5 octobre 2020

3.1 LA POLARISATION DU LANGAGE

Par Sammy Engramer

« On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. Seule la médiation d’autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu’il existe pour soi, l’enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. »
Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir, 1949.

Au XVIIIe siècle, le mouvement des Lumières met en crise le dualisme de la métaphysique chrétienne et contribue à relativiser les transcendantaux relevant de la logique, de la morale et de l’esthétique  — ce en relation au bien, au vrai et au beau qui diabolisent le mal, exècrent le faux, rejettent le laid. Expliquer les mouvements du monde en s’appuyant sur des concepts opposés et séparés dans des sphères hermétiques ne suffit plus. Selon Hegel, l’existence humaine participent activement de la dialectique spéculative. Soumis à la permanence du mouvement et aux rapports de force, les déterminations s’excluent et se maintiennent contradictoirement : le bien est une figure du mal d’un système de croyance à l’autre (moral) ; la « grandeur négative » est issue d’une proposition positive (logique) ; la répulsion inclut en elle-même l’attirance (esthétique).

Notre espèce est cependant chevillée au langage. Hautement sophistiqué, le langage est une interface qui régule les actions humaines comme il s’interpose entre chaque individu. En tant que relation, médiation et interface, le langage distribue, répartit et dispense les choses autant qu’il répertorie, classifie et distingue le vivant ; le langage sépare, sectionne et différencie les corps autant qu’il évalue, assigne et atomise le divers. Interface entre tous les sujets humains, le langage désigne et illustre le bon ou le mauvais choix (individuel / collectif) comme il conditionne les systèmes familiaux ou les régimes de croyance (égalitaire / inégalitaire). Si le langage est une relation, une médiation ou une  interface qui permet d’adresser une demande ou d’engendrer une action, il incarne aussi des négations, donc de l’objection, du refus, du rejet, du déni, du démenti, de l’indifférence, etc. Par conséquent, et malgré les efforts de la dialectique spéculative, le clivage que représente l’affirmation et la négation (bien / mal, vrai / faux, beau / laid) est vigoureusement ancré dans tous les discours.

*****

La polarisation du langage tient en premier lieu à la segmentation du divers. Notre première action consiste à séparer les différents éléments de la nature ou à distinguer les différentes parties de la matière. Pour ce faire, nous employons un concept susceptible de tout désigner et qualifier. Ce concept est le mot « être » qui détient l’extraordinaire capacité de désigner et qualifier un objet (c’est un smartphone), un corps (c’est une particule), un sujet (être Paul), une action (être en vie), etc. L’action la plus élémentaire consiste à désigner et, simultanément, à qualifier les choses et les mots : c’est une pomme, c’est un chien, c’est un dessin, c’est un verbe, etc. Nous pourrions cependant réduire tout le divers qui nous entoure à des abstractions : c’est A, c’est B, c’est C, c’est D, etc. Mais nous pourrions aussi nous en tenir à la stricte démonstration qu’implique le fait de collecter ou juxtaposer le divers, et dire en montrant du doigt : c’est, c’est, c’est, c’est, etc.

De ce point de vue, le mot « être » est un auxiliaire au sens fort du terme qui détermine et rend sécable tous les éléments de la nature comme toutes les parties de la matière. C’est avec le précieux concours du mot « être » qu’il nous est permis d’identifier puis de reconnaître chaque élément et chaque partie du divers — à la fois au sein d’une étendue (espace) ou d’une séquence (temps). Il reste que le mot « être » n’appartient en aucun cas au divers, ni à la nature ni à la matière. Pour le dire poétiquement, « l’être » incarne ‘‘l’auxiliaire du langage’’, ou de manière plus réflexive et contemplative le mot « être » est être du langage, il représente en lui-même et énonce pour lui-même une substance qui qualifie les objets et les sujets. En outre, le mot « être » offre à notre espèce la possibilité d’identifier et de reconnaître sa propre existence séparée du reste du monde. Moralité, et bien qu’effectif et efficient, voire dynamique et proactif au sein des formes performatives du langage, « l’être » n’est pas autre chose qu’un concept.

Outre le mot « être », nous usons de concepts nous permettant de désigner et de qualifier positivement tout ce qui existe. Le fait de segmenter le divers nous renvoie également à la bi-polarisation des éléments qui composent le divers. Nous ne cessons pas de disserter sur ce qui est ou ce qui n’est pas, de déterminer une position (ce qui est posé en un lieu et un moment donné) en la comparant à d’autres positions (jouxtant le plus souvent les seuils, les limites, les frontières de la position soumise à comparaison). De la même manière pour notre espèce, la délimitation d’un territoire et la détermination d’une position (par ailleurs politique, laïque, religieuse, sociale, culturelle, ethnique ou familiale) provoque, instruit et renforce la formation de l’identité individuelle comme la spécificité d’un groupe de personnes. La fabrique de l’identité renvoie à son tour à un enseignement qui qualifie ce qui est (positivement positionné comme) bon, juste et agréable pour soi comme pour un groupe familial ou social, laïque ou religieux, culturel ou ethnique qui, nécessairement, s’oppose à d’autres groupes.

Le faisceau d’influences est très riche. L’identité baigne dans l’histoire familiale elle-même conditionnée par des systèmes de transmission patrimoniale ; elle se rapporte également à la formation religieuse, métaphysique ou idéologique ; elle subit les prises de positions politiques, économiques, sociales ; elle s’imprègne de tradition culturelle, de l’usage de la langue et de la pratique locale ; elle se réfère au sexe, au genre, à la sexualité, à la race (ou l’ethnie) et à la classe ; enfin, l’identité est aussi malaxée par le climat, les ressources animales, végétales, etc.

D’un côté, ce faisceau d’éléments agrégés — d’où découle par principe un individu particulier — s’inscrit au sein de lois, de normes et de règles propres à chaque groupe, communauté, nation, empire. Chaque individu a tendance à essentialiser son caractère, son tempérament, sa manière d’être et sa raison d’être en regard d’un ensemble socialement cohérent. D’un autre côté, la complexité issue de l’accumulation et de la sédimentation des expériences individuelles forge une identité qui, à elle seule, incarne des postures singulières susceptibles d’être imposées à un groupe d’individus. Moralité, un individu singulier transgressant les formations de sa communauté peut faire école et à son tour aliéner un groupe de personnes. Au cœur de la formation d’identités communes naissent des sous-groupes qui, dans des moments de cristallisation identitaire, essentialisent leur condition singulière d’existence ; d’où la formation de factions politiques dissidentes au sein même d’un parti ; le départ de quelques salariés d’une entreprise qui iront créer une plateforme concurrente ; ou bien, la formation de minorités au sein des communautés, nations, empires ; etc.

L’ouverture des sociétés démocratiques à la pluralité et à la diversité fragmente la fabrique des identités. D’un côté, la particularité / singularité des existences se doit d’être intégrée à l’ensemble de la société démocratique. D’un autre côté, le détournement des principes de la laïcité — consistant à se libérer des systèmes de croyance et à adhérer à des postures émancipatrices — renforce les revendications identitaires fascistes, intégristes, populistes et néolibérales en instrumentalisant le droit à la liberté d’expression. De ce point de vue, la laïcité est envisagée comme une croyance, elle représente un groupe de ‘‘croyants laïcs’’ auxquels s’opposent d’autres doctrines religieuses, métaphysiques, idéologiques. La laïcité est cependant une notion issue de la raison législatrice qui offre les conditions d’accès à la liberté individuelle au-delà de tout système de croyance ou de dépendance idéologique. Il reste que l’usage de la raison peut être mystique ou instrumental, on trouvera donc toujours ‘‘une raison’’ pour croire en des fables identitaires comme ‘‘une raison’’ d’exploiter son semblable en vertu d’une unité (politique, religieuse, culturelle, ethnique, familiale) absolue, fixe et immuable.

A priori irréconciliables, les groupes s’opposent au sein de rapports de force et affirment haut et fort l’unité une et indivisible de leurs pratiques, principes ou doctrines. Nous pourrions tout autant le dire de disciplines universitaires comme la psychanalyse qui s’oppose doctement à la sociologie, ou du mondialiste qui s’oppose économiquement au régionaliste, ou des hommes s’opposant bêtement aux femmes, etc. La transversalité, la pluridisciplinarité ou l’intersectionnalité sont des notions qui devraient logiquement nous aider à réaliser la coexistence d’individus particuliers et de groupes spécifiques. Pourtant, quelque chose résiste et motive en permanence l’horizon dualiste.

C’est en compagnie de la bi-polarisation du langage que se profile manifestement l’horizon dualiste. Cet horizon a pour fonction de polariser les sens, de circonscrire la pulsion animale en regard des règles morales ou immorales (le bien, le mal) ; mais aussi d’organiser le sens, donc d’apprendre au minimum une langue vernaculaire afin d’élaborer des actions cohérentes en regard de lois de communes (le vrai, le faux) ; enfin, d’indiquer un sens, des directions idéologiques, religieuses, métaphysiques, des normes qui prescrivent des manières d’être, de faire, de savoir et d’apparaître (le beau, le laid ; l’attirance, la répulsion, etc.). En vertu d’une politique du sens, ce en regard des transcendantaux logiques, moraux et esthétiques, il est difficile au quotidien de se départir d’un horizon dualiste qui, mécaniquement, détermine telle ou telle identité politique, sociale, religieuse, culturelle, ethnique, régionale, locale, familiale, individuelle.

Peu d’entre nous accède à la dialectique spéculative dans le cadre de sociétés basées sur la séparation des sexes et l’assignation d’un genre, sur des particularités familiales, des empreintes ethniques ou des traditions régionales, sur des systèmes hiérarchiques ou sur la distinction sociale, sur la création d’organes politiques clientélistes ou le maintien de communautés religieuses surannées, sur la division sociale et technique du travail propre à l’atomisation des personnes, etc. De ce point de vue, et dans le cadre de la présente recherche, nous prenons le parti de circonscrire nos observations et d’ausculter l’horizon dualiste en relation à la formation de l’identité féminine et masculine. Inspirée du féminisme, l’option choisie n’a rien d’originale, excepté en regard de la polarisation du langage.

3.1.1 VALEUR POSITIVE ET VALEUR NÉGATIVE

Dans un premier temps, appuyons-nous sur une citation d’ Alexandre Kojève tirée de l’Histoire raisonnée de la philosophie païenne :

« Or, [s’il en est ainsi], l’Aristotélicien est [bien] obligé de distinguer dans le Monde dont il parle deux « étages » irréductiblement distincts ou différents « dans leurs genres ». « En haut » ou « au-dessus de nous », il y a le Monde céleste ou sidéral (supra-lunaire), où les cycles sont (plus ou moins) parfaitement circulaires et où les individus eux-mêmes se re-produisent, ou mieux, se re-présentent indéfiniment dans une identité absolue avec eux-mêmes, étant toujours les mêmes partout où il sont. Mais « en bas » ou «  autour de nous » il y a un Monde sublunaire, où les cycles n’ont plus rien à voir avec des cercles quels qu’ils soient et où leur imperfection foncière se manifeste entre autres par le fait que les individus différents (indéfiniment multiples, bien qu’en nombre fini) y re-produisent ou re-présentent, très approximativement, d’ailleurs, le cycle d’une espèce donnée. »

Kojève expose deux visions du monde aristotélicien ; l’une se rapporte à des individus identiques à eux-mêmes — l’un et la répétition représentent des figures homogènes situées dans une sphère supérieure ; l’autre illustre le monde sublunaire et l’altérité — l’autre et la différence désignant des figures étrangères les unes par rapport aux autres. Aristote scinde le cosmos en deux sphères distinctes, il sépare le haut du bas, l’un de l’autre, le même du multiple, la répétition de la différence. Une partie est absolue, éternelle, infinie et supra-lunaire ; alors que l’autre est relative, éphémère, finie et sublunaire. Dans le monde supra-lunaire, nous trouvons sans peine les dimensions d’un présent divisible à l’infini sous la forme d’entités identiques à elles-mêmes ; nous sommes également confrontés à l’unité d’un tout présent avec les identités absolues. Le supra-lunaire accueille en son sein des valeurs positives fixes et immuables situées au-delà des apparences. En vis à vis, le sublunaire représente quant à lui des valeurs négatives imparfaites et fluctuantes, il incarne le divers, le vivant, la densité de l’existence.

Ajoutons à cet horizon dualiste un complément de valeurs se rapportant à Platon. Platon désigne de son coté des vertus appartenant au monde des idées telles que le bien (moral), le vrai (logique) et le beau (esthétique). Cette gamme de concepts est précisément ce qui motive la croyance en des valeurs propres à la connaissance, a priori désolidarisées de l’animalité et du corps concupiscent, des intuitions sensibles et des opinions, des illusions et des apparences trompeuses.

Dépendants des circonstances et des contextes, le bien, le vrai, le beau sont néanmoins des concepts fluctuants, plastiques et interprétables. La morale, la logique et l’esthétique sont remarquablement plastiques puisqu’elles participent d’une dialectique située dans le monde des idées. Par définition, une action et un objet peuvent être qualifiés de bons ou mauvais, vrais ou faux, beaux ou laids en fonction des contextes et des circonstances, des goûts et des couleurs. Le bien, le vrai, le beau changent de figure en regard d’un environnement culturel, d’une langue, d’une communauté ; en relation à un fait contingent, à un phénomène factuel, à un événement historique ; en rapport à une construction psychique relais de la fabrique des identités ; en relation à un environnement social se rapportant aux valeurs morales, aux contraintes économiques, au paraître et à l’apparence ; ou simplement au contact d’un milieu, ce en regard de la campagne ou de la ville, des climats chauds ou froid, etc.

Par exemple, et d’un point de vue éthique, tuer un être humain est en soi inacceptable. Cependant, l’euthanasie peut être un bien tout autant qu’un mal. Ici les opinions s’opposent frontalement, notamment dans les cas de comas ou de mort cérébrale, et lorsque le patient ne peut décider de son propre sort. Autre exemple, tel un homicide en cas de légitime défense. Même s’il est inadmissible de tuer son semblable, le meurtre s’impose à l’impératif afin de conserver sa propre vie. Enfin, la real politik de Machiavel nous informe sur l’instauration d’un temps de terreur, notamment lorsqu’un Prince passe au fil de l’épée quelques bougres afin d’édicter des lois aménageant des libertés, d’établir une paix durable, un état de droit, et dans le meilleur des cas, de souscrire au bien public.

Il est difficile de légiférer sur ce qui est bien ou mal, vrai ou faux, beau ou laid. Participant de la dialectique, les idéaux platoniciens sont relatifs lorsqu’ils sont soumis à la complexité et confrontés à des situations réelles. Dans la constellation des réalités intelligibles platoniciennes, les idées ou les formes de la connaissance sont fixes et figées, les idées ou les formes sont des paradigmes, des modèles, des schèmes ayant pour fonction d’incarner le concept (le mot) et la représentation (la chose) réduite à sa plus simple expression, essence ou substance. Pour Platon, notre accès au vrai et au réel ne peut se faire qu’au-delà des apparences sensibles, du divers, du différent et de la variété. Nous retrouvons ici une forme d’accès à la connaissance dont les trois monothéismes s’inspirent, notamment concernant l’existence du réel et du vrai dans le monde des cieux ou des morts.

Pour Platon, notons que l’origine des réalités intelligibles propres aux idées, aux formes et aux propriétés essentielles ou substantielles est issue des démiurges. Cette conception est remise en cause à partir de René Descartes qui tente avec le doute radical de séparer les objets de connaissance des objets de croyance — bien qu’il se préserve, il ne remet pas en cause la substance. Comme nous l’observerons plus bas, la science découlant en partie des spéculations philosophiques crée les conditions expérimentales qui permettent de répéter, vérifier, valider les effets du réel identiques à eux-mêmes afin d’établir la vérité des faits. Il reste que toutes les sociétés existantes ne peuvent uniquement se fonder sur les effets du réel et sur la vérité des faits scientifiques, elles s’appuient aussi sur les transcendantaux (bien, vrai, beau) et les passés mythiques qui orientent les sens (la morale), confirment le sens (la logique) et motivent un sens (l’esthétique).

Concernant les réalités et les vérités religieuses, scientifiques et politiques, l’immense difficulté consiste à collectivement élaborer des verbalisations (du vrai) et des représentations (du réel) afin que nous puissions souscrire à une vérité et une réalité tangible et palpable. Il reste que selon les points de vue relatifs à l’économie des rapports de force, la fabrication des réalités est en partie fictionnalisée et falsifiée par les transcendantaux afin, justement, d’instaurer une politique du sens, donc des orientations économiques, sociales, religieuses, culturelles, ethniques.

Par exemple, l’énoncé « La Crimée est ukrainienne » confronté à l’énoncé « La Crimée est russe » pose au sein d’un rapport entre deux nations en conflit de sérieux problèmes. Passée au filtre du procès et de l’enquête, la vérité des faits veut que la Crimée reste légitimement ukrainienne suite à l’agression russe, notamment aux yeux de la communauté internationale et du pacte onusien signé en 1945. Quoique pour Vladimir Poutine, la vérité des faits est en premier lieu ‘‘l’appel des russophones’’ discrédités, opprimés, exploités. Deux affirmations s’opposent frontalement d’où découlent, suite à un conflit armé, l’effectivité du réel contingent (effet du réel) et l’efficience du vrai réfractaire (vérité des faits). Ainsi, l’issue de la lutte confirme l’énoncé : « La Crimée est russe ». En employant la volonté du Logos paternaliste tout en déployant la puissance de prédation russe, ‘‘l’appel des russophones’’ permet à Vladimir Poutine de fictionnaliser le réel et de falsifier le vrai afin de balayer d’un revers de manche le traité onusien. Moralité, la vérité est le produit d’une lutte.

Ici, il est important de distinguer le vrai et le réel platoniciens qui désignent une propriété / idée / forme (voire une substance commune à tout ce qui existe) et le réel contingent et le vrai réfractaire qui conditionnent les effets du réel (effectif) et la vérité des faits (factuels). Sachant que ces deux distinctions se mêlent confusément au cœur des activités humaines comme nous l’exposerons plus tard concernant la mythification politique et commerciale des sciences.

