4 octobre 2020

3.2 LES PRÉSENTS DE L’EXISTENCE

Par Sammy Engramer

« Prétendre que la raison ou la rationalité est « par nature » l’affaire du patriarcat revient à s’avouer vaincu·e·s. La version canonique de l’‘‘histoire de la pensée’’ est certes dominée par les hommes, et ce sont des mains d’hommes qui enserrent actuellement la gorge des institutions de la science et des technologies. Mais voilà précisément la raison pour laquelle le féminisme doit être un rationalisme – à cause de cet affreux déséquilibre, et non malgré lui. Il n’y a pas davantage de rationalité ‘‘féminine’’ que de rationalité ‘‘masculine’’. »
Manifeste Xénoféministe, 2015

Le Patricapitalisme se fonde sur deux principes : le passé mythique et le futur prédictible. Le passé mythique s’appuie sur un être initial prenant naissance dans un lointain passé, mythique et figé. Ce passé mythique organise les conduites et ventile les destins des femmes et des hommes. Que ce passé soit au seuil d’une civilisation naissante ou historiquement récent, comme pour la révolution communiste russe (1917) ou chinoise (1949), il s’appuie sur des mythes originels incarnés par des pères fondateurs — Marx et Engels pour le communiste, ou concernant les civilisations antérieures ou présentes : Rê, Bhrama, Ouranos, Yahvé, Dieu, Allah, etc. Le second principe tient au contrôle de l’à venir et à la maîtrise de l’avenir des femmes et des hommes. Les conditions d’accès au futur sont aussi régies par une entité initiale (dieu, idole, père de la nation). L’être initial se fait le relais de principes fondateurs nous renvoyant à des pouvoirs, des savoirs et des valeurs situés au-delà des apparences, ou en regard de ‘‘la profondeur de la surface’’, donc à des entités actives logeant par-delà les faits, les phénomènes et les événements. L’horizon du futur est irréductiblement inaccessible, et pour ainsi dire équidistant du passé révolu et mythique. De même pour nos actuels communistes Chinois désormais chantres du Patricapitalisme ; « l’avenir radieux » incarne une promesse hors de portée pour la plupart des individus aliénés à la cause communiste. Le futur prédictible est dans les faits incognoscible, excepté ponctuellement sous la forme de transe ou d’hallucination collective, ou bien, accessible après la mort. Le futur prédictible du patriarcat prend également forme humaine. On le constate aujourd’hui encore avec la figure du leader qui, au même titre qu’une idole, incorpore la religion, la métaphysique, l’idéologie des mythes fondateurs. Figure du ou des pères fondateurs, le leader personnifie un demi-dieu pour son peuple ou représente un dictateur pour les dissidents et les nations rivales. De ce point de vue, il est clair que Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Narendra Modi, Kim Jong-un comme Donald Trump sont les plus fervents défenseurs du passé mythique comme du futur prédictible. Passons maintenant aux étapes de déconstruction.

*****

Martin Heidegger, dont la vie ne fut pas tout à fait exemplaire, influence encore bon nombre d’universitaires français. Pour le dire sans détour, Heidegger adhère en 1933 au National Socialisme. Dans une interview traduite du Der Spiegel, j’ai souvenir qu’il s’explique sur ce sujet en précisant qu’il avait rapidement pris ses distances avec le nazisme, d’autres témoignages le confirme par ailleurs. Certains s’interrogent cependant sur son antisémitisme, notamment avec l’édition posthume de ses Cahiers Noirs. Bref, entre son plus fidèle défenseur, Jean Beaufret, et son plus farouche détracteur, Emmanuel Faye, Heidegger reste un cas à part dans les débats philosophiques français.

Malgré ses prises de positions politiques, Heidegger pose des questions fondamentales concernant la pensée grecque qui, depuis Platon et Aristote, ordonne les perspectives philosophiques entre « l’être » et sa plurivocité. Heidegger désire nous faire accéder aux sens unitaire de l’être. Il existe un « être » spécifique, une « primauté ontologique », une entité propre à l’espèce humaine (qui pense et conçoit).

La nature de cet « être » est soumis à la temporalité, à la présence et la permanence du temps. Par conséquent, nous avons à faire à un être-là qu’Heidegger substantive en langue allemande sous cette forme : le Dasein. Il faut entendre le Dasein au même titre que le participe présent du verbe être, donc tel un étant. L’étant est un ‘‘être posé ici et maintenant’’. De ce point de vue, le Dasein ré-ouvre les questions ontologiques que la phénoménologie kantienne balaie d’un revers de manche, notamment en renvoyant le noumène, l’en-soi posé en retrait des choses, par-delà les apparences.

Se pose toutefois un problème de taille. Nous entrons en contact avec les choses (comme avec nous-mêmes) uniquement par la médiation, par le biais du symbolique (langue et langage), par le biais des représentations et des concepts. Le langage est un médiateur entre nos perceptions sensibles internes et les phénomènes extérieurs qui nous affectent. Heidegger en a pleinement conscience, c’est la raison pour laquelle il rejette les théories de la connaissance traditionnelle et décide de poser le Dasein comme un « être-au-monde » ayant sa propre temporalité. Temporalité spécifique à partir de laquelle un dévoilement, une « compréhension » du sens de l’être est possible. De ce point de vue, il faut entendre comme indissociables les concepts « Être » et « Temps ». Moralité, Être est Temps.

Notre projet n’est pas d’exposer la conceptualisation du Dasein, état de choses mille fois réalisé par moultes heideggeriens tous frais émoulu de l’université. Pour le moment, l’enjeu consiste à décrire différentes temporalités de « l’être ».

