti du 8ème ait une autre conception du paraître. Pour l’un comme pour l’autre, le principal est de croire ou de feindre de croire que l’on partage les codes d’une caste supérieure. Le désir de parader et de se distinguer est une preuve de la puissance symbolique de l’image de marque qui décrit un statut social supérieur, et notamment une culture supérieure à laquelle le prolétaire comme le bourgeois désire accéder en compagnie d’objets de luxe. L’image de marque garantit la durabilité, l’efficacité, le bien-être ainsi qu’une forme de réussite sociale et financière. Les prolétaires, les pauvres et les précaires feignent de ne pas savoir que l’objet est contrefait. Tout au moins le désir de parader et de paraître, de sauver les apparences comme de faire semblant de participer à une culture supérieure et authentiquement bourgeoise est une manière ostentatoire de feindre de capitaliser en toute sécurité.

Le succès des grandes marques est dû en partie à la qualité de leur produit, quoique pour certaines entreprises nous pouvons en douter, et nous en doutons puisqu’il s’agit le plus souvent d’une fiction culturelle fabriquée pour désigner et renforcer les frontières de la distinction sociale. C’est la raison pour laquelle il importe peu que les grandes marques prêtent leur images pour des objets plus médiocres ou des produits dérivés, l’essentiel étant que l’emballage, l’image et le récit qui s’en dégagent, soient authentiques et originaux. Nos bandits russes, chinois, libanais, turques ou d’Amérique du sud ont compris qu’en fournissant des bons de garantie, des étiquettes hologrammes, des emballages soignés, et une mise en scène se référant à la qualité, à la durabilité, au luxe et à la distinction, ils faisaient aussi bien que les entreprises de luxe tout en vendant moins cher. Faut-il croire ici à une œuvre de salut public afin que tous accèdent à une culture supérieure authentiquement bourgeoise ? De plus, et dans le cadre du marché mondialisé, l’un ou l’autre exploite les mêmes salariés qui, dans les cas les plus absurdes, passent de produits labellisés à des produits contrefaits au sein d’une même usine. Bien entendu, il existe des questions relatives à la sécurité alimentaire ou à la toxicité des produits importés, la qualité et l’obsolescence des marchandises étant finalement secondaires.

À y regarder de plus près, et pour les prolétaires déjà intoxiqués et arnaqués de mille manières, c’est l’histoire qui prime, c’est la culture, et une culture représentant un statut social, signe de capitalisation et de sécurité, donc de bonheur et de qualité de vie — condition d’accès au bonheur qu’on ne peut légitimement pas reprocher aux prolétaires. Un simulacre de réputation ou une apparente notoriété issue des fictions culturelles tient à une chaîne de montage ayant pour fonction de reproduire à l’infini une image de marque contenant des signes de distinction par définition supérieure. Originale ou contrefaite, l’identité singulière du produit est un supplément culturel que l’on s’empresse de transformer en valeur ajoutée selon le pouvoir d’achat de chacun — par ailleurs en valeur sur-ajoutée pour les produits économiquement et socialement supérieurs comme les œuvres d’art. Moralité, la création d’objets contrefaits est équidistante des marchandises dites officielles. L’une ou l’autre participent d’une équation subtile ayant pour objet de valider une fable authentique ou un vrai récit au sein même des apparences — fable ou récit à laquelle s’identifie indifféremment tous les acteurs des couches sociales selon leur pouvoir d’achat. La valeur financière créée à partir de fictions culturelles (image de marque, objet de prestige, art, événement V.I.P.) n’a pas d’autre but que de provoquer et de motiver le manque (le désir d’objet) engageant une lutte pour la reconnaissance, provoquant à son tour le désir de dominer par tous les moyens mis à disposition, afin de participer aux fictions d’un MONDE fabriqué de toutes pièces.

Outre les œuvres d’art, il existe des phénomènes qui surprennent tant par leur ampleur que par le vide interstellaire qu’ils répandent sur tous les réseaux de communication — un vide préservé, choyé et entretenu au même titre que les joyaux de la Reine d’Angleterre. En tant qu’objet de récompense, ce sont encore les femmes qui dominent le territoire et cadencent les apparitions médiatiques, telles Paris Hilton ou les sœurs Kardashian. La seule et unique existence de femmes riches et photoshopées suffit à dynamiser l’industrie du luxe et de la mode. La présentation permanente d’un corps de femme couvert de millions de dollars désigne clairement la création d’une marchandise vivante, voire d’une « monnaie vivante » (Pierre Klossowski). Plus qu’une illustration du Patricapitalisme, c’est un pur objet de récompense contenant en sa chair un « capital sécurité » (pour l’anecdote, c’est aussi le nom d’une entreprise française de gardiennage).