De nos amis grecs

Voyons maintenant Le Complexe de Zeus, Représentation de la paternité en Grèce ancienne de Jean-Baptiste Bonnard. En premier lieu, l’auteur raconte la façon dont les mythes et les récits grecs ont exclu les femmes des créations originelles :

« Nous pouvons affirmer qu’il existe un ensemble important de document, couvrant un large spectre chronologique, qui présentent plusieurs cas de reproductions divines sans intervention féminine ou, tout au moins, dans lesquelles le rôle paternel est nettement survalorisé. Il n’est pas sans importance que Zeus, le dieu associé par les Grecs à la paternité, ou ses ascendants immédiats, soient partie prenante à ces phénomènes. Que le dieu paradigmatique de la fonction paternelle et du pouvoir tente à plusieurs reprises de se reproduire seul ou à peu près et y réussisse de façon éclatante — car ce ne sont certes pas des progénitures de second ordre qu’Athéna, Dionysos, Aphrodite, Héraclès ou même Hélène — nous semble révélateur. Dans la société parfaite des Bienheureux, lorsqu’on s’essaye à engendrer seul, on produit des enfants proches de la perfection, du moins si le parent unique est le père. Car les engendrement monoparentaux d’une mère, tels ceux d’Héra, produisent a contrario des êtres monstrueux ou difformes : Typhon, Héphaïstos. »

Une distribution propre à des logiques arbitraires place les femmes sous tutelle du père, de l’homme ou du masculin. S’inspirant du « sillon masculin », tel un tracé symbolique qui s’étend des présocratiques à Platon, la thèse de Jean-Baptiste Bonnard remonte jusqu’aux conceptions biologiques d’Aristote. À chaque étape de la réflexion, il s’agit de mettre en lumière l’efficacité procréatrice des hommes :

« Cette opposition des rôles paternels et maternels doit surtout être comprise dans le cadre philosophique plus général de la théorie des causes : le père est la cause efficiente, la mère la cause matérielle. À partir de cette opposition entre principe et matière, Aristote peut retrouver l’idée de son Maître selon laquelle c’est le père qui transmet l’âme : « le corps est fourni par la femelle et l’âme par le mâle » ».

Plus loin,

« Le sperme est certes le plus chaud et il faut en effet qu’il soit le plus fort, mais en réalité cette détermination ne fait nullement intervenir la mère. Celle-ci n’apportant que la matière, seul le principe contenu dans la semence paternelle est déterminant, quel que soit le lieu où celle-ci agit. Si la semence paternelle agit bien dans la mère — cette action « dans un autre » est même un élément de la définition du masculin —, cette dernière n’a aucune influence sur cette action qui découle entièrement du principe. Dès lors si, malgré tout, il naît quand même des filles, c’est parce que, dès le départ, la semence paternelle est déficiente, insuffisamment « cuite ».»

Dans l’incapacité de procréer par lui-même, l’homme grec se réfugie dans la métaphysique alimentée et influencée par l’observation scientifique. L’imaginaire de la métaphysique permet de construire des objets identiques à eux-mêmes — notamment des enfants mâles — dans une sphère protégée et à l’écart du monde sublunaire. Les grecs inventent le moyen de re-produire des identités masculines par le biais de spéculations fondées sur la science de l’époque. En conclusion du Complexe de Zeus, deux extraits confirment le caractère hégémonique de l’imaginaire patriarcal des grecs :

« L’outillage mental grec, pour autant que nous puissions en avoir connaissance, a posé en effet l’équation paternité = génération par l’intermédiaire du logos scientifique. »

« Avec Aristote, enfin, fut conceptualisée magistralement la supériorité causale du père sur la mère dans le processus génératif, par une construction naturaliste des genres dont le poids épistémologique devait peser jusqu’à l’époque moderne et dont les pesanteurs idéologiques se font encore sentir. » 

Appuyons-nous enfin sur un paragraphe de Nietzsche. La citation est tirée de l’ouvrage La philosophie à l’époque tragique des Grecs :

« Mais le fait que ce qui est en train de naître possède un contenu et que ce qui meurt perde son contenu, présuppose que les qualités positives – c’est-à-dire précisément ce contenu – participe également à ces deux processus. Bref, il en résulte la thèse que « l’être aussi bien que le non-être sont nécessaires au devenir, et que c’est de leur action conjuguée que naît un devenir ». Mais comment le positif et le négatif entrent-ils en relation ? Ne devrait-il pas au contraire se fuir éternellement, dans la mesure où ils s’opposent, et rendre impossible par là tout devenir ? Parménide fait ici appel à une qualité occulte, à un penchant mystique des contraires (qui consiste) à se rapprocher et à s’attirer ; et il symbolise cette opposition par le nom d’Aphrodite, ainsi que par la relation empirique évidente du masculin au féminin. C’est le pouvoir d’Aphrodite que d’accoupler les contraires, l’être au non-être. C’est le désir qui rapproche les éléments qui sont en lutte et se haïssent ; il en résulte un devenir. Quand le désir est assouvi, la haine et la contradiction interne séparent à nouveau l’être et le non-être – l’homme dit alors : « Une chose meurt… ».

En poursuivant l’ordre du discours, il apparaît que le féminin incarne le non-être. En outre, le féminin est nécessaire au cœur d’une lutte qui n’est autre que le coït — dont le résultat est un devenir sous la forme d’une progéniture. Reprenons la phrase :

« C’est le désir qui rapproche les éléments qui sont en lutte et se haïssent ; il en résulte un devenir ».

Le désir est une qualité occulte, visée prédatrice enlacée à la pulsion de mort. Cette qualité occulte est incarnée par une entité féminine : Aphrodite, déesse de l’amour et de la sexualité. En tant que négation dialectiquement située, le désir et l’occulte sont les attributs négatifs du féminin.

« Quand le désir est assouvi, la haine et la contradiction interne séparent à nouveau l’être et le non-être — l’homme dit alors : « Une chose meurt… ».

L’objet du désir (désir du désir, volonté de la volonté, ou manque du manque) a été conquis au sein du coït, la séparation du masculin et du féminin a lieu, mais sous l’angle de la haine et de la contradiction qui reconduisent l’opposition en lieu et place de l’horizon dualiste.

Les entités / identités tels que l’être et le non-être sont arbitrairement répartis au sein de la métaphysique par la force des spéculations unilatéralement masculines. Au sein d’une dialectique réglée sur des oppositions, les valeurs positives masculines et les valeurs négatives féminines déterminent l’activité ou la passivité des concepts dans les mythes grecs d’où découle la métaphysique. Enfin, ajoutons à l’édifice critique une dernière brique tirée d’un texte de Brigitte Estève-bellebeau (disponible sur le site du c.n.d.p.) :

« Or, nous l’avons vu plus haut, si la culture devient un destin bien plus ferme que la nature biologique, existe-t-il alors un moyen de sortir de la dyade imposée par les normes hétérosexuelles ? Question d’autant plus épineuse que même la philosophie semble avoir contribué à entériner l’essentialité de la dyade homme / femme [l’autrice cite Monique Wittig] : « [le genre] En tant que concept ontologique qui touche à la nature de l’être, tout comme un ensemble de concepts primitifs qu’on a reçus de la philosophie grecque, le genre semble relever en premier lieu de la philosophie. »

De nos amis chrétiens

Des grecs, passons aux chrétiens. Dans Les aveux de la chair, au chapitre [Virginité et continence], Michel Foucault expose le comportement des femmes qui désirent de manière exclusive accéder au Dieu chrétien :

« […] « à l’au-delà de l’outre-monde de cette vie, [elles] voient de loin ce que nul autre n’a contemplé, les prairies mêmes de l’immortalité — éblouissantes, les beautés dont elles sont riches, les fleurs dont elles sont pleines ! ». En ce mouvement elles effectuent cette ressemblance à Dieu que la philosophie platonicienne ne cessait de promettre aux âmes qui se délivrent du monde des apparences. »

Si les exégètes chrétiens instaurent des pratiques permettant d’accéder à l’au-delà des apparences, c’est aussi pour corriger les penchants mondains et artificiels des femmes :

« [afin de] les dépouiller de tous ces « ornements », « parures », soins et embellissements par lesquels la créature, contrefaisant l’œuvre de Dieu, essaie de la masquer. »

Les remarques dessinant les contours des valeurs négatives féminines sont légions. D’après Théophraste (philosophe grec du VIe siècle av.J-C.) abondamment cité par Saint Jérôme, il est même conseillé de se tenir à distance des femmes :

« Incompatibilité entre la vie philosophique et l’existence matrimoniale : « on ne peut aimer à la fois une femme et les livres» ; défauts intrinsèques des femmes — leur jalousie, leur avidité, leur inconstance ; le trouble qu’elles apportent dans l’âme et l’existence de leur époux ; soucis d’argent (« les entretenir pauvres, c’est bien difficile ; les supporter riches est un tourment ») ».

Le chapitre [Être vierge] revient sur la Genèse qui détermine les caractères de la dialectique patriarcale au regard de l’exégèse :

« Avant même que soit racontée la formation d’Ève au second chapitre de la Genèse, le texte sacré indiquait dès la première mention de la création de l’homme que Dieu les avait crées « homme et femme ». […] Mais il soulève aussitôt une difficulté, dans la mesure où il suit immédiatement l’affirmation que l’homme a été créé à l’image et ressemblance de Dieu. »

Cette dernière nous indique explicitement que la femme n’a pas été « créé à l’image et ressemblance de Dieu ». Sur la base d’une identité dissemblable de celle de l’homme la femme n’a pas accès au divin modèle. Les textes sont cependant formels, Dieu créa autant la femme que l’homme. Embarrassés, les éxégètes forcent grossièrement le trait :

« Philon répond en distinguant dans la créature humaine ce qui était à la ressemblance du Créateur et ce qui était la marque de la créature : un, l’homme était « semblable par son unicité au monde et à Dieu » ; mais il portait aussi « les caractères des deux natures, non pas tous, mais ceux qu’il est possible qu’une constitution mortelle admette ».»

« Les caractères des deux natures » sont, bien entendu, le « créateur » au masculin et la « créature » au féminin.

« Ainsi Origène voit dans la dualité une marque de tout ce qui est créé : « Les œuvres de Dieu vont par groupes et sont unies, comme le ciel et la terre, le soleil et la lune ; l’Écriture a voulu montrer que l’homme est de même une œuvre de Dieu et qu’il n’a pas été réalisé sans le complément ni l’union qui lui convenaient. »

De l’état de créature la femme passe au stade de « complément ». Il est de toutes façons hors de question de partager la sphère divine et métaphysique dans laquelle les hommes se reconnaissent :

« Jérôme marquera, entre la ressemblance à Dieu et la dualité des sexes, plus de distance encore : il fait remarquer que le nombre deux, dans la mesure où « il rompt l’unité », n’est pas bon ; d’ailleurs le seul jour à la fin duquel Dieu n’ait pas dit que son œuvre était bonne est précisément le second ; le récit de la Genèse marque par là la signification défavorable du chiffre deux. »

L’unité masculine se doit d’être souveraine, une et indivisible. L’existence de la femme rompt cette unité, d’une part ; d’autre part, créée à partir de la côte d’Adam, la femme est seconde dans l’ordre d’arrivée. Les créations symboliques renvoyant au chiffre deux sont autant la dualité, la division, et par voie de conséquence la légendaire duplicité des femmes. Ainsi, dans le chapitre [Être marié], nous retrouvons l’inénarrable division des sexes basés sur les valeurs négatives féminines :

« Elle (l’idée d’Origène) fait du mariage la figure qui représente de façon sensible le lien que le Christ établit à l’Église : il est l’Époux, il est l’âme et il est la tête ; il est celui qui commande, tandis qu’elle est la fiancée ; elle est le corps de son âme et le membre de son corps ; elle doit lui obéir. Il est venu jusqu’à elle, par amour, alors que les hommes la haïssaient, l’abhorraient, l’insultaient. Il l’a acceptée avec tous les défauts qu’elle pouvait avoir, toutes les souillures qu’elle portait ; mais c’est pour veiller, l’enseigner, l’éclairer et finalement la sauver. »

« — Principe de l’inégalité naturelle. Dieu en créant l’homme le premier et en lui donnant la femme « comme aide », selon le texte de la Genèse, a bien marqué que l’homme occupe le premier rang, et qu’il est destiné à commander. Il est la tête : « Représentons-nous le mari comme tenant le rang de chef ; la femme, comme occupant la place du corps […]. Paul assigne à chacun sa place ; à l’un l’autorité et la protection, à l’autre la soumission » (Saint Jean Chrysostome, XXe Homélie sur l’Épitre aux Éphésiens). » […] «Attendu que deux sortes d’affaires se partagent notre vie, les affaires publiques et les affaires privées, le Seigneur a divisé la tâche entre l’homme et la femme : à celle-ci le gouvernement de la maison, à celui-là toutes les affaires de l’État » (Saint Jean Chrysostome, IIIe Homélie sur le mariage).

Bien que les exercices se rapportant à la virginité et à la chasteté concernent autant les femmes que les hommes (« celui qui a conservé sa chasteté est ange » nous dit Jean Chrysostome), il apparaît que La femme (Ève) incarne la perte de l’existence angélique de l’homme, donc la possibilité pour l’homme, au même titre que les anges, de se re-produire spontanément et indéfiniment :

«En somme, et dès le paradis, l’homme était indéfiniment reproductible, mais d’une toute autre façon que par l’union des sexes ; et pourtant il était marqué d’une différenciation sexuelle, qui anticipait sans la déterminer sur une chute à venir et à partir de laquelle elle prendrait sa fonction reproductrice.»

Enfin, et concernant l’importance de la métaphysique comme lieu de retrait ou de retraite de l’unité masculine et divine, revenons au chapitre [Virginité et continence] :

« En tout cas, pour Grégoire de Nysse ou Jean Chrysostome, comme plus tard pour Augustin, l’image de Dieu en l’homme, c’est dans l’âme qu’il faut la chercher et non dans la dualité des sexes. »

Si aujourd’hui les femmes sont par principe aussi libres que les hommes, tout au moins en droit et au sein de la constitution de nombreux pays, il apparaît que les traditions, plus enracinées que les politiques d’émancipation, maintiennent en place un horizon dualiste renvoyant les femmes à l’instabilité et à l’imperfection terrestre, et les hommes à l’immuable et à l’absolu fixés au-delà des apparences. Toutefois, si nous constatons que les figures féminines du monde sublunaire bordent, bornent et limitent les unités masculines et identiques à elles-mêmes, il nous faudra aussi convenir qu’elles les simulent, stimulent et subliment.

3.1.2 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

Tentons une autre approche et travaillons sur des couples de concepts tels que la répétition et la différence, l’unité et le multiple. Dans le cadre d’une action ou d’une reproduction à l’identique, nous pourrions nous référer au geste d’un ouvrier qui répète indéfiniment le même geste, ainsi qu’aux pièces automobiles issues d’une chaîne de production entièrement automatisée. Gilles Deleuze est cependant plus nuancé, il confirme au début de sa thèse Différence et Répétition que la répétition est, en soi, jamais exactement la même. L’usage le plus mécanique inspire une usure ou un minimum d’altération. Même infime, la répétition produit de la différence. La répétition est une abstraction qui provient de la différence.

À notre l’échelle, la différence s’immisce irréductiblement au sein de la répétition parce qu’en regard des activités humaines, même les plus mécaniques, nous sommes quelque peu maladroits et peu enclins à reproduire le même geste avec la même dextérité, ou bien, à répéter la même parole avec le même ton. En outre, entre une première et une seconde lecture une différence d’attention et d’interprétation se produit inéluctablement. Certes, une représentation et un concept peuvent être identiques en termes d’idée. Débarassée de toute matière terrestre, l’unité identique à elle-même (la répétition) située dans les hautes sphères de la métaphysique est le moyen d’échapper à l’instabilité, à l’inconstance, à l’impermanence, à l’imperfection et à la mutabilité du divers.

Si matériellement la répétition du geste, de la parole ou de la lecture engendre la différence, il apparaît que la philosophie classique considère la répétition et la différence comme deux concepts hermétiques fixés dans le marbre et placés en vis à vis. Concernant le régime des abstractions religieuses, métaphysiques, ou idéologiques, l’unité et la répétition s’opposent frontalement au multiple et à la différence. Dans le monde supra-lunaire l’identité n’est identique à elle-même que si elle s’oppose logiquement au multiple et à la différence, au divers et à la variété dont la fonction est justement de révéler, délimiter et circonscrire négativement l’identité et l’unité (familiale, politique, économique, sociale, religieuse, culturelle, ethnique).

Pourtant, dans le monde des idées supra-lunaires les entités / identités n’ont aucunement besoin de concepts opposés ni d’un régime d’altérité pour exister, elles sont pour elles-mêmes et en elles-mêmes, elles sont autonomes en tant qu’unité, telles de pures entités insondables, incorruptibles, inaccessibles, contingentes et réfractaires. Dans ce cas, pourquoi oppose-t-on l’identité à l’altérité, l’un à l’autre, la répétition à la différence, l’unité au multiple ? Eh bien, pour asseoir des savoirs inflexibles qui dominent et exploitent toutes les différences du monde sublunaire.

La fabrique des identités renvoie au désir de s’identifier à l’Autre, ce en vertu d’une histoire familiale et sociale homogène et cohérente. Manifestement, nous désirons qu’un semblable soit identique à nous-mêmes, et ce concernant son corps, ses opinions, ses apparences comme ses faits et gestes. Nous voulons participer et appartenir à une même unité. En regard des rapports de force, le semblable doit se plier et se confondre avec cet idéal. On observe par ailleurs la manière dont certain·e·s politiques s’emparent des différences, notamment concernant la langue, le culte, la culture, la nationalité, voire la couleur de peau afin de nous faire entendre qu’un individu n’est en aucun de ses aspects identique à un ‘‘français de souche’’.

Pour Deleuze, la répétition mécanique et bien huilée du monde supra-lunaire, ou des idées platoniciennes, n’existe plus depuis la mort de Dieu. Depuis la grande crise de la métaphysique occidentale, l’unité identique à elle-même du monde supra-lunaire se confond avec le monde sublunaire. Nous sommes désormais radicalement plongés dans le monde de la multitude, de l’altérité, de la variété, du divers, du mouvement, de l’instable, de la dérive, de l’inégalité et de la fluctuation, voire du flux pour Gilles Deleuze.

L’existence de l’unité identique à elle-même dépend du divers et de la variété — puisqu’elle-même issue du divers et de la variété. Dans ce cas de figure, il y a l’extraction d’un élément du divers à qui un Dieu, un roi, un philosophe — tel un père — accorde un privilège, une valeur, une place de choix. Les extractions ont lieu dans différents contextes et circonstances comme ceux de la religion, de la science et de l’art, donc en relation au bien éthique, au vrai logique et au beau esthétique. Comme le confirme Françoise Héritier dans son ouvrage Masculin, Féminin, la pensée de la différence, le choix des valeurs positives (par principe identiques à elles-mêmes) est parfaitement arbitraire — et simplement dû aux visées prédatrices instruites par la raison mythique ou instrumentale qui domine, exploite, assimile, accumule, opprime et soumet. De ce point de vue, l’unité, l’identité ou la répétition sont efficientes en tant qu’entités structurantes — structurantes en regard des règles morales, des lois issues de la logique et des normes esthétiques.

3.1.3 MAÎTRE ET ESCLAVE

Si l’identité se réfère au même, il est probable qu’elle ait quelque chose à voir avec la mimesis ; c’est-à-dire la façon dont nous allons répéter une parole, imiter des gestes, ou reproduire des comportements. Faisons appel à René Girard et appuyons nous sur sa thèse Mensonge romantique et vérité romanesque. René Girard nous informe de l’omniprésence des relations mimétiques au sein du quotidien. Nous ne cessons pas de copier afin de répéter les idées et les gestes de nos interlocuteurs, pour ensuite adhérer, assimiler ou intégrer les visées qu’ils nous adressent. Cette mécanique a un objectif, elle se réfère autant à la formation de l’identité et au fait de désirer le désir de l’autre qu’à la capacité à s’adapter à une situation sociale ; comme de souscrire au propos ou à l’action de nos interlocuteurs — sachant que les mouvements d’empathie ou de sympathie sont des moyens de montrer patte blanche.