3.2.1 QU’EST-CE QUE LE TEMPS ?

En règle générale, le temps est une succession d’instants. Le temps conditionne également le cycle des saisons. Relatif à une observation sensible, le temps est une succession d’instants qui s’inscrit dans un mouvement à la fois linéaire et circulaire, dont la synthèse formelle est la spirale. Le cadran solaire, l’horloge ou la montre représentent la spirale du temps, telle une succession de secondes qui tourne et s’évanouit sur les bords d’un cadran — tout du moins si la montre ne tombe pas en panne. Quoique lorsque que les aiguilles d’une montre se figent, ce n’est pas pour autant que le temps s’arrête, le temps continue de s’écouler malgré les problèmes mécaniques. Notre espèce a su créer un ensemble de techniques qui mesure l’irréversible course du temps. Il reste que ces techniques, à la fois utiles et contraignantes, n’ont aucun pouvoir sur le temps. Nous dépendons fatalement de l’irréductible écoulement du temps. Nous ne pouvons arrêter la course du temps qui désigne le dépérissement progressif de notre corps, comme il indique l’usure progressive des choses en général. Afin d’universaliser le temps linéaire et circulaire, nous avons divisé la planète en fuseaux horaires, ainsi qu’ajouté une année bissextile tous les quatre ans, puis inventé l’horloge atomique au cas où l’un d’entre nous se permettrait de remettre en question la ponctualité toute relative de notre espèce. En d’autres termes, les mesures et les ajustements du temps a priori linéaires, circulaires et chronologiques, représentent le temps objectif auquel, par ailleurs, nous nous référons constamment.

Toutefois, nous percevons le temps différemment selon les circonstances. Par exemple, lorsque nous avons un rendez-vous amoureux et que la personne en question est en retard, le temps paraît plus long. L’inverse est tout aussi vrai lorsque nous sommes actifs et que nous déclarons spontanément : « je n’ai pas vu la journée passer ». Le temps s’étire ou se condense en relation aux contextes et aux actions. Le temps est extensible ou rétractable selon nos humeurs, nos dispositions et nos tempéraments. Le temps est aussi une suite d’instants perçue au sein d’une séquence. Bref, en regard de ces points de vue, il existe également un temps subjectif.

Grand génie français qui remodela nos perceptions, Henri Bergson crée une distinction entre le temps objectif et le temps subjectif dans son Essai sur les données immédiates de la conscience :

« Considérés en eux-mêmes, les états de conscience profonds n’ont aucun rapport avec la quantité ; ils sont qualité pure ; ils se mêlent de telle manière qu’on ne saurait dire s’ils sont un ou plusieurs, ni même les examiner à ce point de vue sans les dénaturer aussitôt. La durée qu’ils créent ainsi est une durée dont les moments ne constituent pas une multiplicité numérique : caractériser ces moments en disant qu’ils empiètent les uns sur les autres, ce serait encore les distinguer. »

Le temps subjectif est synonyme de durée. Les états de conscience se logent dans une durée au sein de l’étendue des représentations. Toutefois, du point de vue de la factualité de nos existences, nous composons autant avec le temps objectif (sécable) qu’avec le temps subjectif (continu). L’équation veut que la synthèse du temps objectif et subjectif — que je nomme également temps coercitif et temps contemplatif — soit le présent. Le présent est partagé par tous les êtres humains vivants sur la planète terre. Nous partageons l’instant présent au sein de la matière du présent en mouvement. L’écoulement du temps veut que cet instant se renouvelle à chaque instant pour tous les bipèdes humains — il en est par ailleurs de même pour nos amis les kangourous. Bref, nous représentons l’écoulement du temps comme une suite d’instants présents, telle une suite de présents.

Toutefois, le dire ainsi c’est sans compter sur les formes du présent. Le présent est un phénomène très étrange, car nous pourrions nous demander dans quel présent nous évoluons. Pour revenir à une instance individuelle, donc au temps (objectif) et à la durée (subjective) : est-ce que sommes présents à nous-mêmes durant un millième de seconde ou durant une heure ? Ici, vous pressentez que la rétractabilité ou l’extensibilité du présent ne veut pas dire la même chose. Le temps ne se perçoit pas de la même manière puisque l’un des présents est insaisissable, furtif et si rapide, qu’il est invisible en terme d’existence, de permanence, de présence et de visibilité, voire d’énonciabilité ; en revanche, l’autre présent re-présente un minimum d’activité. Il incarne les activités humaines, animales, végétales et minérales en terme d’existence, de permanence, de présence et de visibilité et d’énonciabilité. D’un côté, il existe une forme du présent à un millième de seconde, voire durant une « nano seconde », et tel un présent insaisissable ; d’un autre côté, nous statuons sur une qualité du présent se rapportant à des activités : « Je médite durant une demi-heure », « Elle joue au foot pendant une heure », « Il est présent depuis deux heures », ou bien, « Ce pied de tomate pousse depuis six mois ».

Bien entendu, nous conjuguons le présent en fonction de la sensibilité humaine et non en relation à celle d’une fourmi ou d’une planète. De ce point de vue, « la seconde » est un concept a priori adéquat pour désigner le présent humain. Le présent humain se love à cet instant dans la présente seconde. Et pourtant, le présent est catégoriquement plastique, il est infiniment divisible, tout comme il est le représentant d’un tout indivisible ; ou pour le dire synthétiquement, le présent est partie divisible à l’infini d’un tout présent indivisible.