Illustrations du pouvoir financier ou influenceuses commerciales, les œuvres d’art et les stars incarnent littéralement le Capital. D’un autre côté, la manipulation des appétits primaires est parvenue à un niveau de perfection et d’efficacité encore jamais atteint. L’analyse des applications comme Facebook, Twitter, Tinder, Instagram, Candy Crush, ou celle de l’entreprise Uber indique clairement de quelle manière le « système de récompense » est sollicité. Les techniques d’embrigadement des pulsions s’appuient sur le manque et la lutte pour la reconnaissance, sur le prestige social acquis à coup de clics au sein d’un groupe, et sur la création de groupes en vase clos renforçant et polarisant les opinions. La télémanipulation s’inspire en grande partie de la psychologie comportementale et de l’anthropologie, de la Gestalt theorie au potlatch en passant par le béhaviorisme dont les principaux auteurs sont John Broadus Watson, Burrhus Skinner, Charles Darwin, Christian von Ehrenfels, Bljuma Zeigarnik, Albert Bandura. Si les uns incarnent le Capital afin d’en faire la promotion publique, les autres ont pour mission d’incorporer le Capital en travaillant gratuitement pour les GAFAM tout en créant à leur insu des dividendes pour l’aristocratie financière.

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À ce point nommé nous pourrions formuler une critique à l’égard de « l’art pour l’art ». De manière générale, les ouvrages manufacturés et artistiques ont un usage. Ils représentent les symboles d’une autorité, incarnent les signes de la reconnaissance sociale, révèlent les formes idiosyncrasiques propres à des objets du quotidien, voire entérinent les techniques d’élévation d’un bâtiment ou les mises en scène spectaculaires, etc. Dans son ouvrage intitulé Comment l’art devient art, Édouard Pommier expose de quelle façon dès la Renaissance le discours sur l’art distingue les productions d’artistes de celles de l’artisan. Grâce aux Médicis désirant étendre leurs pouvoirs par le biais de l’art, « l’invention de l’artiste » au XVe siècle associée à la naissance du proto-capitalisme du XVIe siècle motiveront les critiques de l’historien Francis Haskell, notamment avec Mécènes et Peintres et La norme et le caprice — ouvrages retraçant l’histoire et l’effervescence du marché de l’art chevillé à l’image du pouvoir jusqu’à la fin du XIXe siècle. Enfin, formalisé plus que créé par Baudelaire, « l’art pour l’art » désigne les névroses obsessionnelles des artistes revendiquant haut et fort leurs actes de création culturels et sociaux — notamment dans le cadre des mouvements artistiques du XIXe et XXe siècle. Depuis les années 2000, et bien qu’il existe encore de nombreux « collectifs d’artistes », la substantifique moelle de « l’art pour l’art » est manifestement encadrée et fermement atomisée au sein des créations individuelles. Elle participe pleinement d’une chaîne de montage de l’art contemporain qui exclut la dimension collective, sociale et novatrice de groupes d’artistes pour mieux rentabiliser le caractère idiosyncrasique des productions individuelles. Nous pouvons par ailleurs circonscrire les actuelles conditions de production de l’art contemporain avec ce Capital Statement :

1- Des œuvres similaires créent la série ;
2- La série délimite un style ;
3- Le style induit la signature ;
4- La signature verrouille le monopole ;
5- Le monopole instruit la spéculation.

L’appât du gain, les simulacres de la notoriété et, certes, la grande qualité des petits fours parisiens et new-yorkais, ont fini par transformer les artistes modernes et révolutionnaires en ouvrier spécialisés à la solde de l’aristocratie financière. D’un autre côté, « L’art pour l’art » étant une création originellement issue de la bourgeoisie marchande (Les Médicis), il est logique que son but soit de concentrer des capitaux au sein de marchandises nommées et qualifiées « œuvres d’art ».

2.2.5 CRÉATION DES SEUILS

En tant que super-prédateurs, les êtres humains ne cessent de fabriquer des paravents, des pare-feux, des murailles, des grilles, des portails, des coffres-forts, des véhicules blindés et des pavillons sous alarmes, des caméras de surveillance, des couloirs sans fenêtre, des cages à lapins, des enclos pour le bétail, des prisons panoptiques, des barrières frontalières. Outre les joies de la fabrication, et en tant que super-coopérateurs, nous communiquons depuis 40 000 ans par écrans ou objets interposés — des premières fresques rupestres, en passant par des galettes de terre cuites gravées au stilet, jusqu’aux écrans tactiles de nos smartphones. Concrètement, les interfaces en pierre, en terre, en peau, en papier ou sous formes d’écrans représentent et contiennent factuellement les limites de ce qu’il nous est permis de faire et de penser dans le cadre d’un échange contractuel ou informel.

Techniquement, la recherche permanente des limites, des contours, des extrémités, des bords, des lisières, des orées désignant des périmètres et des propriétés, le calcul de l’aire d’une surface ou d’une enveloppe, l’érection d’un grillage ou le tracé d’un cadastre engendrent une somme infinie d’interfaces sur lesquelles le regard et les sens se fixent sans parvenir à se projeter au-delà des limites imposées. Cependant, et tel un singe sur la cime d’un arbre, l’animal humain préfère manifestement le ciel au plafond d’une prison comme l’horizon aux murs d’un entrepôt. En regard de cet axiome poético-chimpanzé, nous ne pouvons nous empêcher de projeter des représentations et des concepts au-delà des apparences, et nions catégoriquement l’existence matérielle et bornée des interfaces. De la même manière, la parade, le paraître, l’apparat et l’apparence engendrent des interfaces dans lesquelles les représentations et les concepts qui s’y déploient entretiennent la libre divagation ou captive interprétation de chaque interlocuteur, lecteur, regardeur, spectateur.