Par exemple, lorsque nous avons un premier contact avec une ou un inconnu·e, il est convenable de serrer la main. Le mouvement est symétrique, l’un·e est l’autre font la même chose. Il est aussi convenable d’ajouter un « bonjour », et notre interlocuteur s’empresse de répéter un « bonjour » ou une formule de politesse. La poignée de main intervient comme un salut égalitaire, une condition qui place les individus au même niveau et crée l’instant d’après un territoire, un espace discursif à partir duquel des rapports de force se déploient et organisent les échanges ou les luttes d’ordre symbolique. Pour les terriens le « salut » a une signification bien précise. C’est une convention d’ordre symétrique qui permet un minimum d’entente respective même si elle n’est pas toujours cordiale. Pour l’anecdote, en France, on fait la bise au fille et on sert la main au garçon — bien que nos générations n’hésitent plus à faire des bises aux garçons au bout de quelques rencontres amicales. Il reste que d’un genre à l’autre, les comportements vont d’emblée souscrire à une économie des rapports de force sous la forme de la relation mimétique.

La relation mimétique est instinctive et propre à notre condition animale, nous imitons instinctivement nos interlocuteurs tant pour dissimuler que pour acceuillir. Non parce que nous avons des intentions cachées, mais parce que c’est la meilleure manière d’exposer la compréhension des faits et des gestes. Il s’agit d’imiter nos interlocuteurs afin de s’adapter à une situation inconnue. Par ailleurs, on constate à quel point ceux qui ne s’adaptent pas aux conventions finissent par être exclus de la sphère sociale, professionnelle ou amicale. Et nous pouvons étendre nos observations aux manières de s’accorder sur des sujets ou des thématiques communes au cours des conversations ; ou examiner les façons de se tenir, de croiser les bras ou les jambes comme son interlocuteur ; ou regarder les petites assemblées se formant dans un café, avec des groupes de femmes et d’hommes qui, naturellement, se séparent et créent de petites cellules genrées afin d’instruire des conversations en adéquation à leur genre respectif — telles des femmes qui parlent goulument de leurs enfants, et des hommes qui chantent leurs performances sportives de la matinée.

En allant dans le même sens que nos interlocuteurs, ainsi que dans la même direction que nos gabarits féminins et masculins, nous finissons par désirer la même chose que nos interlocuteurs, donc et en règle général, désirer ce qui est bon, juste, riche pour nos interlocuteurs, et ceci, en bien ou en mal. En bien ou en mal parce que dans le cadre des échanges normatifs et intersubjectifs, c’est une question de point de vue, de perspective et d’usage en relations aux désirs individuels, aux antécédents sociaux, aux ordres hiérarchiques, aux systèmes familiaux comme aux positions dominantes.

Par exemple, envisageons un individu qui forme le projet de braquer une banque. Il est clair que cette fantaisie ne correspond pas au cadre moral dans lequel les banquiers, les petits commerçants et beaucoup d’entre nous évoluent. Toutefois, le désir d’avoir de l’argent et de trouver des moyens pour parvenir à s’enrichir est en soi et du point de vue du futur braqueur bon, juste et agréable — bien qu’il sache a priori que son action n’est pas légitime. Dans ce cadre, la morale religieuse ou républicaine ne semble plus avoir cours. Cependant, le crime organisé est souvent régi par des codes d’honneur empruntant aux valeurs religieuses, comme pour la mafia italienne qui interprète les rites chrétiens à la sauce sicilienne. Bien qu’ils l’interprètent, nos mafieux revendiquent leur foi commune une et indivisible autour du modèle chrétien, ce qui a pour avantage de produire un pacte commun, une unité indivisible et non-partageable. C’est ici toute l’ambivalence des concepts transcendantaux (moraux, logiques, esthétiques) qui, selon leurs usages, s’adaptent plastiquement à toutes les situations.

Voyons en quoi la relation mimétique — c’est-à-dire la volonté de s’identifier, de copier un geste, de répéter une parole, de reproduire un signe, de mimer un sourire, ou d’être du pareil au même — peut nous informer sur la création d’un tout indivisible ou d’une unité identique à elle-même ; ce afin de comprendre que les points de contact engendrent l’idéalisation des conduites et des approches au sein d’un ensemble cohérent. Pour se faire, appliquons les méthodes de René Girard. Toujours dans un contexte criminel, voire littéraire, imaginons que le braqueur ait un complice. Le complice adhère par définition aux conduites et aux approches du braqueur. Dans ce cas de figure, René Girard nous indique que le désir du braqueur suscite chez le complice un désir identique. Au même titre que Marx, Girard nous dit que le désir n’est ni inné ni naturel. Dans le cadre d’une relation mimétique, et bien qu’originellement issu d’un besoin, le désir est fabriqué, suscité et crée de toute pièce. René Girard ajoute cependant un élément, il explique que nous devenons progressivement le rival de notre interlocuteur puisque le désir d’objet (du braqueur) n’est aucunement partageable. Pour illustrer cette tendance, nous pourrions nous appuyer sur de nombreuses fictions, films ou récits décrivant des règlements de compte entre truands qui ne désirent pas partager le butin. Nous pourrions aussi imaginer deux collectionneurs d’art contemporain qui veulent acheter la même œuvre et qui font monter les enchères en salle des ventes. La rivalité renforce explicitement l’envie de posséder un objet représentant un tout indivisible ou une unité identique à elle-même. S’appuyant sur la littérature comparée, René Girard découvre la trame qui compose la majorité des romans de la Renaissance jusqu’au XIXe siècle. La rivalité s’organise entre deux hommes auprès d’une femme dont il faut conquérir le cœur. En d’autres termes, le butin, l’œuvre d’art ou la conquête amoureuse représentent un objet de désir indivisible. La princesse de Clèves de Madame de Lafayette illustre dès le début du récit la thèse de René Girard :

« Ce prince était devenu amoureux de Mlle de Chartres le premier jour qu’il l’avait vue ; il s’était aperçu de la passion de M. de Clèves, comme M. de Clèves s’était aperçu de la sienne. Quoiqu’ils fussent amis, l’éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas permis de s’expliquer ensemble, et leur amitié s’était refroidie sans qu’ils eussent eu la force de s’éclaircir. »

Poursuivons avec notre braqueur et notre complice en les confrontant à la figure du maître et de l’esclave (Hegel). Lorsque le complice s’identifie aux désirs du maître, il sort de sa condition d’esclave, il incarne un rival désirant à son tour un tout indivisible au-delà des apparences. Le complice s’oppose et s’affirme en tant qu’entité autonome et identité indépendante. L’intérêt de cette métamorphose et de cette métaphore se trouve dans la volonté d’accéder au même statut, et d’y accéder non parce que le complice prend conscience de son infériorité, mais simplement parce qu’il accède au même désir que le braqueur. C’est avec la même intensité que le complice désire le butin en question.

L’idéalisation de la toute puissance du Père a besoin d’une interface, elle s’inscrit dans une action, un objet, un état, un corps, une forme, un lieu, une marchandise. L’objet de conquête matérialisé représente pour nos deux braqueurs un tout indivisible identique à lui-même au-delà des apparences. Dans la sphère des conquêtes transcendantes et romantiques, l’objet en question cristallise la quête d’un tout indivisible à la fois insondable, incorruptible, inaccessible, contingent et réfractaire. Il désigne, dessine et designe un royaume, un magot, un amour, un Dieu. Rappelons au passage que le désir d’objet contient l’en-soi figuré d’une chose, tel « un supposé savoir » (Lacan), un secret, une quête, et en tout cas une potentielle réponse à l’énigme de la vie. De ce point de vue, la projection d’un tout indivisible identique à lui-même au-delà des apparences est pour notre espèce fondamentale. Pourquoi ? Eh bien parce qu’elle motive la puissance de prédation par-delà les apparences, par le biais du symbolique elle déploie et déplie dans l’imaginaire un sentiment de toute puissance sur la matière du vivant et du présent.

Synthétisons les mouvements. Le premier mouvement se réfère à une relation mimétique : on copie instinctivement ou mécaniquement les gestes, les paroles et les pensées de nos interlocuteurs afin de s’identifier, de se confondre dans le cadre d’un comportement instinctif, animal, voire machinal. Le second mouvement instruit une rivalité mimétique impliquant une rupture afin de se distinguer en tant que sujet, afin d’accéder à un objet de désir indivisible et non-partageable — ce qui, en règle générale, destine l’individu en question à dépasser son genre, sa classe voire son corps racisé, ou à créer ses propres conditions d’élévations matérielles et d’émancipations intellectuelles. Tout en s’identifiant aux nécessités du maître, le complice travaille à s’extraire de sa condition d’esclave en copiant les gestes et la philosophie du maître.

Mais où se trouve la négation qui nous préoccupe, où se fabrique la valeur négative ? Eh bien, la négation surgit suite à la lutte entre les deux protagonistes. Dans ce cas, il n’y a ni logique ni morale mais de pures intensités engagées dans un rapport de force, telles deux puissances désirantes qui s’affrontent. Figure de la puissance de prédation ancrée dans le symbolique, le rapport de force illustre autant la lutte de prestige que la lutte à mort. À l’issue de cette lutte pour la reconnaissance, les valeurs du vainqueur seront établies et gravées dans le marbre. Raison pour laquelle les valeurs sont arbitraires, car si le vainqueur, indifféremment maître ou esclave, préfère la danse à la guerre, l’argent à une princesse, la Suze au Ricard, il privilégie les actes, les objets, les états, les corps, les formes, les lieux pour lesquels il s’est engagé. Bref, le gagnant s’octroie la place du bon, du juste et du souverain, ceci en relation à un ensemble cohérent de valeurs positives objectivées (argent, Suze, princesse, etc.) qu’il édifie tout en délimitant un territoire d’actions lui permettant d’imposer sa morale, sa logique, son esthétique. Pour ce cas de figure, rappelons la célèbre sentence de Walter Benjamin :

« L’histoire est écrite par les vainqueurs »,

ou bien, en fin du texte Sur le concept d’histoire rédigé en 1940 :

« Rien n’est jamais un document de la culture, sans être aussi en même temps et en tant que tel un document de la barbarie. »

Dans notre exemple, la négation est issue d’un rapport de force entre deux personnes. Ceci a quotidiennement lieu entre deux communautés, entre deux entreprises, entre deux nations, mais aussi entre une femme et un homme — dont l’objet indivisible et non-partageable se trouve réalisé dans le cadre de la procréation. La progéniture est le produit d’une lutte, ici sexuelle, qui dans le cadre de l’idéologie patriarcale revient au mâle, donc au père qui impose son patronyme et creuse ainsi le ‘‘sillon patrilinéaire’’. Bien que les femmes soient d’emblée perdantes, c’est tout de même au sein d’une lutte et d’une rivalité que le dépassement dialectique (Aufhebung) prend tout son sens. Et c’est par ailleurs ce qu’a compris Nietzsche à la suite de Hegel. Les luttes s’organisent autour de deux affirmations, de deux désirs identiques, et sous la forme de rapports de force (Nietzsche) ; tel un esclave qui désire accéder aux attributs comme aux expressions du maître (Hegel) ; et ceci, au sens où dans le cadre d’une lutte (de prestige, à mort ou sexuelle) l’un et l’autre désirent un tout identique à lui-même au-delà des apparences (Girard). Quoique pour l’esclave au féminin la lutte pour la reconnaissance est réelle (progéniture) alors que pour le maître au masculin elle s’incarne finalement au sein d’une lutte sociale (sillon patrilinéaire). Enfin, le sens logique, éthique et esthétique de la lutte, à la fois réelle et symbolique, tient au fait que l’autre incarne la négation de l’un.

Prenons d’autres exemples. Durant les Guerres Médiques, les Perses ont le projet de devenir les maîtres du territoire Grec. Comme on s’en doute, les Grecs veulent de leur côté rester maîtres et possesseurs de la Grèce. À l’issue de la lutte, les Grecs gagnent et conservent leur identité, leur unité, leurs lois, leurs normes, leurs mœurs, etc. Ici commence « le travail du négatif » (Hegel). En tant que vainqueurs, les Grecs qualifient les Perses de barbares incultes et sanguinaires, et en profitent pour conquérir le territoire Perse avec Alexandre Le Grand à leur tête. Suite au résultat de la lutte, le protocole consiste à réduire le perdant à une figure négative, tel un être essentiellement différent, catégoriquement inconnu, étranger, toxique, dangereux. À cet endroit précis l’argumentation devient passionnante, car la négation qui surgit originellement au cœur de la lutte se doit d’être conservée en tant que représentation / concept, en tant que mythe et histoire, afin qu’à l’issue de la lutte le vainqueur puisse préserver sa position et affirmer ses valeurs, sa culture et sa souveraineté. Bien qu’il ait éliminé et supprimé les rivaux (ennemis ou adversaires), le vainqueur assimile historiquement le perdant afin de le dominer, l’opprimer, le soumettre, l’exploiter, le posséder autant physiquement que symboliquement.

Il suffit d’ouvrir un manuel d’histoire (ou de management) pour apprécier le récit des vainqueurs qui relève de la négativité : tel un barbare chassé, un rival exterminé, un ennemi éradiqué, un adversaire battu, un terroriste emprisonné, un autochtone assimilé, un concurrent exclu. En d’autres termes, il est nécessaire de conserver les valeurs négatives non seulement à titre d’exemples, mais surtout à titre de limites, tel un seuil qui borde les activités du maître. Maître qui lui-même se distingue, même s’il les assimile, de la religion, des us et coutumes, des codes et de la langue de l’ennemi, et ceci, au même titre que les Grecs avec les Perses ; que le Peuple juif avec Nabuchodonosor 2 ; que les Rastafaris avec les colons Anglais ; que les Alliés avec les Nazis ; etc. Le résultat de la lutte entre deux parties nécessite que le vainqueur conserve une mémoire de l’ennemi, voire assimile le rival en tant qu’esclave. Au même titre que la dialectique hégelienne, se produit une suppression et dans le même mouvement une conservation. Bien entendu, la conservation de la suppression légitime le règne des valeurs positives du vainqueur. Structurellement, il en est de même concernant les hommes qui conservent sous le coude les valeurs négatives féminines afin de délimiter le périmètre des valeurs positives masculines.

L’horizon dualiste est à l’origine de l’économie des rapports de force. Les valeurs négatives dessinent un périmètre accueillant des seuils, des repères ayant pour fonction de délimiter le champ des actions positives, donc le règne des vainqueurs. Ce phénomène instruit une mécanique d’accumulation et d’assimilation des valeurs positives, comme il exalte par ailleurs la transgression et le viol des valeurs négatives lorsque la puissance de prédation, alliée au symbolique, déchire le voile des apparences. L’horizon dualiste incarne le désir insatiable des vainqueurs, des souverains et des « Bienheureux ». Désir créé et motivé à l’image des amants qui appètent à toujours plus de conquêtes amoureuses ; des managers qui veulent toujours plus de rendement ; des banquiers qui engrangent toujours plus de capitaux ; des mafieux qui contrôlent toujours plus de territoires ; des élus de la République qui aspirent à toujours plus de mandats.

Une mécanique est nécessaire pour justifier des actions positives en regard de l’au-delà des apparences où se trouve un tout indivisible identique à lui-même. Cette fictionalisation du réel est toutefois bordée par les valeurs négatives du monde sublunaire ayant pour rôle de circonscrire les limites concrètes de l’activité des maîtres. De fil en aiguille, une lutte perpétuelle a lieu entre le maître et l’esclave — qui désire le pouvoir du maître ; entre le riche et le pauvre — qui aspire à la même richesse ; entre l’intellectuel et l’ignorant — qui souvent n’a pas conscience de son ignorance ; entre le professeur et l’étudiant — qui espère dépasser le maître ; entre le braqueur et son complice — qui prévoit de rafler la mise ; et par extension, entre les femmes et les hommes, et par conséquent, entre le féminin et le masculin — le féminin qui, historiquement maté et captif, incarne le seuil qui délimite le périmètre des privilèges masculins.

Au-delà du fait qu’il sépare, l’horizon dualiste a en quelque sorte ‘‘un objectif caché’’, il « avance masqué » (Descartes). Disons que les logiques d’opposition inscrites dans le marbre, suite à une lutte pour la reconnaissance, ont pour fonction de renforcer les conduites morales comme les approches logiques au sens positif du termes, donc de renforcer les critères de la répétition, de l’identité, de l’un, du semblable, de l’idiosyncrasie, du public, du symétrique, du juste, de l’affirmation, et de renvoyer en terme de valeurs la différence, le multiple, l’autre, le dissemblable, le commun, le privé, l’asymétrique, l’injuste, la négation ou le négatif dans des sphères invisibles et indicibles, immorales ou amorales, illogiques et inesthétiques. Les valeurs négatives sont au seuil du visible et de l’énonçable, elles jouxtent les actes et les objets, les sujets et les corps dits « positifs » au sein de l’espace de jeu du maître. Un tout qui résonne bien entendu avec l’espace public au masculin bordé par l’espace domestique au féminin.

Au sein de la métaphysique d’un genre l’être du langage mu par la volonté du Logos phallocentré renvoie systématiquement l’espèce à des oppositions transcendantales s’appuyant massivement sur des négations délimitant les expressions du pouvoir. Les conceptions métaphysiques de « l’être » ont progressivement séparé les femmes des hommes, ce en transfigurant les objets de croyance en objets de connaissance — une étendue des connaissances forcément inabordable pour les femmes dont le genre leur interdisait l’accès au savoir théologique (religieux), scientifique (métaphysique) et politique (idéologique) des hommes.

3.1.4 CHOSE ET MOT

D’un côté, les choses incarnent des actions dans le temps (« état des choses », « laisser aller les choses », « bien faire les choses », « le cours naturel des choses », etc.) autant que des objets, des idées ou des abstractions situés dans un espace (« une bicyclette », « un projet », « un cube », etc.). Les mots décrivent également des actions (« courir », « manger », « attraper », etc.) ou des objets (« une pomme », « un kangourou », « une maison », etc.). D’un autre côté, les choses et les mots participent pleinement de l’étendue des représentations et des concepts. Les choses et les mots sont les éléments matériels qui participent à la fabrication des représentations et des concepts. En règle générale, et d’un point de vue affirmatif et positif, les choses ont pour fonction de représenter le réel, et finalement d’exposer des réalités ; alors que les mots ont pour mission de verbaliser le vrai, donc d’énoncer des vérités.