Reprenons et allons dans les étoiles afin de comprendre cette dernière formule quelque peu alambiquée. Pourquoi est-il possible de considérer la durée du Big Bang jusqu’à aujourd’hui comme un présent ? Eh bien, parce que la réception physique et concrète d’un éclat de photon qui date de 13,3 milliards d’années-lumière signale explicitement qu’une étendue existe entre l’actuel présent et le quasi Big Bang ! La captation d’un « rayonnement fossile » indique que le temps est une matière qui s’étend de la formation de l’univers jusqu’à nous. Nous sommes plongés dans l’étendue présente de l’univers, nous sommes présentement inclus dans la durée de l’univers. Le commencement de l’univers n’est pas un passé révolu, il est encore présent depuis 13,8 milliards d’années-lumière — du Big Bang jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a plus aucun doute, il existe une matière du présent qui englobe l’existence, la permanence, la présence et la visibilité de l’univers. Pour information, l’une des preuves de la présence de l’univers s’appelle « le fond diffus cosmologique » et fut découvert en 1964 (notamment grâce aux calculs de Georges Lemaître). En outre, la confirmation en 2015 de l’existence des « ondes gravitationnelles » offre aux scientifiques l’occasion de spéculer sur les traces palpables des premiers instants de la formation de l’univers.

Convoquons maintenant ce qui fonde le présent de l’espèce humaine. Les premières traces d’humanité prennent forme sur la base d’outils secondaires fabriqués à l’aide d’un autre outil. Les préhistoriens s’accordent pour dire que les premiers choppers (pierres taillées) ont été conçus par des hominidés il y a 2,6 millions d’années. De ce point de vue, l’humanité re-présente la partie d’un tout présent de 2,6 millions d’années ; l’humanité est présente depuis 2,6 millions d’années alors que l’univers présente quand à lui l’unité d’un tout présent de 13,8 milliard d’années.

À ce point nommé, nous sommes capables de saisir un présent divisible à l’infini (temps objectif), un présent qui s’étend ou se résorbe (temps subjectif), la partie d’un tout présent (l’humanité) ainsi que l’unité d’un tout présent (l’univers). Toutefois, nos capacités mentales propre au représenter et au concevoir nous confrontent à un phénomène contradictoire. Dans les faits, le présent en tant que tel n’est jamais présent — puisque qu’à chaque instant déjà passé — quoique simultanément toujours présent. Du point de vue de son objectivation factuelle, le présent va trop vite et nous glisse constamment entre les doigts, quoiqu’il existe sous une forme continûment extensible et englobante. Pour l’entendre à hauteur de nos oreilles, il suffit de comprendre les deux formes du présent en anglais : le présent simple et le présent progressif. Il existe ainsi une action présente en train de se faire sur l’instant (présent divisible à l’infini) et un état du présent représentant un moment du présent (présent qui s’étend ou se résorbe). D’un autre côté, Albert Einstein nous indique que la course du temps est plus ou moins longue selon les courbures de l’espace. Par conséquent, et comme l’étendue de notre conscience, l’espace infléchit également la course du temps. Cette conception de la matière de l’espace et du temps est fascinante, notamment si l’on considère l’étendue des représentations et des concepts tel un espace qui, selon sa rétraction ou son extension, déforme la course du temps, donc la perception interne du temps. Bref, nous avons bel et bien la tête plongée dans les étoiles.

Ceci voudrait-il dire que tout est encapsulé dans la matière du présent en mouvement et qu’il n’y a ni passé ni futur ? Oui, du moins pour toutes les formes, tous les êtres, et toutes les matières a priori sans conscience qui s’imprègnent du présent en sa forme continûment extensible et durablement englobante — et c’est probablement le cas pour nos amis les kangourous. En revanche, pour nous, bipèdes munis d’une mémoire participant de l’étendue des représentations et des concepts c’est une autre histoire — bien que la plupart d’entre nous veuille coûte que coûte accéder à un ‘‘présent de toute éternité’’, comme s’en persuadent les croyants. D’un côté le présent est de ‘‘toute éternité’’, tout du moins unité d’un tout présent en sa forme continûment extensible et durablement englobante ; mais d’un autre côté, et en tant que sujets parlants, nous pensons qu’un temps est donné à chaque chose, que le temps circonscrit chaque chose de son apparition à sa disparition, qu’une chose est présente puis n’est plus présente, qu’une chose appartient au présent puis au passé.

En regard de notre accès au symbolique (langue et langage), les conditions de perceptions de notre espèce sont fascinantes. En effet, la production du langage et la conscientisation de la mort nous renvoient au passé mythique (en réalité fictif) et au futur prédictible (en vérité inconnu) et instruit ainsi la négation de l’existence du présent en tant que tel, donc de la matière du présent. Autrement dit, et pour notre espèce, le présent n’existe pas excepté en tant que représentation et concept.

D’un côté nous accédons à la matière du présent avec des outils de mesure qui rendent le temps sécable, répétitif et divisible à l’infini, ce à l’aide de concepts qui signifient et représentent un état du présent que nous encadrons et maîtrisons avec des unités de mesure. Toutefois, et dans notre manière de percevoir le présent, la matière du présent objectivée est l’unité de mesure elle-même qui, soumise à la segmentation sous forme de datation, indique un état passé ou futur ; ou si vous voulez, les unités (segments) désignent irréversiblement un avant et un après propres à l’usage du symbolique se déployant dans l’espace et le temps. D’un autre côté, et simultanément, nous accédons au présent dans le cadre d’une durée en prise direct avec l’activité humaine, activité qui instruit le présent au titre de subordonné du faire et du penser, comme du représenter et du concevoir. L’activité humaine crée un voile (une séquence) en termes de production de choses ou de mots ; ces choses et ces mots qui, en tant qu’actions / pensées ou représentations / concepts situées dans nos consciences et nos petites cervelles de singe, renvoient systématiquement la matière du présent à un ‘‘participe’’ présent ou un ‘‘participe’’ passé, donc à un « faisant / représentant » ou à un « pensant / concevant », à un « fait / représenté » ou un « pensé / conçu ». Participer à l’activité humaine mobilise explicitement du faire / représenter et du penser /concevoir qui, techniquement, s’inscrivent dans une séquence, voire créent la durée sous la forme d’un présent qui s’étire ou se rétracte ; ou bien, sous la forme d’un présentement embrassant autant les formes du présent (objectif, subjectif, partie ou totalité) qu’un état du passé (présent ou révolu quoique rapatrié).

