6 octobre 2020

2.3 LE PROJECTILE ET L’ESPACE DISCURSIF

Par Sammy Engramer

ANNEXE
(article rédigé lors d’une exposition éponyme, décembre 2017)

«  On connaît l’anecdote de Mlle de Sommery, qui, surprise en flagrant délit par son amant, lui nie le fait hardiment, et comme l’autre se récrie « Ah ! je vois bien lui dit-elle, que vous ne m’aimez plus ; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis. »
De l’amour, Stendhal

Considérés comme des marchands de savoirs rejetant les vérités morales, les sophistes ont toujours eu mauvaise presse. Le rôle des sophistes se limite encore à convaincre des interlocuteurs crédules dans le cadre de joutes discursives — au même titre que nos actuels politiciens (ethos) qui cherchent à séduire le cœur des électeurs (pathos). Les hellénistes contemporains ont cependant fait évoluer les mentalités. Les Grands Sophistes dans l’Athènes de Périclès de Jacqueline de Romilly réhabilite le travail des sophistes qui participèrent in fine à l’enrichissement de la langue grecque. Barbara Cassin y contribue également en opposant Parménide à Gorgias dans son ouvrage L’effet Sophistique. Pour cet exposé, nous allons nous concentrer sur quatre conférences de Michel Meyer intitulées Rhétorique dans l’histoire d’Aristote à Perelman. À son tour, l’auteur redore le blason de la rhétorique qui, depuis Platon, était mise de côté pour des raisons dogmatiques et morales (les conférences sont disponibles sur le site du Collège de France).

Pour Michel Meyer, la rhétorique est un moyen de négocier comme d’apprécier la bonne distance entre individus. La distance n’est pas une vue de l’esprit, elle désigne des rapports de forces instaurant des séparations physiques, des espaces de respiration, des seuils de bienséance à ne pas dépasser. Les affirmations contiennent implicitement des demandes, dans l’attente qu’un dialogue s’engage dans un espace donné. Tout début de conversation révèle simultanément un territoire à partir duquel chaque interlocuteur se positionne. Par conséquent, il existe une rhétorique de l’accord qui permet à chacun d’entre nous de se maintenir à bonne distance.

Michel Meyer note qu’il existe une « rhétorique de l’insulte », une façon de rabaisser son interlocuteur, notamment en le comparant aux figures animales. L’homme veut s’arracher de la nature nous dit Kant. Pourtant, dans le cadre de conversations à couteaux tirés, la métaphore animale a pour fonction d’établir une rupture, de rejeter au plus loin l’individu qui nous déplaît, de signifier qu’un gouffre nous sépare de lui. Mais l’insulte produit aussi le mouvement inverse, elle peut aussi réduire la distance et transgresser toutes les limites de la décence, notamment lors d’un harcèlement sexuel ou moral. Dans ce cadre, il s’agit d’un « acte de langage » (John L. Austin) qui réalise ce qu’il énonce, au sens où il affecte ou blesse, voire valide une procédure ou entérine un acte. La « rhétorique de l’insulte » convoque, provoque et aliène l’interlocuteur dans le but de le dominer, l’opprimer, le soumettre.

Michel Meyer expose les trois vecteurs de la rhétorique — moral, logique et esthétique. Le premier correspond aux catégories de l’ethos, représentant à la fois le caractère, la vertu et l’autorité. Dans ce cas de figure, l’orateur est une autorité royale, ecclésiastique ou politique incarnant la loi morale, les vérités et les actions politiques qui en découlent. De part sa nature logique et rationnelle, le logos renvoie quant à lui à des questions sous-jacentes. Il poursuit et motive l’enchaînement des échanges langagiers et comptables, les affirmations s’enchaînent les unes aux autres et offrent la possibilité d’engager d’autres demandes, adresses ou prières. Enfin, le pathos, qui anime plus particulièrement Michel Meyer, concerne La théorie des passions.