Les choses et les mots sont imaginés et pensés au sein d’un mouvement propre à l’enchevêtrement du temps et de l’espace. Il existe deux genres d’actions et deux types d’objets au sein de l’étendue des représentations et des concepts — les unes, en tant qu’actions, consistent à représenter et concevoir le mouvement des choses et des réalités, ainsi que la destination des mots et des vérités ; et les autres, en tant qu’objets, sont la représentation et le concept d’une chose ou d’une réalité comme d’un mot ou d’une vérité. Ou pour le dire autrement et réduire ainsi l’enchaînement, il se trouve entre les choses et les mots des représentations / concepts qui confectionnent des choses et des réalités (des schèmes ou des compositions florales) et conjuguent des mots et des vérités (des phrases ou des fleurs de bouche).

Pour notre espèce il n’existe pas d’action sans sujet, ou bien, d’objet sans corps. Le mouvement consistant à appréhender le divers induit un protocole de sélection, de reconnaissance et d’assimilation, notamment lorsque nos cinq sens et notre cerveau font le tri, sélectionnent et visent un objet (un corps situé dans l’espace) qui nous intéresse ou nous interpelle en vue d’une action (un sujet plongé dans le temps). En d’autres termes, et avant d’extraire un élément du divers afin de le distinguer des autres éléments et le saisir à pleines mains, il est préalablement nécessaire d’identifier puis de reconnaître la partie du divers qui nous intéresse ou nous attire. Identifier un objet et re-connaître son action (ou connaître son mode d’emploi) — comme pour le cas d’une truelle, d’un couteau suisse, d’un smartphone ou d’une automobile — sont les deux étapes nécessaires avant usage, consommation ou consumation. En outre, cette opération désigne simultanément une perspective plus spéculative : l’identification (du corps) et la reconnaissance (du sujet) s’inscrivent dans une histoire (un récit ou juste un concept) se rapportant à un lieu (territoire virtuel ou contexte historique) situé au-delà de la simple corporéité ou de la simple apparence des éléments (du divers) sélectionnés et séparés, identifiés et reconnus, accumulés et assimilés, dominés et exploités.

Au-delà des choses

Notre espèce représente et conçoit des actions et des objets de manière fort spécifique, voire de façon très alambiquée. Pour mieux comprendre notre rapport aux choses et aux mots, orientons la question du coté des croyances religieuses. Partons du postulat suivant : la croyance en l’existence d’un « être » siégeant dans les choses et les mots est nécessaire afin que nous puissions identifier et reconnaître un objet ou une action. Cet énoncé n’a pas pour but de faire bondir nos amis matérialistes qui de suite affirment en tapant du poing sur Le manifeste du parti communiste qu’aucun d’entre nous n’a réussi à prouver qu’une chose détient en elle un « être » ou une entité qui lui est propre. Il est question de la croyance en l’existence d’un « être » situé au-delà des apparences. Il reste que ce phénomène, cette projection / adhésion chevillée à l’identification et à la reconnaissance est techniquement inévitable au regard de notre condition de sujet parlant.

Prenons un exemple et rappelons-nous la façon dont un curé durant l’eucharistie trans-forme le vin en sang du Christ ainsi que le pain en corps du Christ. Par l’opération du Saint-Esprit, le curé a le pouvoir de convertir un verre de vin en « sang » et un morceau de pain en « corps ». Par ailleurs, les ecclésiastes nomment le résultat de cette mutation « la présence réelle ». En outre, nous pourrions aussi rapporter ce genre d’opération soit à la transsubstanciation des catholiques soit à la consubstanciation des protestants, puis, dire que l’une tient à la substance du corps du Christ incarnée dans le pain et le vin ; alors que l’autre tient de la présence du Christ sans que la substance du pain et du vin disparaisse pour autant. Cependant ces distinctions n’apportent rien à notre propos, du moins s’il s’agit d’introduire un objet étranger et / ou spirituel de façon magique en deux corps : le vin et le pain.

L’eucharistie renvoie à une étape importante, puisqu’elle expose ‘‘la manifestation concrète’’ d’un « être » s’incarnant dans les choses. Dans le cadre de l’eucharistie, l’hostie est le support matériel de la substance révélée du corps du Christ, donc de « l’être » entendu ici comme substance (catholique) ou présence (protestante) du corps sacrifié du Christ. Notons que « l’être-Christ » qui stationne dans l’hostie est un énoncé prononcé par le curé — un énoncé qu’aucun catholique ou protestant ne peut remettre en cause sous peine de briser le pacte chrétien. Moralité, « l’être-Christ » est materialisé par la parole du curé. Évidemment, nous pouvons concevoir cette opération comme une façon d’adhérer à une histoire, de se projetter dans un récit, et de souscrire aveuglément au dogme religieux. Effectivement, l’ingurgitation de l’hostie renforce la croyance envers un système qui nourrit une politique, établit des hiérarchies, instruit des ordres et des conduites. Conduites familiales, sociales et politiques si l’on se réfère au texte Amoris Laetitia rédigé par le Pape en 2017 — un texte toujours contre l’interruption volontaire de grossesse et les mariages gays. L’eucharistie présente la façon dont une histoire / récit incarne et consacre une action (l’eucharistie elle-même) et un sujet (l’église en tant que sujet politique), des objets matériels (hostie, vin, calice, autel) et des corps idéalisés (le corps et le sang Christ).

Le mot « hostie » désigne une chose matérielle composée de pain sans levain et sans sel. Il y a un mot pour signifier une chose, chose qui ne contient rien d’autre que ce qu’elle désigne : une hostie blanche, plate, ronde, à base de farine et d’eau. Toutefois cette hostie a une fonction ou une destination précise, celle d’accueillir la substance / présence du Christ, et ce, dogmatiquement pour nos matérialistes ou réellement pour nos croyants — on se rappelle ici de la formule « la présence réelle ». Là encore, peu importe les opinions de chacun, l’important est de retenir qu’au croisement du mot « hostie » et de la chose « hostie à base de farine, ronde, plate et blanche », au croisement du mot et de la chose se déploie une histoire ou une affabulation, un représenter et un concevoir de l’hostie consacrée, donc une représentation / concept qui qualifie la raison d’être du mot « hostie » et de la chose à base de farine, ronde, plate et blanche. Dans le cadre de l’eucharistie, la représentation / concept est l’histoire (ou l’affabulation) exposée et énoncée du sacrifice du Christ. Après avoir été consacrée par le curé, l’hostie est la substance / présence du Christ. Il reste que nous pourrions demander à voir où se trouve le corps et le sang du Christ. Bien entendu, ils n’apparaissent nulle part puisque le « corps » et le « sang » du Christ se trouvent dans la bouche du curé ! « Le sang et le corps du Christ » est un énoncé illustrant une histoire (ou une fable) décrivant le corps giflé, flagellé, stigmatisé, crucifié, sacrifié du Christ.

Cette démonstration nous offre un premier élément de réponse concernant « l’être » de l’hostie, tout du moins de l’hostie consacrée, et ouvre une voie sur la manière dont nous allons projeter des récits dans les choses (et dans les mots) à l’aide de représentation / concept. Comme si pour identifier, reconnaitre, assimiler et représenter les choses nous avions besoin de nous projeter plus avant dans les choses (et les mots). Comme si nous devions inoculer aux choses un supplément (une valeur ajoutée) en termes de représentation et de concept afin d’envisager les choses telles qu’elles sont pour nous — et ce pour dominer, opprimer, soumettre, exploiter et posséder les choses au-delà des apparences. Moralité, il nous faut appréhender les choses au-delà des apparences afin de les identifier et les reconnaître en elles-mêmes, afin de les circonscrire et les accumuler en tant qu’objets dans l’espace, ce pour les maintenir séparées et distinctes les unes des autres au sein d’une action dans le temps.

L’opération consistant à représenter et à concevoir au-delà des apparences a pour but de diviser, séparer, accumuler et assimiler des choses et des mots afin de circonscrire des corps, d’établir des faits différents, de collecter des phénomènes ou de décrire des séries d’événements. Toutefois, en activant et en objectivant les choses et les mots de cette manière un second phénomène voit le jour, car en inoculant un supplément nous inventons une qualité d’être ou une raison d’être qui, au sein des choses et des mots, n’existe pas matériellement !

Par exemple, et de façon triviale, le cochon que l’on destine à l’abattoir (chez les chrétiens) ou à l’exil (chez les musulmans) n’a à aucun moment de son existence décidé de sa fonction ni de son destin. Si je dis : « tout est bon dans le cochon », ou bien, « rien n’est bon dans le cochon », il faut bien entendre que le cochon, lui, n’a rien demandé. En revanche, l’idée qu’on se fait du mot « cochon » en relation à un ensemble cohérent exclut d’emblée les ‘‘désirs d’émancipation’’ de notre sanglier domestique. En compagnie du cochon nous allons définir une raison d’être se rapportant à une histoire propre à la domestication qui ne concerne pas intrinsèquement le cochon, mais le condamne à finir en rillettes ou à l’exclusion définitive d’un territoire. Ici, constatons à quel point les représentations / concepts ont une incidence décisive sur les choses et les mots comme sur les actions et les corps dans le cadre d’une communauté, d’une nation ou d’un empire — unilatéralement androcentré et finalement ethnocentré.

Ces options ont bien entendu un but plus éloigné, notamment fournir des représentations / concepts sur lesquelles une communauté s’appuie pour communiquer. Ainsi, les représentations / concepts incarnent des raisons d’être que nous partageons collectivement et socialement au-delà des seules apparences — comme elles désignent par ailleurs une  convention collective et sociale du langage sur laquelle se calent nos représentations et nos  conceptions individuelles de l’existence. En tant que représentation / concept la raison d’être est indifférement histoire ou fable ; elle participe autant de la réalité et de la vérité que de la fiction et du falsifié. La raison d’être qualifiant les choses et les mots au-delà de leur simple existence n’a pas seulement pour fonction de souscrire aux projections individuelles, son objectif est avant tout de produire du sens en relation à des ensembles cohérents — des ensembles familialement, politiquement, économiquement, socialement, religieusement, culturellement, ethniquement cohérents et propres aux volontés collectives d’une communauté, nation, empire.

Au-delà des mots

Si nous qualifions les choses au-delà de leurs simples apparences, c’est parce que nous désignons les choses avec des mots, des mots ayant justement pour objectif d’orienter les actions et les corps. Les mots eux-mêmes sont des entités / unités performatives et magiques. Par exemple, il suffit que je dise le mot « pomme » pour qu’apparaisse dans nos petites cervelles de singe la représentation / concept d’une pomme. Ce phénomène est magique ! En outre, se déploie instantanément en nos esprit le fait qu’une pomme est pleine de bienfaits, qu’elle est source de vitamines, juteuse et sucrée, bien qu’industrielle et traitée avant récolte, etc. Évidemment, la séquence et le récit s’inscrivent au sein d’une histoire que vous avez déjà vue et entendue — une histoire qui vous a été transmise par un tiers, ou que vous avez lue dans un magazine, peu importe. Bref, la raison d’être, voire « l’être » (métaphysique, religieux, idéologique) logeant dans une chose n’est pas une affaire qui se règle en deux minutes. Disons que la croyance en la raison d’être d’une chose se situe d’emblée entre les choses et les mots — ce au titre de réalités factuelles (une pomme) confirmées au sein de vérités collectives (la pomme). Le fruit de cette interdépendance instruit le fait que nous sommes conduits par l’irrépressible nécessité de croire en des valeurs commune au-delà des apparences.

Prenons les choses différemment. Je vois une pomme sur une table. Cette pomme est a priori réelle et vraie au sens où je peux la saisir avec ma main. Toutefois, je n’accède ni à « l’être » de la pomme ni à l’en-soi de la pomme, j’ai seulement accès à sa « vraie apparence » (Kant). Pourtant, je sais empiriquement que cette pomme est réelle et vraie, donc comestible. Ce ‘‘savoir empirique’’ est tiré d’un apprentissage, d’une éducation, d’une relation aux ‘‘connaissances des choses’’. C’est bien la représentation / concept au-delà de cette pomme qui confirme qu’elle est par principe comestible. La raison d’être de la pomme est un savoir tiré d’une expérience. Par conséquent, notre intention ou notre intuition première est d’identifier et de connaître la raison d’être (comestible ou toxique, bonne ou mauvaise) d’une chose afin de satisfaire nos besoins individuels. Il reste que le ‘‘savoir tiré d’une expérience’’ est transmis par les acteurs / agents d’un groupe ou d’une communauté qui fournissent le ‘‘bon récit’’ ou le ‘‘bon mode d’emploi’’. Nous ne risquons pas notre vie à chaque fois que nous entrons en contact avec le divers, et ce parce que la communauté nous informe sur ce qui est consommable ou toxique.

De ce point de vue, la représentation / concept (raison d’être) en question conditonne nos intuitions sensibles. Elle rend nos intuitions et nos intentions à la fois contextuelles et relatives. Contextuelles et relatives puisqu’après tout nous pourrions adhérer à une autre connaissance de la pomme, une autre fonction ou un autre destin de la pomme — tel un individu qui détient un autre savoir, ce en regard d’un récit qu’il tient pour vrai. Chacun d’entre nous peut imaginer et croire que la pomme est un ‘‘fruit interdit et toxique’’ parce qu’elle incarne Le fruit de la connaissance dans lequel Eve n’aurait pas dû croquer. Dans ce cas, il est clair que l’individu sait que Le fruit de la connaissance est intouchable et signe de grands malheurs — un cas par ailleurs identique au cochon qui, pour nos amis musulmans pratiquants, incarne le signe d’un interdit ; tout comme les chiens ou les chats en ragoût pour les européens ; ou les lapins en civet pour les Anglais, etc. Bref, chaque individu peut avoir une conception différente de la raison d’être de la pomme.

En outre, ceci ne m’empêche pas de savoir que la pomme à deux significations possibles : celle d’être Le fruit de la connaissance et celle d’être un fruit comestible. Il est par ailleurs possible de croire aux deux significations sans que cela ne soit contradictoire. Des esprits comme les nôtres, rationnels et matérialistes, trouveront certainement à redire ; mais celui d’un judéo-chrétien-musulman trouve cet état de chose tout à fait normal, car, fort de sa culture, il distingue la pomme païenne et comestible de la pomme sacrée et indigeste, il sait qu’une pomme a existé et a incarné le fruit d’un grand malheur, etc.

Cette entrée en matière indique que la croyance en un récit (transcendant et situé au-delà des apparences) n’est jamais individuelle. La croyance renforce les valeurs partagées entre les membres d’une même communauté (pas de cochon pour l’ensemble des musulmans pratiquants, pas de ragoût de chien pour les européens, pas de civet de lapin pour les Anglais, etc.). Mais pourquoi avons-nous besoin de croire en un récit qualifiant les choses au-delà des apparences, qu’il soit par ailleurs histoire ou affabulation ? Sachant que la prise de contact avec l’inconnu n’est pas sans risque, le récit (histoire ou affabulation) a pour fin de renforcer l’identité du groupe autant que les liens entre les identités individuelles, ce afin que chaque membre puisse entrer en contact et en toute sécurité avec le divers. Sous forme de personnes étrangères ou de catastrophe naturelle, l’extrême inconnu se doit d’être envisagé et géré collectivement afin que chaque membre du groupe ait une chance de sauver sa peau. Histoire ou affabulation, le récit indique que les choses et les mots représentés et conçus font sens au sein d’un ensemble cohérent sécurisé, ordonné, organisé, géré, légiféré. Les conventions iconiques et nominales établies au sein d’un groupe génèrent des croyances collectives autour de représentations / concepts situées au-delà des apparences. Il reste qu’au gré des expériences, et surtout des conditions de survie des groupes humains, les choses et les mots (les symboles et les signes) ont été perçus, projetés, représentés et conçus différemment d’une communauté à une autre.

Au-delà des apparences

Comme nous l’avons esquissé avec Karl Marx, le moyen le plus efficace concernant la fabrication d’objets de croyance est la fétichisation. La fétichisation est en tout point en accord avec la manière dont notre espèce crée un supplément d’être ou une valeur ajoutée, donc surdétermine, survalorise, sur-sexualise la densité de l’existence comme le divers au cœur du vivant, de la matière et des choses. C’est au nom de la surdétermination des actions-événements, de la survalorisation des acteurs-sujets et de la sur-sexualisation des objets-corps que la fétichisation instruit les conditions d’exploitation, de production, d’échange et de possession. Bref, nous inoculons de la valeur dans le vivant, la matière et les choses afin qu’ils mutent en objets de croyance. Serait-ce un retour à une forme d’animisme ? Le Patricapitalisme propose-t-il de fétichiser la densité de l’existence et le divers au sein des actions et des sujets (services), des corps et des objets (biens) ? Pris dans l’étau des fictions culturelles — à la fois relationnelles, financières et sexuelles, ou domestiques, économiques et sexuelles — la raison d’être du vivant, de la matière et des choses est enchevêtrée aux fétichisations du Patricapitalisme elles-mêmes produites par l’idolâtrie religieuse et laïque au service des luttes de prestige de toute sorte.

D’un autre côté, nous supposons que la majorité des Hommes sont dans l’incapacité de penser par eux-mêmes, qu’il leur faut un guide, un prêtre, un tuteur comme le dit Kant, et par dessus le marché, que le croyant comme le novice imaginent « un supposé savoir » (Lacan) au-delà des « vraies apparences » (Kant) — tel un secret situé dans un arrière monde où s’agitent des forces invisibles et omniscientes distribuant et statuant sur la valeur du vivant, de la matière, des choses et des mots. Le novice et le croyant supposent que l’homme politique, le chef religieux, voire le psychanalyste ou le professeur connaissent la valeur du vivant et du divers représentés et nommés au-delà des apparences. Mais d’où vient le désir de croire par-delà ce qui est montré ou énoncé ?

Dans son ouvrage Paralipomena, Schopenhauer nous informe de l’existence d’une maladie incurable qui n’est autre que l’irrémédiable « besoin de métaphysique » :

« En revanche, le secret fondamental et la ruse originelle de tous les curaillons sur la terre entière et de tous temps, qu’ils soient brahmaniques, musulmans, bouddhistes ou chrétiens, sont les suivants. Ils ont reconnu exactement et bien saisi la force considérable et le caractère indélébile du besoin métaphysique de l’homme : alors ils prétextent la possession de l’apaisement de ce même besoin du fait que leur serait venu directement, par une voie extraordinaire, le mot de la grande énigme. Maintenant, [et] après qu’ils ont fait croire une fois les hommes en ce miracle, ils peuvent les diriger et les dominer à cœur joie. C’est pourquoi, parmi les souverains, les plus avisés forment une alliance avec les curaillons : quant aux autres hommes, ils sont eux-mêmes dominés par ces derniers. »

Nous aurons beau dire qu’il n’y a aucun secret au-delà des apparences, si certains veulent croire qu’il existe des « êtres » ou des entités supérieurs qui motivent le vivant, la matière, les choses et les mots, comme les actes, les sujets, les objets et les corps, personne, même le Diable en personne, ne pourra l’empêcher. L’indescriptible nécessité, l’irrépressible désir de croire en des valeurs au-delà des apparences renverra tous les arguments dans les poubelles de l’histoire. Nous aurons beau dire et prouver aux croyants que l’usage du préservatif est essentiel pour échapper au virus du sida ou aux maladies sexuellement transmissibles, la majorité restera aveugle et sourde si leur guide spirituel, curaillon de la pire espèce, les invite à croire le contraire  — puisqu’à leurs yeux les avantages qu’ils tirent de la bouche du guide spirituel sont bien plus efficients et efficaces en termes d’échanges et de commerce avec l’au-delà que tout ce que nous pourrons démontrer.