Reprenons la démonstration sous un autre angle. Les états de conscience sont pris dans le mouvement du temps, dans une suite d’instants (temps objectif) et simultanément dans une séquence du présent (temps subjectif). La conscience est une suite de représentations / concepts contenues dans une séquence (étendue) qui représente et verbalise. En tant que partie visible de l’iceberg, la spatialité du discours accueille une collection de souvenirs auditifs, d’événements visuels, de rappels olfactifs, de réminiscences tactiles et de reliquats gustatifs qui nourrissent, entretiennent et re-vitalisent l’étendue des représentations et des concepts, ce en fonction de nos visées (intuition) et de nos adresses (intention), comme en relation aux événements qui affectent la densisté de l’existence — et notamment notre corps et tout le vivant. La suite contenue dans la séquence n’est autre que l’étendue des représentations / concepts qui, perçue comme un avoir-été, fabrique un passé présentement rapatrié. Techniquement, nous élidons le présent hic et nunc puisqu’en permanence plongés dans les quatre formes du présent (coercitif, contemplatif, partie ou totalité) comme dans un passé rapatrié (agissant présentement dans la conscience), ou dans un futur projeté (tout aussi présent à la conscience).

Notons au passage que dans Matière et Mémoire Henri Bergson indique que le passé est présentement rapatrié :

«La vérité est que la mémoire ne consiste pas du tout dans une régression du présent au passé, mais au contraire dans un progrès du passé au présent. C’est dans le passé que nous nous plaçons d’emblée. Nous partons d’un « état virtuel », que nous conduisons peu à peu, à travers une série de plans de conscience différents, jusqu’au terme où il se matérialise dans une perception actuelle, c’est-à-dire jusqu’au point où il devient un état présent et agissant […]. » (les italiques sont de l’auteur)

Cependant, et bien que la matière du présent soit élidée par les modalités d’existence du symbolique, le paradoxe veut que nous vivions malgré tout au présent ! Pour le comprendre, il faut admettre un phénomène contradictoire : nous sommes en permanence présents à nous-mêmes tout en niant cet état de présence. Reste à savoir pourquoi nous nions la densité de l’existence, donc la matière du présent qui ancre notre existence présente ? Eh bien, parce que nous ne cessons pas durant l’état de veille de rapatrier ce qui a été, donc de présentement spéculer sur le passé ; comme de projeter l’à venir, donc de présentement anticiper ce qui advient. En état de veille, nous sommes en permanence confrontés à l’étendue des représentations et des concepts qui, bien que présente à elle-même, recouvre littéralement la matière du présent.

Revenons à Martin Heidegger afin de bien saisir les différents états du présent propre au passé rapatrié et au futur projeté. Écoutons ce qu’il nous dit dans sa conférence intitulée Temps et Être (à ne pas confondre avec sa thèse Être et Temps) :

« La présomption paraît même se renforcer tout à fait quand nous remarquons que l’absence même, chaque fois, s’annonce comme un mode d’avancée du déploiement. Or, dans l’avoir-été, qui laisse se déployer ce qui n’est plus présent par empêchement du présent, et dans le venir-sur-nous de l’avenir, qui laisse se déployer du non-encore présent en lui réservant d’être présent – dans les deux s’est montré ce mode de porrection éclaircissante qui donne toute avancée d’être dans l’Ouvert ».

Parlons des aspects techniques de cette proposition en se dégageant de la dernière phrase illustrant ‘‘la blancheur de l’edelweiss se noyant dans une crème bavaroise’’. De par son actualisation, « l’avoir-été » est un moment du passé recouvrant le présent tout en se déployant en tant qu’absent dans l’étendue des représentations et des concepts. Il en est de même pour « le venir-sur-nous » en passe d’advenir au sein de l’étendue des représentations et des concepts. La matière du présent est prise en sandwich entre deux actualisations ayant la capacité d’exister présentement sous le mode de l’absence. En définitive, le passé et le futur sont des modes du présent au sein d’une durée qui élide la matière du présent, telles des étendues passées ou futures (représentées ou verbalisées) se déployant sous le mode d’un présentement.

Appuyons-nous sur le cinéma pour en faire état. Imaginez la séquence d’un film où « Pauline se balade sur les quais de la Loire ». Durant la scène, Pauline nous apparaît présentement en train de marcher sur un quai. Puis, Pauline apparaît dans la séquence suivante en train de se réveiller dans son lit. Ici, le trouble s’installe : Pauline a-t-elle vécu une balade sur un quai puis s’est endormie ? Pauline a-t-elle re-vécu une balade dans un rêve ? Ou bien, Pauline a-t-elle projeté, lorsqu’elle se réveille, le désir de se balader au bord de la Loire ? Bref, est-ce un fait qui a eu lieu ? Est-ce une remémoration présente ? Ou est-ce une projection présente ? Dans le contexte d’un montage cinématographique, ce sont tous les trois à la fois selon l’interprétation des spectateurs. C’est l’usage contextuel et circonstanciel des représentations et des concepts qui est en jeu. À partir de la représentation et de la verbalisation nous élaborons des séquences de temps présentement passé ou futur — des remémorations comme des projections qui nous coupent, séparent, isolent littéralement de la matière du présent.