Pour Michel Meyer, la réhabilitation de la rhétorique sous l’angle de l’ethos, du logos et du pathos passe par La théorie des passions. Cette théorie s’illustre en trois temps au cours de l’histoire chrétienne :

  • Il y eut en premier lieu l’abolition du « péché d’orgueil ». Machiavel nous informe que toute personne socialement intégrée cherche à s’élever, à conquérir un pouvoir ou à déployer sa « puissance d’agir » (Spinoza), donc à imposer une autorité. De fait, l’église et ses clercs étaient en prise avec le péché d’orgueil. Le caractère, la vertu et l’autorité de l’ethos ne sont pas réservés à quelques pécheurs, nous sommes tous concernés et conditionnés par la lutte pour la reconnaissance et l’obtention de pouvoirs.
  • Dans un deuxième temps, Adam Smith expose « le péché de cupidité » mis au service de la société civile — au sens où la société bénéficie des profits, sous la forme du « ruissellement », de ceux qui poursuivent leurs intérêts particuliers. La « cupidité » participe des échanges souscrivant à la production de monnaies et de marchandises, à l’innovation individuelle et corporatiste, à l’exportation de biens et de services. Par définition spéculatif, le logos est chevillé au désir immodéré d’argent et de richesse. La logique veut que le discours (logos) participe pleinement de la création de valeurs, il inocule ce qui compte au sein des échanges et des marchandises.
  • Enfin, la troisième occurrence se réfère à Sigmund Freud, elle concerne la remise en question radicale du « pêché de chair » dont les expressions s’expriment, s’exposent, s’étalent et se répandent aujourd’hui de mille manières. Par ailleurs, et si l’on s’en tient aux nombres de nus féminins peints depuis le XVIIe siècle, l’esthétique veut que la beauté (corporelle) engageant l’étreinte (sexuelle) participe nécessairement de l’expression humaine. Enracinées dans la condition humaine, l’effroi des passions (pathos) n’est pas uniquement réservé à quelques évêques en mal d’enfants de chœur.

Les passions libérées des doctrines chrétiennes invitent Michel Meyer à exposer la matérialité des rapports qu’instaurent l’orgueil, la cupidité et la pulsion sexuelle. En d’autres termes, les manifestations de l’ambition, les figures de l’avidité et les expressions du désir affectent nos esprits, nos comportements et nos corps selon l’intensité des rapports — proches ou lointains. Michel Meyer conclut ainsi :

« […] en rhétorique la passion est fonction de la distance : quand la distance est très faible la passion est forte, quand la distance est très forte les passions sont très faibles — et on appelle ça des valeurs. Moralité, les valeurs sont des passions sans subjectivité, alors que les passions sont des valeurs avec de la subjectivité ».

L’orateur s’appuie sur un exemple éclairant de David Hume : si un enfant meurt de faim juste à notre porte, sa présence déclenche en nous un sentiment de pitié mêlé à une gène manifeste et coupable ; en revanche, si mille enfants meurent de faim au Sahel, nous sommes intellectuellement scandalisés, nos valeurs chrétiennes sont contrariées sans toutefois susciter plus d’engagement de notre part.

Reprenons de notre coté en exemplifiant les figures de l’ethos, du logos et du pathos. Effectivement, si un individu remet en cause notre autorité au sein d’un groupe, nous allons ressentir une injustice et manifester notre profond désaccord, en revanche, l’orgueil disparaît si la même chose se produit pour un collègue, l’événement provoquera l’indignation ou un soutien sans plus d’émotion (ethos). De même si l’on s’aperçoit qu’un de nos investissements ne génère pas les profits escomptés, alors que nous serons beaucoup moins scandalisés si notre voisin est victime d’une baisse de revenus (logos). Quant à la chair, ce en regard de la bonne distance entre notre corps et un autre, il est clair que nous agissons ou réagissons, acceptons ou rejetons le corps de l’autre selon nos goûts et nos appétences sexuelles. Le rapprochement physique ou verbal convoque d’emblée la peur ou l’effroi, voire l’indifférence, ou bien densifie les rapports débouchant sur un acte charnel (pathos).

Les questions que soulève Michel Meyer sont passionnantes car elles renvoient aux formes matérielles de l’éthique, comme si l’éthique était un médium qui, par le biais d’un aménagement de la distance, instaurait des conduites instinctives bien que programmatiques entre individus.