Au-delà de la simple observation d’un phénomène, il nous faut accorder de la valeur aux choses représentées et nommées que l’on désire coûte que coûte dominer, opprimer, soumettre, exploiter et posséder — ce au même titre qu’une ‘‘pomme dans la gueule d’un cochon rôti’’. Sommes-nous incapables de saisir les choses telles qu’elles sont et pour ce qu’elles sont ? Est-ce que nous fictionnalisons le réel à longueur de journées ? Est-ce que nous falsifions le vrai à longueur de temps ? Effectivement, nous improvisons en fonction des contextes et interprétons en regard des circonstances, toutefois dans les limites déterminées par un ensemble cohérent sécurisé instaurant simultanément des régimes de soins et de contraintes.

3.1.5 NATURE ET MATIÈRE

J’ai eu la chance d’assister à une conférence décrivant un groupe d’hommes plongé dans une forêt primitive en Amazonie. Explorateur et artiste, Valère Costes nous raconte son expérience au cœur de la forêt amazonienne. Cette plongée dans la nature hostile est décisive en termes de mutation psychique. La dimension hors-norme de la flore et de la faune, tout comme l’agressivité permanente de la forêt primitive rendent la progression difficile. La seule façon d’avancer dans cette forêt surpeuplée consiste à se confondre avec la nature, à faire corps avec la matière dense et compacte. Et il faut faire corps avec la nature sous peine, je cite l’auteur : « d’être puni par la forêt ».

Ce retour aux sources a pour effet de prestement motiver les instincts de survie du groupe au point de créer un sentiment de culpabilité — d’autant qu’aucune autorité supérieure, ni panneau de signalisation ne leur indique la voie à suivre. L’aventure réclame impérativement de croire en un phénomène qui les dépasse afin d’entrer en ‘‘communication’’ avec la forêt primitive. Dans cette situation extrême nos explorateurs croient au ‘‘pouvoir de la forêt’’, un pouvoir qui instruit tout le milieu où il sont plongés, telle une entité / unité capable d’exiger, à chacun de leur pas, la vie ou la mort.

En cet endroit de l’exposé, nous découvrons une nouvelle figure de « l’être », et ce sous une autre forme qu’une essence iconique et nominale issue d’un ensemble cohérent. Il s’agit ici d’un « être » ou d’une entité spontanée incarnant ‘‘l’esprit’’ de la forêt amazonienne. ‘‘L’esprit de la forêt’’ motive chaque insecte (nuisible), chaque plante (toxique ou contondante), chaque fruit ou branche (chutant de trente mètres de haut), chaque bête (menaçante) ou intempérie (fatale) qui compose « l’être » de la forêt primitive. L’aventure est passionnante au regard de la nécessité qu’impose un contexte dénué de toute trace et manœuvre humaines. Nos explorateurs occidentaux n’ont d’autres choix que se confondre avec la nature afin de sauver leurs peaux. Aucun environnement dogmatique, aucun endoctrinement religieux, aucun embrigadement idéologique ne les invitent à changer radicalement de cap, seule la pure nécessité, seule la lutte pour la sauvegarde de la vie les incitent à muter radicalement. De ce point du vue, la dette et la culpabilité surgissent tels de purs objets de croyance dénués de cadre métaphysique, religieux ou idéologique.

Les consciences de nos explorateurs sont d’emblée confrontées à la dette autant qu’à la culpabilité. La dette du fait que la nature les laisse en vie, et la culpabilité parce qu’ils craignent de ne pas répondre adéquatement aux adresses comme aux visées de la forêt primitive. Poussés par la survie et l’insécurité qui en découle, nos explorateurs revivent le moment inaugural qui permit à l’humanité de se projeter symboliquement dans le divers comme dans la densité de l’existence. L’accès à des réalités intelligibles et transcendantes situées hors des données empiriques renvoie systématiquement notre espèce (se projetant par-delà les choses perçues) à l’invention d’un « être » métaphysique (ici ‘‘esprit de la forêt’’) qui, certes, et au cours de l’histoire, intégrera les affabulations religieuses et les boniments idéologiques.

Originellement produit de la nature (ou du divers), nous sommes en permanence plongés dans la matière du vivant et du présent. Tant qu’un milieu n’est pas filtré par la représentation et la verbalisation, ou par un moyen médian, la nature et la matière incarnent un magma avec lequel la puissance de prédation fait corps, et par ailleurs corps avec tous les autres corps (animaux, végétaux, minéraux). Dès son accès au symbolique, l’humanité imagine et conçoit des esprits transcendants pourvus de facultés similaires et identiques aux siennes en termes d’intuitions, d’intentions, de projections et d’adhésions. Dans ce contexte où les dieux sont conçus et fabriqués à l’image des hommes, il n’y a plus aucun doute concernant l’existence matérielle d’une « présence réelle » transcendante ou immanente se déployant en miroir, au cœur de la nature et de la matière. Ce qui, finalement, indique expérimentalement notre propension à fétichiser les choses et les mots de manière unilatérale, donc à surdéterminer, survaloriser, sur-sexualiser les actions, les sujets, les objets, les corps ainsi que les états, les formes et les lieux qui composent la nature et la matière.

Toutefois, en s’emparant de la nature l’humanité s’est aussi séparée de la matière. L’espèce s’est désolidarisée d’un rapport fusionnel et intime comme l’exposent à leur insu nos explorateurs. En représentant, nommant, valorisant, hiérarchisant les choses nommées nous nous sommes distingués du magma de la nature et de la matière. Nous avons ainsi acquis des compétences comptables et sécables en représentant et nommant des actions, des sujets, des objets, des corps, des états, des lieux. Dans un premier temps, pour représenter et nommer chaque chose distinctement, il fallut constater que les actions se répètent, que les sujets meurent, que les objets sont spécifiques, que les corps disparaissent, que les états changent, que les formes mutent, que les lieux sont différents ; puis dans un second temps, il fallut nommer et inoculer des représentations / concepts afin de hiérarchiser, dominer, exploiter, soumettre, conserver et posséder le vivant, la matière, les choses et les mots par-delà les apparences — et en faire commerce en leur donnant de la valeur.

En croyant que les mouvements des corps animés ou la présence des objets inanimés — ainsi que les effets qu’ils produisent comme les causes dont ils sont issus — sont mus par un « être » (magique ou mécanicien) instaurant une relation nécessaire entre les causes et les effets, nous pensons dans le même mouvement dominer la nature et la matière comme nous croyons ‘‘maîtriser de l’intérieur’’ tous les produits de l’activité humaine qui en découlent. Bref, nous pensons à tord ou à raison contrôler et maîtriser les choses que nous représentons et nommons.

Si le langage agit au-delà des apparences, il participe également pleinement du jeu des apparences. Si la première étape nous conduit dans les dédales des spéculations transcendantes, la seconde nous éclaire sur les manifestations de la fictionnalisation du réel et de la falsification du vrai. Les pouvoirs que nous exerçons sur la nature et la matière ont fini par produire mille et un actes / sujets / objets / corps sécables et segmentés au sein des politiques, des économies, des sociétés, des religions, des cultures et des ethnies. Toutes les re-productions humaines sans exception participent du jeu des apparences du fait qu’elles sont créées par les mains de l’homme puis distinguées par les usages de la pensée. À ce propos, référons-nous au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau pour comprendre l’économie des rapports de force qu’instruit le jeu des apparences :

« À mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l’esprit et le cœur s’exercent, le genre humain continue à s’apprivoiser, les liaisons s’étendent et les liens se resserrent. On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand arbre : le chant et la danse, vrais enfants de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement ou plutôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux ; le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps : de ces premières références naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie; et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence. »

La naissance des projections transcendantales prend forme au sein du paraître et des apparences médiatisés par le langage. Faisant état des sentiments qui fabriquent des rivalités, notre moraliste français évoque l’ancrage du « ou bien — ou bien » de l’entendement. Il n’est pas une parcelle de notre corps, nu ou vêtu, qui n’est soumise au jeu des apparences, tout autant que chaque objet collecté et exposé par nos soins reprend, voire exacerbe les signes de la distinction ou de la vulgarité, de la liberté ou de l’inégalité, de la vertu ou du vice, de l’estime ou du mépris, de l’honneur ou de la honte, de l’envie ou du dégout, etc. Monument, lieu de culte, musée, maison, voiture, habit, bibelot, etc., toutes les manifestations humaines témoignent du désir de se différencier par le biais de signes, de symboles et d’événements affectant l’ostentation, la mode et le culte, ou animant la parade, l’apparat et luxe. Le langage colonise et segmente nos affects autant que les objets. Imprégnés par la polarisation du langage nous invitant à segmenter la nature comme à se positionner à distance de la matière, nos explorateurs ont tendance à fictionnaliser le réel par-delà les phénomènes, ce au même titre que les premiers humains conditionnés par le paraître, la parade et les luttes de prestige falsifiant le vrai au sein des apparences elles-mêmes.

3.1.6 REPRÉSENTER ET CONCEVOIR

Au XVIIIe siècle, L’abrégé du Traité de la Nature Humaine de David Hume interroge la volonté intrinsèque des choses. En voici un extrait :

« C’est seulement par la COUTUME que nous sommes déterminés à supposer le futur en conformité avec le passé. Lorsque je vois une bille de billard se mouvoir vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l’habitude à attendre l’effet ordinaire, en conséquence, il (l’esprit) devance ma vue en concevant la seconde bille en mouvement. Il n’y a rien dans ces objets, à les considérer abstraitement et indépendamment de l’expérience, qui me conduise à former une conclusion de cette nature : et même après que j’aie eu l’expérience d’un grand nombre d’effets répétés de ce genre, il n’y a aucun argument qui me détermine à supposer que l’effet sera conforme à l’expérience passée. Les pouvoirs par lesquels agissent les corps sont entièrement inconnus. Nous percevons seulement leurs qualités sensibles : et quelle raison avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours unis aux mêmes qualités sensibles ?… Ce n’est donc pas la raison qui est le guide de la vie, mais la coutume. C’est elle seule qui, dans tous les cas, détermine l’esprit à supposer la conformité du futur avec le passé. Si facile que cette démarche puisse paraître, la raison, de toute éternité, ne serait jamais capable de s’y engager… C’est là une très curieuse découverte, mais elle nous conduit à d’autres découvertes qui sont encore plus curieuses. Quand je vois une bille de billard qui se meut vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l’habitude à attendre l’effet ordinaire, et il devance ma vue en concevant la seconde bille en mouvement. Mais est-ce tout ? Est-ce que je ne fais que CONCEVOIR le mouvement de la seconde bille ? Certainement pas. Je CROIS aussi que cette bille se mouvra. Qu’est-ce alors que cette croyance ? Et comment diffère-t-elle de la simple conception d’une chose ? Voici une nouvelle question que les philosophes ont négligée. »

Le fait d’adhérer à des schémas généraux sous la conduite des us et coutumes induit une manière de représenter et de concevoir la nature et la matière. Se trouve en ce lieu de la démonstration la racine d’où part Kant — qui finira par jeter pour un instant le « noumène » dans les corolles d’un clair néant. David Hume rejette les pouvoirs intrinsèques qui conditionnent les choses et leur prescrivent un état d’être, et par extension une raison d’être, donc un « être » propre lui conférant un pouvoir au-delà des apparences. Il affirme ainsi que « Les pouvoirs par lesquels agissent les corps sont entièrement inconnus. » Seuls les phénomènes sensibles sont pour nous des réalités et instruisent des vérités : « Nous percevons seulement leurs qualités sensibles : et quelle raison avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours unis aux mêmes qualités sensibles ? ».

Dans les dernières phrases qu’on omet souvent de citer, Hume va plus loin en se demandant ce que peut bien être la croyance en des faits coutumiers qui conditionne les actes et les objets. Cette question nous préoccupe encore aujourd’hui. Nous n’avons pas trouvé de solutions tangibles qui inviteraient le commun des mortels à remettre en question la croyance en des « êtres » et des « pouvoirs » transcendants ou immanents, et ce pour la raison suivante : les systèmes de croyances poursuivent les mécanismes du langage permettant à notre espèce de s’approprier des éléments de la nature comme des parties de la matière. L’appropriation sécable de la nature et de la matière nécessite un conditionnement iconique et nominal du vivant, de la matière, des choses et des mots au-delà des apparences. Propre à la survie, cette projection implique une visée au sein des choses elles-mêmes, choses qui à leur tour nous adressent des (supposés) « présences » ou « pouvoirs » internes — « présences » et « pouvoirs » fabriqués de toutes pièces par notre imagination motivée par le désir de dominer intrinsèquement le vivant, la matière, les choses et les mots. En outre, et de la même façon, nous croyons maîtriser les moindres mouvements de notre corps qui, dans les faits, nous dupe en permanence — raison pour laquelle nous ne cessons pas de nier son existence propre.

Il est toujours surprenant d’assister aux discours de personnes endoctrinées, embrigadées. Propre au dogme religieux ou idéologique, le discours du fanatique ou du partisan domine un territoire, possède un savoir, et tente d’opprimer des corps ou de soumettre des sujets. Cette caricature, qui à nos yeux confine à la bêtise, n’est peut-être pas si éloignée de nos conditions d’existence bourgeoise, feutrées et convenues. Matériellement, le discours d’un seul domine l’espace par le simple fait de prendre la parole. L’usage de médium comme la scène, la radio, la télévision ou Internet permet de démultiplier l’impact d’un discours, d’occuper « le temps de cerveau humain disponible » (Patrick Le Lay), et d’imposer des contenus dans l’espace domestique du spectateur, de l’auditeur, du téléspectateur, de l’internaute. Nous nous persuadons que le discours du fanatique ou du partisan ne lui appartient pas, mais sommes-nous sûrs de ne pas être les poupées d’un ventriloque en regard des discours qui imprègnent nos petites cervelles de singes ? Pris dans les mâchoires des discours du désir de l’autre et des volontés collectives, notre espèce est techniquement dominée, possédée, opprimée, exploitée par l’être du langage mu par la volonté du Logos. D’un autre coté, le corps humain est soumis à la densité de l’existence et à la puissance de prédation. Au même titre que la nature, le corps « persévère dans son être » (Spinoza), cède à la pulsion sexuelle, s’aliène au désir de l’autre, se soumet au « supposé savoir » (Lacan), est assujetti aux besoins vitaux, endure son milieu, lutte en permanence contre la matière en mouvement qui le presse, l’altère, le dégrade, le blesse. Coincés entre la puissance de prédation et la volonté du Logos, le libre arbitre et la conscience de soi sont littéralement dépassés et ne font que subir et accueillir le tout-venant.

3.1.7 INSÉCURITÉ ET IGNORANCE

Les mots, les représentations / concepts et les choses ont pour objectif de rendre visible et lisible un MONDE fabriqué de toute pièce. L’économie des rapports de force entre les choses et entre les mots nous isole radicalement de l’invisible, elle nous éloigne de l’état originel et fusionnel que nous avions avec la nature et la matière en mouvement. Incarnant l’étendue des représentations et des concepts nous supposons que l’invisible, au demeurant inaudible, a quelque chose à transmettre, montrer ou dire par le biais d’un « être », d’un « pouvoir », d’une substance ou d’un Dieu. Toutefois, et même en essayant par tous les moyens de fusionner avec « l’être » de la nature et de la matière, nous modélisons et transcrivons nos expériences avec des choses, des représentations / concepts et des mots — il en va ainsi des objets de culte et de culture qui, en tant qu’interfaces entre notre espèce et l’invisible, ont la même fonction qu’un hygiaphone. En outre, si l’on se réfère aux observations scientifiques qui atteignent les limites de nos perceptions, il apparaît que la nature et la matière sont d’autant plus invisibles. Circonscrire l’invisible avec des énoncés comme « la matière noire » ou « l’énergie noire » ne nous avance pas plus. Nous exposons simplement une limite à laquelle nous sommes parvenus. Au-delà, nous ne pouvons nommer l’innommable .

À l’image de nos explorateurs plongés dans la forêt primitive, nous sommes condamnés à vivre dans l’effroi et l’insécurité permanente, bien que nous ayons fabriqué un MONDE sous haute surveillance rempli de bananes fluorescentes, de fleurs en plastique, de kangourous numériques, de produits phyto-sanitaires, d’Audi turbo-machin, de jeux télévisés et de plats cuisinés, de Tour Eiffel et de gaz hilarant, de cigarettes électroniques, de barbapapa, de Ken et Barbie, de Kanye West et Kim Kardashian, de lessive en poudre et de poudre aux yeux, de carte black et de Black Rock, de Black friday dans L’Œil du cyclone, d’Armée Rouge au Moulin Rouge, de Ku Klux Klan à Disney Land, de proches du web et de lointains locaux, de poulets lyophilisés et de saucisses au tofu.

Nous sommes bien entendu capables de maîtriser, de contrôler, de dominer, d’exploiter les éléments sécables de la matière et ce jusqu’à représenter et concevoir le Boson de Higgs. Nous sommes néanmoins frustrés de ne pouvoir en jouir pleinement ! Car notre plus profond désir est de fusionner avec la matière elle-même afin d’en tirer le maximum de force, de puissance, d’énergie, de pouvoir. Dépourvus de cette qualité nous tentons à notre échelle, sans aucunement ménager nos efforts, de représenter, concevoir et imaginer des actions et des objets incarnant de ‘‘nouvelles natures’’ ou de ‘‘nouvelles matières’’. Le néolibéralisme et la cybernétique, les identités virtuelles et fictionnelles, mais aussi la transsexualité ou les OGM, et toutes les inventions et les formes de mutations possibles y participent pleinement. Certes, les tentatives de fusionner avec la nature, l’énergie, la force, l’invisible et l’innommable, donc avec la matière sous toutes ses formes, s’exprime de manière magistrale avec les machines et les marchandises. Machines et marchandises à qui nous accordons des « pouvoirs » par-delà les apparences — qu’elles soient un accélérateur de particules ou un kit d’extration d’ADN, un smartphone ou une Kalachnikov.

Les représentations / concepts sont à la source des croyances qui prétendent identifier, connaître et qualifier les choses telles qu’elles sont ; alors qu’elles qualifient les choses en regard des nécessités, des croyances et des valeurs humaines. La croyance enrobe nos actes et nos efforts, elle les rend positifs et affirmatifs, sans omettre qu’ils le sont au sein d’un ensemble cohérent, donc d’un territoire techniquement, socialement et symboliquement sécurisé. Nous constatons qu’une des causes du mécanisme psychique auquel l’espèce est en premier lieu soumise est basée sur l’insécurité qui s’expose sous différentes formes : catastrophe naturelle, famine, guerre, homicide, maladie, ou précarité sociale, maladie mentale, chômage, etc. La façon dont nous croyons aux choses, par ailleurs aux choses les plus délirantes, n’a d’autre fin que nous tranquilliser, nous rassurer, et finalement nous aliéner afin que nous puissions agir en toute confiance, afin que nos actes individuels soient positifs, légitimes et souverains — que cela soit en regard des chalutiers qui vident nos océans, ou en regard d’un militant Greenpeace qui lutte contre la chasse à la baleine.