Le plus remarquable dans cette histoire est que le passé et le futur ont la même structure en termes de déploiement dans la conscience. Dans l’étendue des représentations et des concepts : « se rappeler avoir été à Paris » est égal à « se projeter en pensée et dans le futur à Paris » — puisque la projection au futur s’inspire d’un vécu, par ailleurs réel (en étant allé à Paris) ou virtuel (en ayant vu des images ou entendu un discours sur Paris). En d’autres termes, dire ou penser  : « Je me balade à Paris » peut au sein des projections de notre conscience, au sein de l’étendue des représentations et des concepts, s’envisager au passé comme au futur. Nous nous remémorons indifféremment le passé comme spéculons sur le futur au présent de l’indicatif ; comme en conjuguant nos actions au passé ou au futur, car c’est bien entendu la conjugaison qui, au sein de la langue, distingue le passé du futur que nous agissons et pensons présentement ! « Je suis allé à Paris », ou bien, « Je vais aller à Paris » se conscientise présentement au passé ou au futur. En outre, nous pouvons dire : « Dans cinq ans, je me souviendrai que j’étais à Paris », ce qui veut dire : « Dans cinq ans au futur, je me souviendrai au présent que j’étais à Paris au passé », ou bien, « L’année dernière je pensais que j’irai à Paris », ce qui veut dire : « L’année dernière au présent j’ai pensé au futur que j’irai à Paris au futur ». Bien que la langue soit d’une plasticité surprenante, les temps de la langue nous renvoient constamment au présentement de l’étendue des représentations et des concepts.

Ceci ne veut pas dire que nous allons vivre ce que nous projetons au futur, ni d’ailleurs que nous nous rappelons de manière identique ce que nous avons vécu. Je parle ici d’un effet de structure qui instruit les données immédiates de la conscience, elles-mêmes lovées dans les activités subjectives et contemplatives, comme contraintes par des activités dites objectives et coercitives. Nous ne cessons pas de modeler et de remodeler des moments vécus, de projeter et de combiner des actions futures, telle une décalcomanie altérée et / ou fantasmée du passé sur le futur.

Si l’on considère que la matière du présent est élidée de l’étendue des représentations et des énonciations, nous pouvons en déduire que la densité de l’existence (traditionnellement entendue comme ouverture, voire aperception nous menant à « l’être » de la métaphysique parménidienne ou heideggerienne) se déploie présentement en regard des présents de l’existence (coercitif ou contemplatif / partie ou total / passé ou futur). Présents de l’existence qui ne cessent de représenter et d’énoncer la modalité d’être du symbolique — qui n’est autre que l’être du langage se déployant au sein de l’étendue des représentations et des concepts. Ou pour le dire de manière plus cartésienne et linguistique, il s’agit du sujet de l’énoncé affecté par la voix de son maître. Ou encore, il s’agit du « Grand Autre » chez Lacan : l’Autre incarnant le symbolique qui traverse / structure toute parole — au sens d’une ‘‘langue qui nous parle’’, ou d’un « ça parle ». Moralité, l’être initial est le symbolique lui-même soumis à la polarisation du langage et à la segmentation du divers — symbolique mue par la volonté du Logos historiquement phallocentrée. Il reste bien entendu le sujet de l’inconscient dont les modalités d’apparition pulsionnelle participent pleinement des coupes qu’effectue le symbolique sur le corps humain (castration) — techniquement en regard d’une rupture ou d’une percée du « savoir sans sujet » au sein de la chaîne de signifiants. De ce point de vue, l’être initial auquel fait référence Heidegger en compagnie du Dasein est dépourvu de sens, c’est une fiction issue de la raison mythique, une projection imaginaire, un fantasme.

La densité de l’existence est la matière du vivant, elle conditionne les ressentis, ou si l’on veut les aperceptions de la conscience, les perceptions saisies comme des données réelles et immédiates. Raison pour laquelle le vivant, appartenant à la matière du présent dense et compact, n’est pas « l’être » dont la fonction (toute symbolique) est de segmenter et de circonscrire chaque élément du divers. De ce point de vue, « l’être » des animaux, des végétaux, des minéraux n’existe pas en tant que tel — excepté sous formes de représentations et de concepts. Il en est de même pour la densité de l’existence du corps humain, à la fois matière du vivant et du présent. Sur la base d’un androcentrisme maladif, nous opérons un glissement que nous appliquons aux vivants en les considérant du haut de notre humanité comme des « êtres vivants » sécables, séparés, segmentés. Pourtant, seule notre espèce incarne la synthèse « être vivant », tel un ‘‘être au pied de la lettre’’ op-posé simultanément et sous un même rapport à la matière du vivant et du présent, donc à la densité de l’existence. En psychanalyse, et pour les « êtres parlants » que nous sommes, il n’existe pas de sujet parlant sans être, en revanche, pour les « êtres vivants » que nous sommes il existe, hors de nous, du vivant sans être.