*****

Passons à la littérature et déportons les options rhétoriques de Michel Meyer. Nous pourrions réduire les « actes de parole » à des points circulant dans un espace discursif, et imaginer la manière dont les « actes de parole » se manifestent dans cet espace. Référons-nous à la « rhétorique de l’insulte » qui, au cœur de ses manifestations, signifie autant une façon de se défendre qu’une manière de provoquer ou d’attaquer un interlocuteur. Nous pourrions ainsi envisager la parole comme un projectile, tout du moins comme une projection au sein d’un espace discursif. Certes, la parole et l’espace discursif sont par définition virtuels, toutefois, s’ils ne sont pas matériellement palpables, ils sont pour le moins tangibles — du fait que les actes performatifs de la parole atteignent, affectent, déroutent, bouleversent, choquent des corps réels.

Matériellement, la liste des projectiles va du postillon à la bombe nucléaire. Tout autant issus de la coopération sociale que de la course aux armements, les conduites belliqueuses, la convoitise comme la préservation du capital ont amené les hommes à fabriquer toutes sortes de projectiles (pierre, pavé, couteau, marteau, assiette en des occasions spéciales, lance, flèche, balle, missile, bombe,…). Il reste que si nos ancêtres ont trouvé les moyens de signifier leurs désaccords avec toutes sortes de matériaux, il n’est pas complètement absurde d’imaginer qu’ils firent de même avec des injonctions, des impératifs, des ordres, des commandements, des interjections, des invectives, des injures, des plaintes, des inculpations, des procès, des condamnations.

Si les projectiles ont pour objet de faire fuir, de dissuader, de tétaniser, de soumettre, de blesser, de tuer ou d’éradiquer de la surface de la terre des populations entières, il apparaît que les procès verbaux comme les injonctions, les plaintes ou les injures sont de la même espèce bien qu’ils ne soient pas de même nature. Il existe une modulation de la distance dans l’usage même de la parole. Modulation que nous retrouvons justement dans l’usage des projectiles, dans cette manière dont les hommes utilisent des projectiles afin de blesser un ennemi ou d’effrayer un adversaire. Toutes les formes de projections inspirent un aménagement et un calcul de la bonne distance dont l’objet n’est pas spécifiquement d’atteindre une cible. L’histoire de la guerre froide est exemplaire de ce point de vue, car outre les rapports de force basés sur des missiles, toute une diplomatie fut mise en place à partir de 1962 entre les États-Unis et l’URSS afin d’éviter les mauvaises interprétations, les menaces, les provocations, les intimidations, les sommations, voire les insultes. Le jeu consiste à changer la trajectoire des projectiles verbaux propres aux effets d’annonce des politiques, à préserver le statu quo concernant les projectiles nucléaires. Chaque jour, nous constatons la façon dont un projectile verbal rate une cible ou impacte frontalement une personne. Par exemple, lorsque Donald Trump s’adresse à Kim Jong-Un (et réciproquement), les administrations des pays concernés s’empressent de tempérer et de détourner avec plus ou moins de talent les projectiles issus de joutes discursives entre deux mâles bêta.

Certes, le langage est fait pour communiquer et, dans le meilleur des cas, pour établir un dialogue courtois et productif. Il reste que dans le cadre des conversations les plus ordinaires, les discours circulent en toute liberté et ne sont pas tous égaux, les malentendus sont légion et les différends très nombreux. Quelques pratiques illustrent les fonctions toniques et matérielles du langage. Par exemple, les locutions se renvoyer la balle ou la balle est dans ton camp expriment explicitement des paroles projetées. Le rabattage durant la chasse use des mêmes moyens sonores pour piéger le gibier, les bruits ou les cris sont comme des projectiles qui provoquent la fuite des animaux. C’est également vrai pour toutes les répétitions vocales des chansons populaires ou savantes ; bien que la scansion, confondue avec le rythme musical, inscrit les refrains au cœur d’un martèlement comme d’une projection. Les joutes verbales anglicisées (battle) y participent également. Le Haka des Maories, rituel pratiqué lors d’un conflit, use clairement de projectiles qu’on adresse à l’ennemi. Enfin, l’actualité féministe nous fournit un dernier exemple. « Balance ton porc » a clairement pour objet de retourner l’insulte à l’interlocuteur en question, comme de jeter en pâture des noms sur la place publique.