Kant n’exclut pas le fait qu’il pourrait exister un « Être nécessaire » à l’origine de la morale chrétienne. Tel un arrière monde qui précèderait le paraître et l’apparaître, qui déterminerait la raison d’être des choses, qui influencerait les traditions et les usages, qui distribuerait les rôles et les fonctions, qui dessinerait le destin de chaque être vivant sur terre. Ce type de croyance présente sur toute la planète est passionnante parce qu’elle induit le fait que la connaissance matérialiste et le savoir scientifique ne suffisent pas. Une chose bonne, durable et seine (comestible, sécurisée et hospitalière) au sein d’un système cohérent ne suffit pas. Il faut un arrière monde qui justifie sa valeur positive (ou négative) en regard d’un ensemble cohérent, une loi, une norme ou une règle qui permettent de valider et consolider la valeur positive de l’acte / sujet / objet / corps en question. En d’autres termes, l’arrière-monde qui accueille des entités supérieures et renforce la valeur des représentations / concepts a une fonction précise, celle de savoir ce qui est bien ou mal, bon ou mauvais, vrai ou faux, beau ou laid, etc. Les entités transcendantales (ou immanentes) sont supposées avoir fait le tri, elles créent une raison d’être pour et en chaque élément du divers représenté et nommé au-delà des apparences — sous la forme de lexiques, de récits, de mythes, de dogmes, de doctrines, etc.

Malheureusement, la croyance ferme et définitive en un arrière-monde a priori bienveillant, omniscient et sympa n’empêche pas les individus — habités par une mission ou dépassés par leur pulsions — de tuer, de violer, de voler, de mentir, de corrompre, de soudoyer, de polluer, etc. Dans le cadre d’une communauté a priori réglée par des ordres vertueux et des systèmes de croyances débonnaires se répand tout de même l’homicide, le féminicide, la trahison, le crime, le délit, la corruption — comme les 250 milliards de dollars par an engendrés par la contre-façon, ou les 60 à 80 milliards d’euros relatifs aux arrangements fiscaux en France. Malgré la volonté de Kant, « l’Être nécessaire » tout comme son « impératif catégorique » ne garantissent pas le respect universel d’un ordre moral basé sur le dogme religieux ou sur les vertus républicaines. D’un autre côté, et sous couvert d’un absolu respect de l’ordre et de la pureté religieuse ou idéologique, les membres actifs d’une dictature usent systématiquement du meurtre, de la corruption et de la privation avec ceux qui auraient la prétention d’adhérer à une raison d’être différente. Même si les rues et les avenues sont propres et bien dégagées, l’insécurité est partout et nulle part à la fois — raison pour laquelle au sein des états socio-christiano-libéro-démocrates tous les régimes de contraintes et simultanément de soins sont mis à contribution afin d’éradiquer toutes formes d’insécurité.

La question est de savoir si le MONDE qui règle et influence nos intuitions sensibles comme instruit nos croyances est à son tour nature et matière à part entière ? À savoir si les mots, les représentations / concepts et les choses que nous re-produisons peuvent être considérés comme les doubles de la nature et de la matière que nous tentons de rendre visible et lisible par les biais du représenter et du concevoir ? La désignation est un moyen de distinguer et de circonscrire des parties de la matière, il en va ainsi des éléments de la nature manipulée qui cristallisent et circonscrivent des réalités et des vérités ; sachant que ces réalités et ces vérités sont autant des objets de connaissance que, pour la majorité, des objets de croyance. Raison pour laquelle les réalités et les vérités sont par définition hypothétiques / aléatoires / problématiques et n’ont pas grand chose à voir avec les mouvements de la nature et de la matière. Et c’est bien la critique fort avisée de David Hume. Cependant, si nous nous appuyons sur les thèses de Hegel, la nature et la matière sont par la force de l’industrie humaine simultanément et sous un même rapport supprimées et conservées. Moralité, nous trans-formons, trans-figurons, trans-portons comme transcendons, trans-humanisons, trans-mutons la nature et la matière. Par exemple, toutes les races de chien sont issues de la trans-formation d’un animal sauvage (le loup) en animal domestique. De la ‘‘nature sauvage’’ nous avons su extraire une ‘‘matière domestique’’. Ou pour suivre l’équation hégélienne : la ‘‘matière domestique’’ qui remplace (supprime) ‘‘la nature sauvage’’ maintient (conserve) en elle le gène du loup qui, par le biais du miracle génétique, nous informe sur l’origine du chien.

L’opération qu’effectue l’étendue des représentations et des concepts est magistrale puisqu’elle consiste à extraire, détourer, cristalliser, circonscrire des actes / sujets / objets / corps provenant du magma de la nature et de la matière en mouvement. Il reste à savoir si l’univers des représentations et des concepts est si visible et lisible, si clair et distinct qu’on veut bien le croire. Au cœur de notre MONDE fabriqué de toutes pièces, pour ‘‘voir l’invisible’’ et ‘‘entendre l’innommable’’, il suffit simplement d’avoir accès aux objets de connaissance, donc au savoir et à tout ce qui est représenté et nommé sous la forme d’actes, de sujets, d’objets, de corps, d’états, de formes, de lieux. En d’autres termes, les objets de connaissance et de croyance incarnent les représentations / concepts de la nature et de la matière fabriquées de notre MONDE. Par conséquent, il existe des zones inconnues (invisibles et innommables) du simple fait que nous n’ayons pas accès à toute l’étendue des connaissances ! Par exemple, et au-delà des équations du premier degré, le monde des mathématiques m’est complétement inconnu. Je vois bien des nombres et des équations mais je ne comprends pas leurs articulations. Les opérations et les figures qui en résultent me sont parfaitement illisibles (impensables et innommables), donc invisibles (inimaginables et irreprésentables). Il en est de même pour une œuvre du Quattrocento. J’aurais beau me concentrer sur la scène que représente le tableau, si je ne connais pas les fables de la religion chrétienne, je ne comprends pas la trame du récit. En outre, si je n’ai pas acquis les codes de lecture du XVe siècle, je ne verrai pas les détails symboliques dont sont remplies ces peintures. En vertu de l’étendue des connaissances, il règne pour nous et autour de nous des mondes invisibles et innommables au sein même de notre MONDE fabriqué de toutes pièces. En définitive, non seulement le libre arbitre et la conscience de soi sont débordés par le tout-venant, mais par-dessus le marché, nous errons dans les zones inconnues de notre propre MONDE du fait de notre ignorance.

La nature humaine veut qu’un sujet ignorant perçoive son environnement tel un monde mystérieux instruit par des forces obscures, des phénomènes terrifiants et irrationnels, des puissances omniscientes, des dieux inquisiteurs et scrutateurs, ou parfois, comme de généreux donateurs sous la forme du Père Noël et de la Loterie Nationale. S’ajoute à ces visions un monde scellé par d’invisibles tractations humaines et de grands complots politico-ethniques allant de paire avec les symboles ésotériques et les écritures cryptées dont on ne parvient pas à déceler les intentions — irréductiblement méchantes, néfastes et moches. Moralité, l’ignorance (opposée au savoir) fille de l’insécurité (opposée au pouvoir) règne sans partage sur notre MONDE fabriqué de toutes pièces.

Bien qu’aujourd’hui hyper-connecté, le sujet domestique est accaparé par sa propre puissance de prédation et son inclination à jouir quoiqu’englouti par le roman familial et en prise directe avec les technologies, les informations et toutes les formes de divertissement ; comme dévoré et assiégé par les critères de la rentabilité et les injonctions à l’endettement que lui impose son statut socio-professionnel, ainsi qu’aliéné par le modèle économique, domestique et sexuel. Plus le sujet est inculte et précarisé, plus il est dominé par la puissance de prédation sexuelle et morbide chevillée à la volonté du Logos phallocentré.

En imaginant être informé par les médias et autres supports de promotion des classes possédantes, donc par la diffusion de règles de conduites relayées par l’appareil d’État (religieux ou laïque) et le techno-libéralisme, nous pensons être en contact avec une ‘‘réalité réelle’’, voire « une présence réelle » en accord avec le MONDE tel qu’il se produit sous nos yeux. Pourtant, la manière dont est conçue et diffusée l’information invite uniquement à s’alimenter et à absorber des parties du MONDE connu. Qu’ils soient issus des propagandes de l’occident, du moyen-orient ou de l’extrême orient, ces bouts de connaissance, voire ces « paravents visuels » comme le note Serge Daney, sont religieusement, politiquement et commercialement orientés, par ailleurs capitalisés et rentabilisés. C’est avec le concours de ces visées et adresses répétées à l’infini que perdurent l’invisibilité et le mutisme du MONDE connu, donc, l’insécurité et l’ignorance — qui nous angoissent autant qu’elles nous fascinent !

Car les ignorants sont certainement les plus qualifiés pour entrer en contact avec l’invisible et l’innommable. Par exemple, on ne s’interdit pas d’être ignorant dans le cadre de la recherche artistique. Tout du moins nous souscrivons à l’ignorance comme à l’innocence afin de ne pas préjuger des expériences en cours et, de fait, interdire qu’un événement contingent puisse surgir d’une expérience ou d’un raisonnement improbable. Il s’agit de créer une faille dans l’entresol des maisons de poupées afin d’y extraire un ‘‘éclat du réel’’. Concernant l’invention de mondes parallèles et la création de chimères, l’art est l’un des plus éminent représentant de la trans-mutation depuis la grotte de Chauvet. Dans une certaine mesure, la religion s’est inspirée des objets transcendants de l’art pour représenter et concevoir l’au-delà des apparences, tout comme la science poursuit par le biais des machines-marchandises la trans-hybribation de l’art.

En-deçà des formations du regard ou au-delà des ensembles cohérents, l’art nous invite à appréhender les choses autrement. Dans le cadre d’une pure fiction, fable ou simulacre, l’art permet de saisir de quelle manière le réel se conduit plus qu’il n’apparaît ; ainsi, les agencements, les déplacements, les déformations, les altérations, les négations participent en tant qu’événement visuel, sonore, tactile, gustatif, olfactif au surgissement d’un ‘‘état du réel’’ — bien entendu, et toujours en tant que phénomène, l’art fait état d’une réalité exposée ou d’une vérité énoncée. À ce propos, et pour conclure, l’ouvrage Ce que nous voyons, ce qui nous regarde de Georges Didi-Huberman est de ce point de vue toujours d’actualité.

3.1.8 EFFET DE RÉEL ET VÉRITÉ DES FAITS

Au-delà des enjeux scientifiques propres à l’étendue des connaissances, les perspectives religieuses sont « réelles » et « vraies » pour l’ensemble des croyants. Toutefois, le « réel » et le « vrai » du croyant sont, de son vivant sur terre, irréels et fictifs puisque situés au-delà des apparences dans le royaume des cieux. Dieu, « l’être », le temps, le présent, le réel et le vrai stationnent dans le royaume des morts, au paradis ou en enfer. Le royaume des morts qui promet la vie éternelle est reconvoqué durant l’eucaristie consacrant la « présence réelle » du Christ. De ce point de vue, il semble que les chrétiens ingurgitent un ‘‘mort-présent’’ sous la forme d’une hostie tous les dimanches matin.

Dans le chapitre Valeur positive et valeur négative, nous avons opéré une distinction entre les réalités intelligibles (transcendantaux platoniciens et chrétiens) et les réalités scientifiques. En regard de l’effet de réel et de la vérité des faits, les sciences souscrivent au réel (contingent) et au vrai (réfractaire) sous l’angle d’expériences répétées exposant des résultats identiques ; c’est le cas des sciences fondamentales. La récurrence des résultats scientifiques permet d’engager des applications dont les objectifs et les finalités sont techniques et commerciales ; c’est le cas des sciences appliquées. Si les résultats des expériences ne sont pas identiques, la collecte de faits, soumise à une moyenne permet néanmoins d’observer des tendances et des conduites ; c’est le cas des sciences humaines.

En-deçà des perspectives religieuses et scientifiques, il reste les arts dont les représentations et les verbalisations sont ‘‘réelles mais fausses’’, au sens où si la matière d’une œuvre est bien ‘‘réelle’’, ses contenus participent d’un assemblage, d’une composition, d’une construction, d’un montage, d’une fiction passant par le filtre des combinaisons imaginaires comme par l’étau des savoirs-faire. Quoique bon nombre d’historiens d’art nous indiquent qu’au-delà des apparences et de la matière jetée sur un subjectile, il existe une vérité, manifestation du vrai au sein de la profondeur de la surface générant un éclat / état du réel contingent.

Bref, les critères se rapportant aux représentations du réel comme aux verbalisations du vrai des religions, des sciences et des arts sont en tous points différents. Il en va ainsi des objets disciplinaires en général. Raison pour laquelle le réel (contingent) et le vrai (réfractaire) sont par définition invisibles et innommables. Le réel (contingent) et le vrai (réfractaire) appartiennent à la nature et à la matière du vivant et du présent. Le réel (contingent) et le vrai (réfractaire) sont en dehors des représentations et des concepts segmentant le vivant et fragmentant le divers — bien qu’au gré des contextes et des circonstances soumis aux rapports de force, les effets de réel et la vérité des faits des sciences comme le réel et le vrai (transcendant ou immanent) de la religion / métaphysique / idéologie se confondent nécessairement et fabriquent des réalités (représentations du réel) comme des vérités (verbalisations du vrai). À savoir si les arts, au sein de leurs représentations et verbalisations ‘‘réelles mais fausses’’, en font la synthèse ?

Dans l’ensemble, les sciences ont pour mission de réitérer les expériences afin de vérifier des effets de réel identiques. Si la formule scientifique est validée elle change de secteur de production et devient une marchandise chatoyante et étincelante au sein des sciences appliquées. Pour les sciences, c’est bien la récurrence des expériences produisant des identités identiques à elles-mêmes qui cautionne et valide la vérité des faits. Cependant, produits de l’alliance des sciences fondamentales et appliquées, les machines et les marchandises mutent mystérieusement en objets de croyance pour lesquels des cultes de toutes natures sont créés ! Moralité, la vérité des faits scientifiques passe aussi par le filtre de la fiction et d’histoires à dormir debout, tout au moins relance et redynamise la fétichisation en regard, justement, des effets de réel combinés à la vérité des faits qui, médiatisés et diffusés, instruisent de nouveaux horizons ontologiques religioso-métaphysico-idéologiques. Ainsi, dans le cadre du réel (contingent) et du vrai (réfractaire) propres à la science nécessairement mêlée au réel et au vrai (transcendant ou immanent) de la métaphysique / religion / idéologie, « le vrai peut être un moment du faux » — ce pour employer l’aphorisme que Guy Debord travaille au corps dans son ouvrage La société du spectacle (formule par ailleurs empruntée à Hegel qui affirme l’inverse : « le faux est un moment du vrai »). De ce point de vue, nous pourrions affirmer que la synthèse de la morale (les religions) et de la logique (les sciences) est l’esthétique (les arts) dont les représentations et les verbalisations sont ‘‘réelles mais fausses’’.

Pour Guy Debord, La société du spectacle incarne une copie du monde ‘‘réel et vrai’’, tel un MONDE fabriqué en carton-pâte, tel un immense décor de cinéma, telle une planète factice ou se déploient des simulacres de vies, des vies fictionnalisées et falsifiées s’appuyant paradoxalement sur des réalités et des vérités scientifiques ! Des réalités scientifiques connectées aux sciences appliquées dont la destination première est d’être au service de toutes les industries — agro-alimentaires, chimiques, pharmaceutiques, militaires, immobilières et mobilières, ferroviaires, fluviales, routières, etc. — elles-mêmes soumises au Patricapitalisme. Le capitalisme anticipe toutes les formes de rentabilisation et de profit au sein de la sphère publique, mais il crée aussi des techniques de management au cœur de la société des loisirs comme de la vie privée. Il s’agit non seulement de produire toujours plus de richesse, mais aussi d’inoculer nos rêves, nos désirs et nos fantasmes par les biais de la raison scientifique ! Car la raison scientifique est cette dernière croyance qui repousse à l’infini l’espérance de vie autant qu’elle cristallise l’aliénation des masses consuméristes — réduites par la force du capital à l’insécurité et à l’ignorance comme à l’endettement et à la précarité.

Se focalisant sur la société capitaliste, Guy Debord emploie à bons frais la totalité dialectique (Hegel) et le matérialisme historique (Marx). Le problème est qu’il désigne le spectacle comme moment ou point culminant de la séparation entre la production de l’ouvrier / employé aliéné (et dessaisi de la maîtrise d’ouvrage des machines-marchandises) et la consommation des machines et des marchandises (dont l’ouvrier / employé n’est par conséquent plus l’auteur). En critiquant la division sociale et technique du travail Debord nous renvoie au mythe de la première identification ; celle où l’homme fait corps avec la nature et ses propres productions — tel un retour au monde ‘‘réel et vrai’’. Un monde où le simulacre et le faux-semblant n’auraient a priori plus cours :

« Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle. Mais le spectacle n’est pas identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Il est ce qui échappe à l’activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leur œuvre. »

Il reste que l’analyse dialectique de la séparation a déjà eu lieu au sein de la double négation hégélienne — division technique vis à vis de la nature, puis scission conceptuelle en regard de la technique. La critique matérialiste qu’opère Debord est une pirouette à la sauce hégélienne, bien qu’on puisse lui accorder une verte critique des conceptions bourgeoises de l’art, notamment avec la très belle invention qui caractérise le Situationnisme, et qui n’est autre que « L’art du détournement ». Des conceptions bourgeoises qui, en définitive, sont en tous points d’accord avec le fait que « le vrai [et le réel] est un moment du faux [et du fictif] ». L’opération a de tout temps consisté à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Accéder à « l’éclat du vrai » (Joseph Beuys) au cœur de la beauté ou au sein d’une histoire à dormir debout date de Mathusalem. En compagnie des récits prophétiques et hallucinés des trois religions monothéistes, nous pourrions même dire que ‘‘la chute du réel et du vrai’’ a eu lieu dans le Jardin d’Eden. Par conséquent, les modalités de capitalisation propres au spectacle induisent depuis belle lurette les régimes de séparation de l’horizon dualiste, ce entre les valeurs négatives et les valeurs positives, donc entre la matière et l’idée, la nature et la culture, le corps et l’esprit, le faible et le fort, le serf et le seigneur, le sujet et le roi, le sauvage et le civilisé, l’ouvrier et le patron, les femmes et les hommes, etc.