Comme nous venons de le voir, s’ajoutent à la liste des présents objectif ou coercitif (présent divisible à l’infini), subjectif ou contemplatif (séquence, partie ou unité d’un tout présent) le passé rapatrié et le futur projeté. De ce point de vue, nous sommes capables de représenter / concevoir au moins six formes du présent :
a) le temps présent linéaire ou circulaire du temps objectif, lui-même divisible à l’infini — qui matériellement se déploie en relation au mouvement des planètes, en rapport à la gravité des astres et à la relativité du temps ;
b) un présent sous la forme d’un espace-temps déterminé, voire une étendue-durée, telle une partie d’un tout présent qui participe de l’unité d’un tout présent — englobant toutes les parties de l’univers depuis le Big Bang ;
c) le présent lui-même, matière du présent en tout point inaccessible, quoique traversant nos corps de la même manière que l’unité d’un tout présent qui englobe toutes les parties de l’univers ;
d) le temps présent extensible et rétractable propre à chaque sujet — qui n’est autre que le temps subjectif de l’étendue des représentations et des concepts (séquence) ; par ailleurs susceptible d’agir en nos esprits de la même façon que la matière du temps (A. Einstein) ;
e) le passé rapatrié — toujours posé sur le divan de la conscience ;
f) le futur projeté — présentement posé dans l’étendue de la conscience « médiatisante » (ce pour coller une petite tape sur l’épaule de G.W.F. Hegel).

Les présents de l’existence sont toutefois forgés par l’esprit humain, ils représentent les six formes du présent appartenant à la spatialité du discours chevillée à l’étendue des connaissances (étendue des représentations et des conceptions, des affections, des relations, des négations, etc.), elle-même conditionnée par la volonté du Logos (phallocentré / androcentré). Moralité, la négation de la densité de l’existence par l’être du langage s’origine dans les présents de l’existence de l’étendue des représentations et des concepts.

Dans les faits, nous n’avons pas accès à « l’être », qu’il soit divin, par-delà la physique ou en tant qu’idée. Dans les faits, nous subissons le temps incorruptible, la matière du présent et du vivant, donc la densité de l’existence — bien que nous puissions manipuler, instrumentaliser, posséder et dominer le vivant. Dans les faits, nous n’entrons jamais directement en contact avec le réel (contingent) et le vrai (réfractaire). Tout au moins, nous croyons y accéder par-delà le voile des apparences en fabriquant du « réel » ou du « vrai » transcendantal et immanent. Certes, les illusions qu’instruit l’être du langage chevillé à la densité de l’existence nous invitent à croire, concevoir, penser et représenter un « être » situé au-delà des apparences — qu’Heidegger veut par ailleurs toucher du doigt en-deçà des médiations, des négations, des relations, des interfaces.

Notre erreur consiste à ignorer que l’être du langage est l’incarnation symbolique de la transcendance et de l’immanence. « L’être » est la langue elle-même s’éployant au sein de la spatialité du discours, langue qui s’adossant à la raison mythique, instrumentale et législatrice, est à son tour conduite par la volonté du Logos phallocentré / androcentré. Enfin, coercitive, dualiste et binaire du fait de la bi-polarisation du langage, la volonté du Logos renforce la croyance en l’existence d’un « être » (extra ou intra-mondain) éminemment spécifique, évidemment spécial, forcément unique, terriblement souverain, intentionnellement cupide et manifestement centré sur lui-même.

3.2.1 QU’EST-CE QUE L’ÊTRE ?

Nous venons de voir qu’il existe deux types « d’être » : l’être du langage affecté par la densité de l’existence et celui propre aux chimères de la métaphysique (ou de l’anti-métaphysique-mystique heideggerienne) — tel un être initial, chose-en-soi, raison d’être, « Être nécessaire », substance, divinité, etc.

Avec la langue française, le substantif et le verbe être s’emploie de mille et une manières, autant pour désigner une existence qu’une action ou une attribution. Il en est de même en philosophie. « L’être » a des significations différentes en fonction des nombreux coups de force philosophiques. Tentons quelques approches.

Premièrement, si nous prenons en compte l’existence matérielle du langage et les fables mythiques du patriarcat (passé mythique et futur prédictible), « l’être » renvoie autant à l’existence d’un « être du langage » qu’à « l’être » métaphysique d’une existence. De ce point de vue, et chevillé à la polarisation du langage d’où découle l’horizon dualiste, « l’être » se conçoit réel ou imaginaire, relatif ou absolu, éphémère ou éternel.

Deuxièmement, et en regard de notre condition de sujets parlants, nous ne pouvons échapper aux temps d’une existence (présents de l’existence) comme au temps d’un « être » métaphysique (révolu-éloigné), il est par conséquent question de l’impermanence de l’existence comme de la permanence de « l’être » — au sens concret ou abstrait comme évanescent ou durable, donc en un sens existentiel ou mythique (ou ontologique).

Troisièmement, la permanence renvoie à un lieu dans lequel l’existence s’incarne en référence à une présence existentielle, puis à un non-lieu où « l’être » métaphysique incarne une absence (ou un retrait) de « l’être ». Présence et absence oscillent entre le sensible et l’imperceptible, le manifeste et l’inaccessible.

Enfin, toutes les questions se rapportant à l’impermanence et à la permanence comme à la présence de l’existence et à l’absence de « l’être » renvoient l’existence et « l’être » à la visibilité ou à l’invisibilité, au sens d’un corps fini ou d’une étendue infinie, ainsi qu’à un caractère énonçable ou indicible.