Une parole projectile nous conduit souvent sur le terrain de la violence. Effectivement, il existe une différence d’approche radicalement opposée entre les phrases « Bonjour Mademoiselle » et « Hé, Salope ! ». Cette dernière contient explicitement un acte agressif dont l’objet est d’atteindre une cible, de nuire, voire de tétaniser. Ainsi, nous pouvons affirmer qu’il existe des mots / phrases / locutions / énoncés projectiles ayant la même fonction qu’une pierre. Il est toutefois difficile d’éviter l’agression verbale puisque sa nature veut qu’il envahisse une zone donnée, un peu comme ‘‘un filet de sens’’ jeté sur une personne.

Comme le dit Audrey Benoit dans l’ouvrage collectif Retour vers la nature ? Questions féministes :

« Le pouvoir de l’insulte est ici moins symbolique que matériel : il participe à la constitution, chez la personne interpellée, d’une « doxa corporelle », ensemble de significations incorporées sous la forme de gestes ou de comportements laquelle transforme la vie du corps. C’est donc bien en un sens matériel qu’un mot peut nous blesser. Les pratiques de signification produisent la vulnérabilité du corps en même temps qu’elles le constituent comme objet social. »

Enfin, les « actes de paroles » envisagés comme des projectiles illustrent un bon nombre de nos actions en terme de communication. Si nous observons les débats chronométrés radio-télévisés, les commentaires sur Facebook ou Twitter, ou les personnes qui s’envoient frénétiquement des SMS, nous constatons que l’usage des outils numériques consiste, dans le cadre des échanges, à projeter sur la toile des messages courts et concis — par ailleurs en attente de réponses immédiates. La plupart du temps virtuels, ainsi que rédigés à bonne distance, les projectiles verbaux finissent par réellement exacerber les luttes d’opinions, engendrer des dialogues de sourds, et générer des actions souvent peu pertinentes. Les projectiles verbaux, au même titre qu’un slogan publicitaire ou qu’un cri de ralliement, impactent nos habitudes et orientent clairement nos actes. Notre rapport au savoir est lent et fastidieux ; plus il est court, plus il se segmente, se séquence et augmente en cadence l’aliénation générale.

*****

Au cours des années 1980, l’appropriation du mot « queer » est devenue un mode de revendication à la fois politique et communautaire. Ne pouvant éviter l’insulte verbale, les mouvements stigmatisés et marginalisés s’inspirent des luttes afro-américaines et trouvent une façon de retourner l’injure en l’absorbant et en la positivant. Le mot « queer » désigne des individus bizarres en un sens péjoratif ; il qualifie ceux qui, en marge, refusent les normes de l’hétérosexualité. S’approprier le mot « queer » a pour finalité de renvoyer l’insulte à l’envoyeur, afin d’exposer l’impuissance à impacter les personnes en question, tout comme fédérer les individus concernés par ce type de ségrégation, donc renforcer et visibiliser les luttes. Un pari par ailleurs réussi en regard de l’actuelle évolution des mœurs.

Parler de paroles projectiles revient à parler des conditions de production matérielle du langage. Si d’un côté nous sommes complètement dépendants du corps et de la façon dont il est affecté ; d’un autre, nous ne cessons pas tout au long de notre vie de nous fondre et de nous confondre avec des mots, des images et des choses. Bref, « le poids des mots comme le choc des photos » (slogan du magazine Paris-Match jusqu’en 2008) a une influence décisive sur nos comportements. Bien entendu, la parole projectile’s’inspire de la « performativité du langage », elle-même questionnée de John L. Austin à Judith Butler en passant par Barbara Cassin. La parole projectile participe du processus anthropologique innervant la puissance de prédation qui, aveugle, cherche à viser / sélectionner, prendre / capturer, assimiler / posséder.

Enfin, notons qu’un retournement a lieu dans un cadre plus contractuel. L’évolution des mœurs veut que les pratiques B.D.S.M. (Bondage-Domination-Sado-masochisme) envisagent la « rhétorique de l’insulte », matériellement incarnée par la parole projectile (Slut Talk), au sein de séances auxquelles les individus consentent par le biais d’un contrat. Éminemment sadomasochiste, notre espèce recherche les moyens de médiatiser, simuler ou détourner les rapports de domination et de soumission.