Dans le monde du Patricapitalisme, les valeurs négatives sont terrestres (sublunaires) et tiennent du fictif et du falsifié, alors que les valeurs positives sont réelles et vraies au-delà des apparences (supra-lunaires). Au sein de l’horizon dualiste, le principe est de conférer des pouvoirs, des savoirs ou des valeurs — sous la forme de ‘‘pouvoir agir’’ (Hume), de ‘‘raison d’être’’ (Hegel) ou de ‘‘valeur ajoutée’’ (Marx) — au vivant (segmenté) et au divers (fragmenté) afin d’annexer chaque élément du vivant et chaque partie de la matière. Par définition transcendants, le pouvoir, le savoir et la valeur représentés et conçus comme ‘‘réels et vrais’’, mais aussi comme positifs, affirmatifs, bons, justes et sains, s’opposent au vivant, au divers et à la densité de l’existence — pourtant et paradoxalement réels (contingents) et vrais (réfractaires). En vérité et en réalité, les projections transcendantales sont des fictions et des falsifications en regard de tous ce qui existe sur terre et dans l’univers, et pourtant, nous les envisageons fermement comme des réalités et des vérités. Mais pour quelle raison ?

Eh bien, la fiction engendre des réalités autant que les mensonges fabriquent des vérités. Comme énoncé précédemment, les transcendantaux sont plastiques et interprétables selon les circonstances et les contextes, donc en regard de la complexité des situations passées et présentes. Les chimères médiévales sont les épiphénomènes des mutations génétiques ; De la Terre à la Lune de Jules Verne anticipe la conquête lunaire des américains en 1969 ; les « trolls russes » fabriquent des fakes news capables d’influencer le vote (bel et bien réel) des électeurs américains, etc. Dans notre MONDE fabriqué de toutes pièces, toutes nos chimères sont réelles et vraies, et d’autant plus si l’on prend en considération que le fictif et le falsifié (Société du spectacle) affectent manifestement nos corps et conditionnent indubitablement nos rêves et nos croyances. Factuellement, le fictif et le falsifié sont plus réels et plus vrais, effectifs et efficients, que le réel (contingent) et le vrai (réfractaire) issus des réflexions philosophiques et des épreuves scientifiques. Le fictif et le falsifié influencent nos choix et nos conduites, quoiqu’en premier lieu le désir de croire en des valeurs (des pouvoirs et des savoirs) dans le cadre du Patricapitalisme présent sur toute la planète.

3.1.9 PUISSANCE DE PRÉDATION ET VOLONTÉ DU LOGOS

Nous sommes tous promis à une évolution tant psychique que sociale. Cette promesse est pour bon nombre d’entre nous figée dans nos symptômes ou gelée dans nos déterminations sociales. Raison pour laquelle nous imaginons qu’un « être » est fixé au sein d’essences immuables qui désignent un gabarit, un genre, un caractère, un tempérament, etc. Pour le plus buté des partisans ou le plus fanatique des croyants, la logique disciplinaire veut que le moindre écart altère, érode, détériore sa raison d’être ; la moindre divergence d’opinions gâte, ronge, ruine les marques de la formation de son identité censée être identique à elle-même, immuable et éternelle. Toutefois, et même aliénée au désir de l’autre comme lesté par le poids des origines sociales (sociologie), même aveuglée par le dogme ou la doctrine, l’identité du partisan ou du fanatique change factuellement et irrévocablement au cours de sa vie. Il en est de même pour le ‘‘sujet moderne’’ qui, plus rationnel et bonhomme, améliore, modifie, change son identité soumise aux évolutions du symbolique (langue et langage), comme il accepte de panser ses stigmates, ses symptômes, ses pathologies.

Il est impératif de comprendre que l’identité (fabriquée de toute pièce) est toujours pour un autre. L’identité est intrinsèquement et vigoureusement enchevêtrée au désir du désir de l’autre et à l’histoire sociale d’une communauté, d’une nation, d’un empire. Raison pour laquelle l’identité humaine n’a rien à voir avec le vivant, la matière, le présent, le divers ou la densité de l’existence qui n’existent que pour eux-mêmes et en eux-mêmes. Il est par conséquent nécessaire de radicalement séparer la raison d’être — chevillés à la formation de l’identité appartenant au roman familial et à l’histoire sociale — du vivant, de la matière, du présent, du divers et de la densité de l’existence. « L’être » et la raison d’être s’ancrent dans la langue et non dans le vivant ou le divers, ils sont pures figures du langage, symboles d’une unité une et indivisible, métaphore d’une existence inoxydable et ignifuge située au-delà des apparences.

Par exemple, le mot composé « être-vivant » illustre une invention qualifiant une identité humaine ficelée à la matière du vivant et du présent, donc à la densité de l’existence. De la même manière, nous qualifions le reste du vivant (animaux, végétaux, minéraux) « d’êtres-vivants ». Mais ceci relève de la volonté (humaine) d’identifier, de circonscrire, d’évaluer chaque élément du divers qui, dans les faits, participe indifféremment de la densité de l’existence. Le vivant est dénué « d’être » et « d’âme ». Le vivant n’est pas un sujet ni un acteur, un  agent, un individu ou une personne — bien qu’il faille pour des raisons écologiques et climatiques désormais considérer le vivant au même titre qu’un « sujet de droit », ce pour notre seule et unique survie ! Rattacher le vivant (animaux, végétaux, minéraux) à un « être » ou à une raison d’être c’est essentialiser la densité de l’existence et rendre chaque partie de la matière sécable et séparée de son milieu ; c’est donner à chaque élément de la nature un rôle déterminé, un usage technique, une fonction exploitable ; c’est devenir « maître et possesseur de la nature » (Descartes) sans aucunement prendre en considération la nature réelle du vivant qui, formellement et intrinsèquement, n’a pas demandé à être traitée de la sorte par notre espèce.

Bien entendu, notre espèce fait indéniablement partie du vivant, de la nature comme de la matière en mouvement. La densité de l’existence du corps nous informe sur un ensemble de ressentis (peur, haine, tristesse, etc.). Des ressentis que nous déterminons, qualifions, délimitons, et au sein desquels nous identifions un « être » ou une « âme » (« un être colérique », « une âme concupiscente », etc.). Mais « l’être » n’est qu’un effet du langage, ‘‘sujet du langage’’, et finalement être du langage se projetant dans le vivant, le présent, le divers et la densité de l’existence. Le vivant n’est que sensations, intensités, ressentis qui stimulent la vie de la conscience soumise à l’étendue des représentations et des concepts qui, du fait de la polarisation du langage, détient la faculté de projeter et de saisir le vivant tel un « être-vivant » séparé, sécable, déterminé, délimité. J’entends que ces dernières propositions résonnent mal dans nos oreilles de chimpanzés savants, puisque ceci veut dire que la sensation, le ressenti, le sentiment, voire la décision, le choix, la responsabilité, la lucidité et finalement le libre arbitre sont en tout point conditionnés par l’être du langage — lui-même mu par la volonté du Logos (volonté collective à la fois familiale et sociale, donc politique, économique, religieuse, culturelle, ethnique).

Le vivant en tant que corps délimité par la polarisation du langage est encapsulé, incarcéré dans le langage, et par ailleurs dans un MONDE fabriqué de toutes pièces, et notamment dans l’être du langage créant, fabriquant, cristallisant des raisons d’être. En eux-mêmes, le vivant, la matière, le présent, le divers et la densité de l’existence ne sont que pures puissances de prédationpuissances de prédation à la fois propres au conatus spinoziste et à la pulsion sexuelle et morbide freudienne, par ailleurs synthèse du désir et de la volonté nietzschéenne. Bien entendu, la puissance de prédation propre à la matière du vivant et du présent ne cesse de défaire, d’animer, d’orienter tous les discours comme toutes les actions censées maintenir le cap des volontés collectives propres à la volonté du Logos phallocentré. Pour notre espèce, il s’agit d’une lutte permanente au sein du mouvement de la matière (du vivant et du présent) entre la puissance de prédation et la volonté du Logos qui tentent, par tous les moyens, d’organiser des ensembles cohérents (politiques, économiques, sociaux, religieux, culturels, ethniques) — bien qu’en définitive, la puissance de prédation dynamise autant la densité de l’existence qu’elle instruit l’être du langage conditionné par la volonté du Logos phallocentré. Là encore, il est nécessaire de souscrire à la dialectique spéculative afin de comprendre que la puissance de prédation humaine est conditionnée par la volonté du Logos, et réciproquement — simultanément et sous le même rapport — la volonté du Logos s’aliène à la puissance de prédation.

Du point de vue des rapports de force en présence, la volonté de devenir et rester « maître et possesseur de la nature » apparaît de plus en plus absurde. Plus nous cherchons à dominer la nature, plus elle se rebiffe, mute et se transforme, plus elle nous rend la vie impossible — rappelons au passage, malgré les prétentieuses et majestueuses édifications humaines, qu’un cyclone suffit à mettre une mégapole sans dessus-dessous, ou qu’un virus stoppe mondialement l’expansion économique des nations carnassières. La compétition entre la nature et notre espèce n’a désormais plus aucun sens, bien qu’en tant que super-prédateurs et super-coopérateurs nous désirons à tout prix et à n’importe quelle condition trans-former, trans-figurer, trans-cender tout ce qui nous tombe sous la main.

3.1.10 DENSITÉ DE L’EXISTENCE ET ÊTRE DU LANGAGE

Sous la forme d’un « être » ou d’une raison d’être, les femmes et les hommes projettent leurs propres ressentis dans les choses, dans les corps vivants comme dans les entités abstraites. Par exemple, lorsque vous voyez quelqu’un parler à son chien ou à son chat, c’est l’illustration de la projection d’un mode d’existence a priori humain sur un animal, c’est établir une relation discursive, et par conséquent considérer qu’un animal, voire un objet, est le récepteur de la conversation qui s’engage. Dans ce cas, nous projetons nos ressentis et nos demandes sur du vivant avec lequel nous imaginons partager des sentiments et des pensées quotidiennes et intimes (sachant que les ordres et les injonctions adressés à un animal domestique participent d’un dressage et d’une économie des rapports de force, et non d’un partage d’informations sur la bourse ou sur le dernier smartphone à la mode). Il en est par ailleurs de même avec la prière qu’on adresse à un totem, à une sainte icône ou à une entité abstraite qui, finalement, n’est qu’une représentation dans laquelle nous projetons / formalisons des demandes. En définitive, s’adresser à son chien ou à une sainte icône c’est croire que nous entrons en contact avec un pouvoir, savoir, valeur encapsulé dans du vivant ou dans une chose.

Poursuivons avec la métaphore animale. Les chiens vont avoir des comportements différents selon leur race. Le pit-bull est un chien a priori agressif, le boxer est plus joueur, l’épagneul est le compagnon idéal du chasseur, etc. Les chiens sont exposés et vendus avec un pedigree garantissant une « forme de l’être », donc une essence renvoyant à un caractère, un tempérament, un comportement. Concernant les chiens, les essences sont clairement incarnées par les « races de chiens ». Races qui correspondent à des qualités typiquement canines qui, en réalité, se superposent à des attentes et des identifications essentiellement humaines. La plupart des choses consentent à nos attentes, ce sont des signes ouverts se tenant prêts à souscrire à nos désirs et volontés autant qu’à des récits politiques, économiques, sociaux ou des fictions religieuses, culturelles, ethniques.

Comme nous l’avons vu avec David Hume, et bien que perçues comme des données réelles, les qualités sensibles ne détiennent pas de pouvoir déterminé. Pourtant, et pour employer la célèbre formule de Jean-Paul Sartre, si « l’existence précède [les déterminations de] l’essence », pour le patriarcat ‘‘l’essence précède [les déterminations de] l’existence’’. La première mission du patriarcat consiste à délimiter, cartographier, territorialiser en amont les « formes de l’être » du vivant, de la matière, du présent, du divers et de la densité de l’existence. L’idéologie patriarcale dessine des qualités, désigne des caractères, designe des comportements, sculpte des manières d’être. Elle attribue au vivant, à la matière, au présent, au divers et à la densité de l’existence des fonctions, des temps, des rôles. En outre, les « formes de l’être » de l’idéologie patriarcale conditionnent de façon arbitraire la densité de l’existence humaine sous l’angle d’une essence féminine ou d’une essence masculine. En définitive, l’idéologie patriarcale incarne un composé ‘‘essentiel’’ se rapportant à un destin, à un programme, à une origine, à un arrière-monde qualifiant une raison d’être.

D’un côté, la densité de l’existence n’appartient ni à Dieu ni à Diable — et encore moins à la raison mythique, législatrice ou instrumentale. D’un autre coté, si j’invite à se débarrasser des pollutions religieuses, métaphysiques et idéologiques, ceci n’empêche pas les ressentis de la densité de l’existence d’être réels et effectifs en termes d’affects. Les affects fondent nos modes d’existence, influencent nos comportements comme instruisent nos façons d’apparaître. Les directeurs de conscience (professeur, prêtre, élu ou manager) ont bien compris l’usage et l’influence de la raison d’être propre à la fabrique de l’identité. Et c’est bien toute l’équivoque et la confusion qu’illustre l’interrelation corps / sujet, car la raison d’être désigne des identités que nous imaginons forger par les affects. La fabrique de l’identité inocule dans nos petites cervelles de singe l’idée que la volonté de la densité de l’existence détermine d’elle-même et d’emblée la ‘‘vraie nature’’ des femmes et des hommes, conditionne le droit naturel ou la distinction sociale, essentialise les relations interethniques, instruit la hiérarchie familiale, etc.

*****

Nous avons jusqu’ici observé un enchaînement de phénomènes relevant d’un processus. La polarisation du langage permet la segmentation des éléments de la nature (du vivant) et des parties de la matière (du divers) qui, à son tour, ouvre sur la formation de déterminations particulières, d’identités singulières et de groupes spécifiques dans la sphère sublunaire. La polarisation du langage produit inéluctablement des formes de taxinomie, nosologie, programme désignant à leur tour des valeurs par ordre d’importance au sein des classements humains (selon les contextes, les circonstances, l’environnement, etc.). D’un autre côté, la projection de ‘‘pouvoir agir’’ (Hume), de ‘‘raison d’être’’ (Hegel) ou de ‘‘valeur ajoutée’’ (Marx) permet d’universaliser une action, un sujet, un objet, un corps au-delà des apparences et dans une sphère supra-mondaine. Enfin, les oppositions orchestrées par les transcendantaux (logique-logos, morale-ethos, esthétique-pathos) nous conduisent à la bi-polarisation du MONDE sublunaire et supra-lunaire. Bien entendu, et toujours en relation à la création de valeurs, la sphère supra-mondaine (supra-lunaire) historiquement réservée au masculin est celle qui domine la sphère terrestre (sublunaire).

L’enchaînement précédent est réductible à la triangulation suivante : segmenter (viser / choisir / sélectionner), aliéner (appréhender / saisir / capturer), monopoliser (dominer / assimiler / accumuler). En poursuivant la logique de cet enchevêtrement, nous sommes confrontés à un étrange phénomène : notre espèce confère des pouvoirs (savoirs et valeurs) au vivant (nature segmentée) et au divers (matière fragmentée) au-delà de leurs simples apparences afin d’exercer une maîtrise (individuelle ou collective) comme un contrôle (relatif ou absolu) sur les faits, les phénomènes et les événements. Concernant les orientations religieuses, métaphysique et idéologiques le mécanisme est désormais le suivant : d’un côté, et en compagnie de la raison mythique, l’accès au « pouvoir céleste » et omniscient des Dieux, comme la promotion doctrinale et dogmatique d’une idée, permet d’inoculer des pouvoirs, des savoirs et des valeurs en toutes choses — pouvoirs, savoirs et valeurs susceptibles d’orienter les actions comme de manipuler les esprits ; d’un autre côté, et en compagnie de la raison instrumentale, le « pouvoir immatériel » de l’argent confère des pouvoirs (savoirs et valeurs) à toutes sortes d’actions (boursières), de corps (matière première), de sujet (endetté) ou d’objet (de luxe). Issue d’une adhésion à la fois mythique et fruit d’une équation instrumentale, la « fétichisation de la marchandise » (Marx) illustre clairement ce processus.

Moralité, le processus de segmentation (visée / choix  / sélection), de projection (appréhension / saisi / capture) et de monopolisation (domination  / assimilation / accumulation) propre à la polarisation du langage motive, dynamise et encourage la raison spéculative — indifféremment mystique, législatrice ou instrumentale — à user de pouvoirs, de savoirs et de valeurs par-delà les apparences, donc à fictionnaliser le réel (contingent) et falsifier le vrai (réfractaire). Ajoutons à cette esquisse que la sélection, la projection et la domination nous invitent par-delà les apparences à toutes les formes possibles de simulation et de dissimulation, d’évaluation et de spéculation, de divagation et d’extrapolation.

3.1.11 FÉMININ ET MASCULIN

Voyons comment se fabriquent les identités féminines et masculines. Si je me réfère à la norme en cours et à l’actuelle raison d’être des femmes et des hommes, je me dis sans me poser de questions que les femmes sont d’essence féminine et les hommes d’essence masculine. La « forme de l’être » des femmes est le genre féminin, et inversement pour les hommes. Le mode d’existence des femmes est conditionné par une âme féminine ou un être féminin, et inversement pour les hommes. Dans ce cadre, je poursuis a priori une logique intégrée par la majorité des personnes qui compose notre espèce. De ce point de vue, il n’y a pas de raison qu’une femme ne soit pas, par définition et par nature féminine, et réciproquement pour un homme au masculin. Toutefois, si nous postulons que l’essence participe de la projection d’une « forme de l’être » dans un corps donné, notamment dans le corps d’une femme ou d’un homme, nous pouvons légitimement nous poser la question de savoir si l’essence féminine ou masculine n’aurait pas quelque chose à voir avec des caractères, des tempéraments, des comportements, donc avec des façons d’agir et des manières d’être issues de modèles ou de gabarits — notamment des gabarits dialectiquement opposés se référant à la polarisation systématique du langage qui sépare, divise, distingue, etc.

Dans le domaine de la reliure le « gabarit » est « un patron ayant la taille de la peau » ; l’emploi de ce mot permet de désigner la raison d’être comme un patron, un plan qui délimite la découpe de nos pensées, de nos apparences, de nos sensibilités. Pour la majorité de l’espèce, le féminin et le masculin représentent des gabarits se rapportant à un état de nature. Une nature qui dès la naissance divise l’espèce en deux genres sexués. D’emblée, et pour 99% des cas (1% naissant intersexe), les parties génitales qualifient une « forme de l’être » au féminin ou au masculin. Il reste que si j’analyse de manière équitable les différences physiques existant entre les êtres humains, sans même parler des constats scientifiques, il faut se rendre à l’évidence et reconnaître qu’il existe des gros et des maigres, des petits et des grands, des blancs et des noirs, des vieux et des jeunes, etc. Il existe sur terre une diversité, une variété de corps absolument ahurissante. En d’autres termes, si l’on compare une femme cubaine, grassouillette, âgée de 21 ans mesurant 1m70 à un homme thaïlandais, maigre comme un clou, âgé de 48 ans d’1m60, nous constaterons des différences physiques tout aussi visibles et polarisées que le fait qu’ils aient un sexe femelle ou mâle.