Bref, la philosophie s’arrache les cheveux lorsqu’il s’agit d’offrir une définition de l’existence d’un « être du langage » situé sur terre, ou bien, de « l’être » métaphysique ancré au-delà des apparences. Concernant l’existence humaine, et comme je l’ai signalé plus haut, « l’être » métaphysique se confond confusément avec la densité de l’existence, donc à la sensation d’être-vivant — bien qu’en soi l’existant ne soit pas autre chose qu’une somme de ressentis : d’une simple démangeaison à une douleur aigüe. Que les causes soient extra ou intra-mondaines, les ressentis affectent le corps et non ‘‘l’être du corps’’. Toutefois, « prendre plaisir » ou « avoir mal » c’est pour le commun des mortels autant « exister » qu’« être ». Cette commune confusion entre le vivant et « l’être » engendre moultes équivoques et malentendus. Autrement dit, et pour le commun des mortels, pourquoi à un moment donné l’être-là (Dasein) sensé « être » métaphysiquement permanent quoiqu’imperceptible, comme corporellement manifeste mais sensiblement inaccessible, en outre absent, invisible et mutique, quoique présent, cesse d’être vivant ? Et bien vous allez dire parce qu’il meurt ! Oui, certes, mais pourquoi dans ce cas la plupart d’entre nous désire préserver l’existence d’un « être » par-delà la mort et au-delà des apparences sous la forme d’une entité désincarnée, réincarnée, voire dématérialisée (ce pour évoquer nos transhumanistes) ? Pourquoi désirons-nous conserver une entité, une « âme », un « esprit », un « être » sous quelque forme animée dans un au-delà de la vie ou dans un en-deçà de la mort ? Pourquoi ne nous est-il pas possible de se contenter de vivre, puis mourir bêtement ? Eh bien parce que nous considérons « l’être » tel une entité aussi insondable que l’univers, aussi incorruptible que le temps, aussi inaccessible que le présent, aussi contingent que le réel et aussi réfractaire que le vrai — tel un « être » existant, permanent, présent en lui-même, bien qu’invisible et mutique, quoiqu’à nos yeux visible et bavard en tant qu’être du langage, et bavard si possible durant toute une éternité. Sur la base de ce malentendu nous cherchons tout au long de notre vie les traces visibles de l’existence, de la permanence et de la présence de cet « être ». Nous fabriquons de toutes pièces les ‘‘archives de l’existence’’ d’un « être » incarnant une origine, un passé mythique, un futur prédictible, une substance, une divinité, etc.

« L’être » prend racine au sein des sensibilités les plus exacerbées autant qu’en regard des abstractions les plus pures, ce en lieu et place de l’angoisse de la mort comme de la pratique philosophique qui, comme le veut la tradition, se doit de nous apprendre à mourir. L’être du langage mêlé aux mystères de l’existence s’incarne, se désincarne ou réincarne depuis la naissance de l’humanité parmi les dieux et les mythes ainsi qu’en compagnie de la métaphysique (religieuse ou idéologique). Moralité, concernant l’existence, la permanence, la présence et la visibilité de « l’être » représenté et conçu, donc se lovant dans l’étendue des représentations et des concepts, cependant traversé par la densité de l’existence, donc au contact des manifestations sensibles du corps et de la matière du présent et du vivant : on n’est pas sorti de l’auberge !

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Exposons plus précisément la position de Martin Heidegger. Le philosophe propose une méthode qui consiste à accueillir les choses telles qu’elles sont — et ce sans médiation, sans moyen terme, en dehors des représentations et des concepts. Le renouvellement heideggerien de l’expérience sensible invite à une autre conception de « l’être ». Par conséquent, rechercher l’être en tant qu’être revient à questionner « l’être de l’étant ». « L’être » mute en participe présent, en un étant, un être-là — figure simultanée et sous un même rapport d’Être et Temps. Traduit sous la forme d’un substantif, le Dasein (l’étant) rejette toute médiation / relation / négation qui voilent ou dissimulent l’accès aux « choses elles-mêmes ». Reprenons une déclaration tirée de l’ouvrage Questions IV :

« Si je considère l’encrier, je le prends lui-même en vue, et pour lui-même, sans références à des données hylétiques et à des catégories. »

Exploitons les derniers termes. « Hylétique » signifie qui se rapporte à la matière première ; « les catégories » se rapportent quant à elles aux représentations de « l’être » chez Aristote. « Hylétique » traduit l’idée de production incarnée par l’ensemble des matières qui composent l’encrier, il s’agit de la porcelaine, de l’émail et de l’encre en tant que telle. « Les catégories » exposent quant à elles la façon dont « l’être » s’énonce à l’aide d’une langue. Il s’agit par conséquent du mot « encrier » qui, en tant que représentation, ne convient pas pour situer / dévoiler le Dasein. Heidegger veut accéder aux « choses elles-mêmes » comme se débarrasser du voile des apparences, donc des matières transformées qui forment un encrier (par ailleurs première négation hégélienne), ainsi que du recouvrement des choses et des faits par des énoncés, donc du concept « encrier » (seconde négation hégélienne). D’après Heidegger, qui noie les truites saumonées dans les clairières de la Forêt-Noire :

« Il s’agit de faire une expérience fondamentale de la chose elle-même. Cette expérience est impossible à faire en partant de la conscience. Pour la faire, il faut un autre domaine que celui de la conscience. C’est cet autre domaine qui est nommé Da-sein. […] et « être » dans Da-sein dit l’être-hors-de… Le domaine dans lequel tout ce qui s’appelle une chose qui peut être rencontrée comme telle est un domaine qui laisse à cette chose la possibilité de se manifester « au-dehors » [qui se traduit par extasis en grec]. C’est pourquoi le mode d’être du Da-sein est caractérisé dans Être et Temps par l’ek-stase. »