L’interface incarne en elle-même un seuil, elle pose une ligne de démarcation qui enclenche le passage entre des écrans et une projection par-delà les apparences. Le seuil est l’expression d’un passage vers un autre état. L’ensemble des constructions matérielles ou des édifications conceptuelles, à la fois matériellement sécables et conceptuellement segmentées, est encadré par des seuils. Ces seuils clivent et partitionnent les rapports entre les choses comme entre les mots. En outre, notons que l’existence ou la non-existence d’une chose n’appartient pas spécifiquement aux choses matérielles que nous avons sous le nez, notamment dans le cadre de la religion, de la métaphysique et de l’idéologie. Raison pour laquelle nos croyants imaginent des entités divines situées au-delà des apparences — telle une « présence réelle » lors de l’Eucharistie ou tel un « avenir radieux » lors d’un défilé militaire chinois.

La construction des seuils commence par la visée et la sélection d’une proie dans l’espace. La capture du regard désigne une première prise (viser puis sélectionner du regard) sur une ligne d’horizon. Réduire la distance entre soi et la proie est une nécessité afin de la saisir (appréhender et capturer la proie), pour enfin la tuer et la manger (posséder et assimiler). L’usage du symbolique (langue et langage, représentation et concept) souscrit au même processus de sélection, d’appréhension et d’assimilation. Représenter et nommer sont de la même manière rendre des actions, des objets, des sujets ou des corps captifs dans lesquels nous projetons nos besoins, nos manques, nos désirs, nos existences. Par exemple, et pour nos peintres rupestres de la grotte de Chauvet, il s’agit de délimiter un périmètre, de projeter des scénarios qualifiant les proies et les corps au-delà des apparences — le tout en regard de projections magiques et de fabrications de divinités hybrides (homme à tête d’oiseau, homme à tête de cerf, etc). Sur les parois des grottes, nos ancêtres représentent des agents hétérogènes au sein d’une situation homogène en regard de leur besoin, leur manque, leur désir, notamment sous l’angle d’une nourriture abondante et d’une chasse réussie.

Cette approche spontanée engendre une étendue homogène au sein de laquelle on distingue des corps hétérogènes. L’espace imaginé et les corps dessinés sont d’emblée des objets de connaissance et de croyance, il s’agit de tracer des seuils entre chaque corps ; corps qui dans la nature sont enchevêtrés, emmêlés, entrelacés à l’environnement. Le monde symbolique et l’imaginaire humain sont ainsi remplis de corps séparés, de segments hétérogènes qui font signes (lisible) et cohabitent les uns avec les autres tout en participant d’une homogénéité graphique (visible) juxtaposant, superposant, accumulant les corps entre eux — ceci pour exprimer le mouvement autant que l’évolution, la mutation, la dégradation des corps en contact. Les proies durent et perdurent lorsqu’elles sont gravées, dessinées, tracées sur la paroi ; fixes et figées elles permettent d’exercer un contrôle et une maîtrise sur chaque chose au-delà des apparences. Il s’agit d’instruire un ordre, un déroulement, un scénario afin de contraindre les faits, les phénomènes et les événements — toujours dans l’espoir de viser, capturer et assimiler de la nourriture ; ou sous d’autres formes, de sélectionner, d’appréhender et accumuler des biens ; enfin, de dominer, soumettre et exploiter les matières de la nature, le déroulement du temps, les parties d’un territoire ainsi que ses semblables.

En regard d’un programme, d’une planification, d’un dessein, d’un projet ou d’une politique, donc au-delà des seules apparences, les techniques de gouvernement n’ont pas d’autres objectifs que dominer, opprimer, soumettre, exploiter, posséder la matière et le temps afin de « devenir maître et possesseur de la nature » (René Descartes). Tou·te·s celles et ceux qui accèdent à un pouvoir dire ou pouvoir faire désirent inéluctablement changer l’ordre des choses comme veulent irrésistiblement agir sur les choses dans le but de dominer, opprimer, soumettre, exploiter, posséder — afin que la nourriture soit toujours plus abondante et la chasse toujours aussi plaisante. La puissance de prédation mue par la volonté du Logos est le propre de la condition humaine. Les concepts transcendantaux comme le bien, le vrai, le beau n’ont pas d’autre fin que de justifier et de renforcer les régimes de croyance et les créations de valeur, d’exacerber l’économie des rapports de force à laquelle nous souscrivons pleinement en tant que super-prédateurs et super-coopérateurs.

Au même titre que la Chine qui parvient à simultanément orchestrer l’eugénisme commercial du Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley) que la dialectique nauséabonde de 1984 (George Orwell), les vertus de l’Éco-Féminisme ne font que s’agréger à celles du Patricapitalisme. La structure — segmenter, aliéner, monopoliser — incarne jusqu’à la disparition totale de l’espèce humaine sa condition substantielle.