Les différences physiques et l’opposition entre les sexes ne sont pas les seules formes de polarisation, voire de discrimination. Les différences s’ancrent à tous les étages d’une société, elles participent aux modalités de sélection et d’assimilation, de disqualification et d’exclusion au sein d’un groupe familial, d’une activité professionnelle, d’une communauté religieuse, etc. La distinction a lieu en regard d’une très grande variété de critères, ceux-ci étant à la fois physiques, esthétiques, sociaux, économiques, religieux, ethniques. En outre, toutes les différences participent d’une histoire personnelle propre au roman familial ; sans parler de l’apprentissage d’une langue vernaculaire ; de la gastronomie ; de l’expérience de vie ; de compétences acquises ; etc.

La difficulté consiste à saisir la hiérarchie des différences. La logique démocratique voudrait que les femmes et les hommes partagent indifféremment tous les rôles. Les femmes et les hommes incarnent par définition toutes les qualités humaines, ils sont forts et faibles, cultivés et idiots, rationnels et sensibles, grands et petits, etc. D’un autre coté, le modèle patriarcal crée lui aussi des différences, mais sur la base d’une division préalable. Le patriarcat assigne aux femmes et aux hommes des rôles, des tâches, des sentiments, des émotions, etc. Plutôt qu’opérer les divisions sous l’angle d’un partage des qualités ou des compétences entre les femmes et les hommes, l’idéologie patriarcale polarise les différences sous l’angle d’une opposition fixe et figée entre La femme et L’homme — donc entre deux entités humaines au préalable conceptualisées, idéalisées, fictionnalisées.

Selon l’idéologie patriarcale, il apparait que l’identité féminine et l’identité masculine structurent et séparent l’humanité en deux espèces fixées dans leurs caractères, leurs tempéraments et leurs manières d’être respectif. La première et ultime distinction sexe / genre conditionne les différences entre les femmes et les hommes sous la forme d’une évaluation des rapports de force. Par exemple : « les femmes sont plus petites que les hommes », « les femmes ont une voix plus aigüe que les hommes », « les femmes sont plus douces que les hommes », etc. Cette grille de lecture impose d’un coté ‘‘l’espèce des femmes’’ et de l’autre ‘‘l’espèce des hommes’’. La distribution des rôles et des fonctions est élevée en principe et délimite les actions des femmes rattachées à ‘‘l’essence féminine’’ comme les actions des hommes enchaînés à ‘‘la raison d’être masculine’’.

En outre, l’idée qui prédomine voudrait que l’ensemble des femmes et des hommes soient unilatéralement des hétérosexuels destinés à se reproduire. L’idéologie patriarcale affilié au capitalisme poursuit une fin, toutes les bi-polarisations inventées dans le cadre de l’hétéronormation ont pour objet de fournir de futurs ouvriers, soldats ou héritiers ; de créer de la plus-value patrimoniale et financière ; comme d’adhérer au pacte économique, domestique et sexuel basé sur l’endettement ; ou d’un point de vue anthropologique, d’enchaîner les femmes et les hommes à la dette, au don et au dû (phénomène exposé dans L’économie des rapports de force). D’un autre coté, les femmes comme les hommes n’ont pas le désir de se reproduire avec tout ce qui se présente. Il existe par conséquent une sélection — fruit d’une appréhension des différences relatives aux phéromones, à la force, à la taille, au poids, à la peau, à la couleur de cheveux, à la culture, à la langue, à la situation socio-professionnelle, à la confession religieuse, à l’option politique, à la distinction sociale, à la pression familiale, etc.

Si l’idéologie patriarcale fonde ses principes sur la polarisation du langage désignant l’identité sexuelle elle se base tout autant sur des dimensions relevant de l’arbitraire et du libre arbitre. De manière catégorique les essences féminines et masculines sont arbitrairement distribuées. Tirée du livre Masculin, Féminin, la pensée de la différence, une citation de Françoise Héritier s’impose :

« L’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. Cela ne dépend pas de la catégorie elle-même : les mêmes qualités ne sont pas valorisées de la même manière sous toutes les latitudes. Non, cela dépend de son affectation au sexe masculin ou au sexe féminin. […] Par exemple, chez nous, en Occident, «l’actif» […] est valorisé, et donc associé au masculin, alors que «le passif», moins apprécié, est associé au féminin. En Inde, c’est le contraire : la passivité est le signe de la sérénité […]. La passivité ici est masculine et elle est valorisée, l’activité – vue comme toujours un peu désordonnée – est féminine et elle est dévalorisée. »

Françoise Héritier nous informe sur l’existence de valeurs positives masculines et de valeurs négatives féminines. Les « formes de l’être » féminin ou masculin se déplient et se déploient de manière dialectiquement opposées au sein de la langue — désignant ce qui est représentable et concevable et ce qui n’est pas représentable ou concevable. L’être du langage souscrit à un ordre, une logique, un agencement, une distribution des valeurs (négatives ou positives) au sein du vivant qui, pour le dire une fois encore, existe et ressent mais n’incarne pas une raison d’être, bien qu’en définitive il soit soumis au lexique qu’impose une ethnie ou un groupe social, un système familial ou un régime de croyance par le biais des discours religieux, métaphysiques et idéologiques (volonté du Logos).

La bi-polarisation du langage désigne au sein de l’étendue des représentations une conduite, une raison, une direction en regard d’un horizon dualiste s’appuyant sur le bien, le vrai et le beau, mais elle dessine aussi des orientations logiques s’appuyant sur l’unité, le positif et l’affirmatif. Ces figures en tous points positives s’opposent à d’autres afin d’établir des pouvoirs, des savoirs et des valeurs coercitifs. Raison pour laquelle l’horizon dualiste est déterminé par des négations tels que le mal, le faux, le laid ; ou bien par des seuils négatifs tels que le multiple, le négatif, la négation. Les négations morales, logiques et esthétiques ont une fonction très concrètes puisqu’elles orientent nos choix de vie et nos modes d’existence en relation à l’étendue des représentations et des concepts, elles ont explicitement pour but de tracer un seuil dont l’objet est de révéler et de renforcer les actions / productions moralement, logiquement, esthétiquement positives.

Appuyons-nous sur la représentation des femmes au cinéma. En dehors du talent des acteurs et actrices, les hommes seront moins stigmatisés que les femmes pour leur beauté puisqu’il suffit qu’ils aient ‘‘une gueule’’. La ‘‘gueule d’acteur’’ est l’incarnation d’un caractère, et souvent d’un trait de caractère caricatural comme ‘‘la gueule du méchant’’. Pour autant, et malgré la caricature, la gueule d’acteur n’empêche pas de jouer dans plusieurs catégories : drame, tragi-comédie ou comédie, film policier, film d’aventure ou film d’action. Les actrices doivent en revanche ‘‘être belles’’ si elles désirent devenir des stars et jouer dans toutes les catégories. Ce genre de sélection renvoie le talent des actrices qui ne correspondent pas aux critères esthétiques de l’industrie du cinéma soit à la tragédie réaliste soit à la comédie. De ce point de vue, et proportionnellement à la vie des stars au cinéma et dans les médias, comme pour la majeure partie de la société et des magazines people qui s’inspirent de cette vie lumineuse et pleine de faste, la laideur apparaît comme un problème plus largement féminin que masculin. Les femmes dites « laides » seront moins sollicitées, et si elles sont dites « laides », elles doivent être pour le moins souriantes, drôles et sympas ; alors que pour les hommes ayant une ‘‘gueule’’, leur mission principale est de se réaliser au-delà des apparences afin d’exposer leur ‘‘beauté intérieure’’. Ainsi que le rappelle Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe :

« ‘‘Un homme n’a pas besoin d’être beau’’, lui a-t-on répété ; elle ne doit pas chercher en lui les qualités inertes d’un objet mais la puissance et la force virile. »

Concernant la distribution lexicale des valeurs négatives féminines, prenons un exemple se rapportant à la pédagogie. Je m’appuie sur l’émission télévisée Arte Philo orchestrée par Raphaël Einthoven, en l’occurrence intitulée  La femme existe-t-elle ? Durant cet échange de vingt-cinq minutes, la psychanalyste Clothide Leguil analyse trois films renvoyant explicitement La femme à la « complexité » et au registre de « l’intime ». Tout en commentant les films, nos deux locuteurs parlent de « l’angoisse », du « vertige » et du « vide » des femmes. Puis, ils passent au seul moment jubilatoire et positif — mais qui concerne le travestissement des hommes dans Certains l’aiment chaud de Billy Wilder. On revient ensuite à la « soumission » et à la « vénalité » de l’héroïne du film qui n’est autre que Marilyn Monroe. Nos deux locuteurs la décrivent comme une femme « égarée », « paumée » et « perdue ». Nous passons ensuite à un film de Woody Allen dans lequel une femme devient « folle ». L’héroïne préfère tout « perdre » afin de se retrouve en situation de « dénuement ». Ici, la « perte » apparaît comme le moyen d’accéder à la liberté. Puis, Lacan est cité : « Toutes les femmes sont folles ». Pour finir, on assiste au commentaire sur Mulholland Drive de David Lynch qui traite de la « disparition » d’une femme. Nos deux locuteurs concluent à « l’inexistence » de La femme, et ajoutent que « La femme ne sait pas qui elle est… » Au regard de la psychanalyse, La femme représente ou incarne un « manque », une « béance ». Il est entendu que Lacan ne nie pas l’existence des femmes dans toutes leurs diversités, elles sont toutes différentes les unes des autres comme à la recherche de leur féminité. Mais là encore surgit une valeur négative féminine se rapportant à un ‘‘objet perdu’’, la féminité, qui dialectiquement s’oppose à un ‘‘sujet trouvé’’, la masculinité. À la question  La femme existe-t-elle ? La réponse est oui, mais uniquement lorsqu’elle s’ignore, lorsqu’elle est étrangère à elle-même, folle, égarée, invisible, nue et perdue. Certes, la psychanalyse n’est pas dupe concernant l’impact du symbolique sur les corps, et la manière dont la négativité conditionne les relations humaines, elle fait même de l’hystérie féminine une condition d’existence (Lacan) et ne la détermine plus comme un symptôme (Freud). Cet exemple vise simplement à mettre en lumière le pouvoir de l’idéologie patriarcale qui, de manière sourde et insidieuse, conditionne tous nos dialogues, imprègne la raison d’être des femmes et des hommes, et influence manifestement l’étendue de nos représentations. Dans cette émission télévisée, tous les énoncés employés pour qualifier ‘‘La femme’’ participent des valeurs négatives.

La question se rapporte aux racines du patriarcat distribuant des valeurs positives masculines permettant d’agir légitimement ou souverainement en regard d’un seuil négatif incorporé par les femmes, les personnes dites « faibles » ou les minorités. De manière plus générale, les intitulés que je viens de fournir pourraient être remplacer par les valeurs positives des riches, des blancs ou des dominants opposées aux valeurs négatives des pauvres, des minorités visibles ou des dominés — de ce qui socialement sépare la classe des possédants du reste. En d’autres termes, l’idéologie patriarcale présente une trame lexicale relativement simple, elle désigne et distribue dans le cadre des actions à venir ce qui est bien ou mal, vrai ou faux, beau ou laid — agréable ou désagréable, plaisant ou déplaisant, remarquable ou médiocre, sublime ou répugnant, etc.

Un homme peut être faible et lâche, mais aussi courageux à certains moments, angoissé ou paranoïaque à d’autres, ainsi que bienveillant et doux, par ailleurs opprimé en de nombreuses circonstances, et de façon catégorique, cela est égal pour les femmes. Nous sommes tous affectés par un ensemble de valeurs négatives et positives ; ces valeurs et ces normes sont fluctuantes en fonction du contexte social, comme en regard de nos capacités à raisonner ou à agir. Notons que la distribution et la répartition des valeurs négatives féminines et des valeurs positives masculines a lieu dès la prime enfance. Effectivement, la famille joue un rôle décisif dans toutes les sociétés humaines ; l’attribution d’un genre dès la naissance correspond à l’incorporation sociale de valeurs dites utiles pour la future « vie de couple » et le respect de la hiérarchie familiale enchaînée à l’économie domestique et sexuelle. L’incorporation des valeurs négatives et positives passe autant par le jeu que par les jouets : de la poupée à la dinette rose pour la fille, du pistolet au vaisseau spatial bleu pour le garçon. Sans compter l’Éducation Nationale qui renforce la séparation entre les filles et les garçons durant l’école primaire et le collège. Sans parler de l’influence de la grande distribution impeccablement soutenue par tous les médias nationaux et internationaux sans exception ; une économie basée sur la différence des sexes elle-même adoubée en grande majorité par nos élus et nos élites. Enfin, ajoutons à ce faisceau idéologique l’embrigadement religieux — fer de lance du patriarcat.

Vous pourriez dire que j’accorde beaucoup trop d’intérêt aux mots, et notamment à leurs pouvoirs coercitifs, puisqu’au fond ces régimes de contrainte psychique et sociale sont transgressés de mille manières. À l’échelle des individus, les valeurs sont effectivement fluctuantes et interchangeables, les traditions sont interprétées selon les nécessités quotidiennes et les rapports de force en présence. Toutefois, malgré toutes les transgressions individuelles, le pouvoir de coercition qu’induisent le féminin et le masculin agit comme une infra-structure dont l’objet est de délimiter le cadre des actions souveraines, positives et légitimes. C’est bien toute la problématique de cet exposé et de ceux qui suivent : les valeurs dialectiquement opposées instruisent une toile de fond relationnelle à l’insu des acteurs, ceci autant dans le registre des parades sociales qu’en relation aux dominations hiérarchiques qui impliquent l’instauration d’une économie des rapports de force.

Dans le cadre de l’économie des rapports de force, les valeurs négatives féminines sont complémentaires et équivalentes. Elles participent d’un équilibre et d’une équidistance entre deux sexes, deux genres, deux espèces, deux natures. Conditionnées par leur genre, il semble que les femmes observent les effets de manche des hommes aveuglés par les luttes de prestige, quoique sur le terrain elles constatent que les valeurs sont fluctuantes et varient selon les contextes et les circonstances. Au sein de « la vie de couple » ou de la famille nucléaire, la distribution des rapports de force s’équilibre par des jeux d’inversion des pouvoirs, il reste que le renversement des rôles et des fonctions, si tant est qu’il ait lieu, se fait la plupart du temps à l’abri des regards et dans un cadre privé, notamment dans le cadre de l’intimité. L’espace privé et l’espace public conditionnent des territoires (physique ou mentaux) dialectiquement opposés, eux-mêmes complémentaires et spéculatifs selon les rapports de force féminin-masculin en présence.

La fréquence des rapports de force entre les femmes et les hommes n’est pas la même en Occident, au Moyen Orient ou en Orient. L’origine des systèmes familiaux d’Emmanuel Todd nous éclairent sur l’importance accordée au père et à la patrilinéarité. Bien que largement influencée par l’idéologie patriarcale, il apparaît que la « famille nucléaire » (Europe, Amériques) soit plus souple concernant la place des femmes — contrairement à la « famille souche » (Allemagne, Japon) ou à la « famille communautaire » (Moyen Orient, Inde, Chine). Par conséquent, les droits des femmes sont en partie effectifs en Occident — quoique les luttes de prestige autant que les parades publiques, relatives à l’exposition et à l’usage des symboles de la domination et de l’exploitation, soient majoritairement réservés aux hommes.

Selon ce point de vue, suffit-il que toutes les femmes s’attribuent et incarnent prestement, activement, volontairement et unilatéralement les valeurs positives masculines, et s’approprient le discours phallocentré de ‘‘l’oppresseur’’ ? Outre le discours, faut-il inverser, transformer, détruire les représentations normées et publiques, ou cosmétiques des femmes ? Ou bien, les valeurs masculines assimilées et superposées à l’exercice du pouvoir, à l’acquisition du savoir, et à la détermination de la valeur, notamment dans l’arène politique ou l’agora médiatique, rendent-elles toutes postures féminines inadaptées ? Ou bien, faut-il que les hommes se féminisent à tous les niveaux ? Nous pourrions tout autant parler de « la névrose de classe » qui assigne les sujets à leur condition sociale et leur interdit d’accéder à un autre statut que celui auquel la société les a confinés. Enfin, beaucoup d’hommes sont enfermés dans des principes dont ils ignorent les aboutissants ; soit ils souffrent d’être emprisonnés dans la virilité, soit ils sont aveuglés par leur propre souveraineté — ainsi que l’ont démontré XY, De l’identité masculine d’Elisabeth Badinter, La domination masculine de Pierre Bourdieu, ou dernièrement Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes d’Olivia Gazalé.

*****

Il reste à nous inspirer de réflexions plus spéculatives et décisives afin de faire évoluer nos mentalités conditionnées. Citons à ce propos une addition concernant l’Aufhebung du Maître Hegel tirée de Science de la Logique :

« Il y a ici à se rappeler la double signification de notre terme allemand « aufheben ». Par « aufheben », nous entendons d’abord la même chose que par « hinwegräuwen » (abroger), « negieren » (nier), et nous disons en conséquence, par exemple, qu’une loi, une disposition, etc., sont « aufgehoben » (abrogées). Mais, en outre, « aufheben » signifie aussi la même chose que « aufbewahren » (conserver), et nous disons en ce sens, que quelque chose est « wohl aufgehoben » (bien conservée). Cette ambiguïté dans l’usage de la langue, suivant laquelle le même mot a une signification négative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l’on ne peut absolument pas aller faire à la langue le reproche de prêter à confusion, mais on a reconnaître ici l’esprit spéculatif de notre langue, qui va au-delà du simple « ou bien – ou bien » propre à l’entendement. »

Le lexique patriarcal s’appuie sur la bi-polarisation du langage, et comme le dit Hegel sur le « ou bien – ou bien » propre à l’entendement humain. Dès notre plus tendre enfance nous assimilons des lexiques de ‘‘couples de mots opposés’’ nous renvoyant à des valeurs coercitives. Le pouvoir de coercition des mots est de ce point de vue intégré autant par les femmes que par les hommes en regard d’un horizon dualiste. Il reste que l’usage et l’affirmation positive des valeurs (négatives ou positives) dépend de la posture dans laquelle sont confinés les femmes et les hommes. La division des êtres parlants en deux corps sexuellement distincts instruit d’emblée la manière dont les ‘‘couples de mots opposés’’, promouvant les différences essentialisées du Patriarcapitalisme et polarisant les postures féminines et masculines, vont incorporer le subconscient des femmes et des hommes. Les postures féminines et / ou masculines vont autant dépendre de la fréquence des rapports de force entre personnes que de l’identification des femmes ou des hommes aux valeurs iconiques et nominales (négatives ou positives) perçues comme positives au sein d’un groupe, communauté, nation, empire. Reste à savoir dans quel contexte et dans quelle circonstance certain·e·s abandonnent les pouvoirs de la polarisation / coercition, ou d’autres s’abandonnent au pouvoir de la posture. Je laisse au psychanalyste comme au sociologue le soin d’y répondre.