Est ici exposé la quadrature du cercle philosophique. Selon Heidegger, sa méthode permet d’accéder aux « choses elles-mêmes » en déchirant littéralement le voile des apparences afin d’atteindre « la vérité de l’être » sans le concours ni les contours des médiations / relations / négations. Si l’on se réfère au temps, il s’agit d’accéder à tous les présents de l’existence sans le concours de la conscience qui brasse des représentations et des concepts qui, en permanence, jettent un voile sur les choses comme sur les actions. Comment ne pas avoir de doutes sur le projet heideggerien dont la méthode suppose qu’il existe un état de choses pour lui-même et en lui-même auquel nous pourrions accéder sans aucune médiation / relation / négation ? (Notamment lorsqu’il expose l’avoir été et le venir-sur-nous comme modalités d’une absence présente, par ailleurs « négative médiatisante » chez Hegel, recouvrant la matière du présent et du vivant). Excepté dans le cadre de séances chamaniques ou sous LSD, on ne comprend pas les procédures d’accès au dévoilement de « l’être de l’étant ». Heidegger en est d’ailleurs conscient, d’où une certaine honnêteté intellectuelle de sa part, toujours dans Questions IV :

« […] [mon entreprise] n’est-elle pas tout au plus mystique sans fondement, ou même une mauvaise mythologie — en tout cas irrationalisme funeste et reniement de la raison ? »

Bien entendu, lorsqu’il pose cette question, c’est pour faire le procès de la raison durant les deux pages qui suivent. Heidegger se veut le chantre du miracle grec, de ce moment où il est encore possible d’entendre « la vérité de l’être », vérité grecque qu’il oppose à la raison romaine, donc à la veritas qui traduit et finalement verrouille le sens de l’alêtheia. Ainsi, le dévoilement grec censé situer tout autant que révéler « l’être » fait place à l’adéquation romaine qui, elle, recherche des analogies, donc des prédicats. Barbarin Cassin menant une comparaison entre Heidegger et Arendt dans L’effet sophistique expose les parti-pris heideggeriens :

« […] lorsqu’Heidegger parle, pendant la période de Marbourg, d’un « pas en arrière », il s’agit de faire retour à l’ontologie grecque, c’est-à-dire essentiellement à Aristote. En un second temps, la différence passe au contraire entre les premiers Grecs, et Platon ou Aristote : privilège du « matin grec », où « les premiers Grecs ont expérimenté ce que nul n’a pensé » ; l’être s’est dispensé dans les paroles de l’origine, phusis, alêtheia, logos, moira, comme ce qu’il est en vérité, c’est-à-dire comme retrait. « La doctrine de platon sur la vérité », qui montre comment déjà chez Platon la mimêsis fonctionne comme adequatio, fournit donc un parallèle au verrouillement de l’alêtheia en veritas. »

Rechercher l’issue qui permet de toucher du doigt « la vérité de l’être » consiste à se saisir d’un temps en particulier. Mais de quel temps s’agit-il ? Pour Heidegger, il est clair que ce n’est ni le temps objectif divisible à l’infini, coercitif et par ailleurs technique ; ni le temps subjectif et contemplatif qui embrasse une durée. D’un autre coté, nos accès aux présents de l’existence sont médiatisés dans le cadre d’un passé rapatrié et d’un futur projeté présentement dans l’étendue des représentations, telle une suite divisible à l’infini (temps objectif), ainsi que séquence extensible ou rétractable (temps subjectif). Enfin, la partie et l’unité d’un tout présent est inaccessible excepté mathématiquement. Techniquement, saisir ‘‘l’être en retrait’’ par le biais de la matière du présent en tant que telle, c’est vouloir entrer en contact avec l’unité du tout présent. Si nous poursuivons cette hypothèse, l’accès au ‘‘présent de l’être’’ participe d’une opération extatique, poétique et cathartique qui rejette le voile des apparences, donc le paraître, en imposant une ‘‘entité fondatrice en l’espèce’’ au sein de la matière du présent et du vivant.

Inhérent à notre condition de sujet jouissant, parlant et légiférant, l’étant incarne l’être-là de la voix mêlée à une parole vernaculaire, certes. En revanche, rechercher « l’être de l’étant » au-delà de l’être du langage nous renvoie aux huiles de vidange des discours métaphysiques. Rédigé en 1965, un extrait d’article de Maurice Corvez, intitulé L’Être et l’étant dans la philosophie de Martin Heidegger, révèle la nature im-monde du Dasein — tel un monstre psychotique surgissant des origines :

« L’Être est présent à tout étant. Il est la Présence : ce par quoi et en quoi les étants peuvent être eux-mêmes présents à l’homme. C’est sa lumière qui les éclaire tous. L’étant n’est jamais sans l’Être, puisqu’il n’est que par lui, et dans la mesure où l’Être lui donne d’être. L’étant est-il véritablement ? Oui : il est, de par l’Être ; mais en même temps, il n’est pas, puisque tout lui vient de l’Être, sans qu’il détienne l’être en lui-même. Bien que « contracté » dans l’étant et lié à lui, immergé en lui (eingenommen) et sensibilisé par lui (durchstimmt) […] »

En outre, rendons à Hegel ce qui appartient à Hegel, notamment lorsqu’il confirme le procès dialectique dans les annexes de La science de la logique :

« L’effectivité est l’unité devenue immédiate de l’essence et de l’existence, ou de l’intérieur et de l’extérieur. L’extériorisation de l’effectif est l’effectif lui-même, de telle sorte qu’en elle [l’extériorisation] il reste aussi bien un essentiel et qu’il n’est un essentiel que pour autant qu’il est dans une existence immédiate ».

Nous voyons ici la façon dont le Dasein tire ses racines, racines qu’Heidegger transpose au sein d’un délire mythique, tout du moins en relation à un usage mythique de la raison. De ce point de vue, la raison mythique a pour objet de régler le devenir individuel au sein de conduites doctrinales (religieuses, métaphysiques, idéologiques), alors que la raison instrumentale du techno-libéralisme a pour fin d’instruire la norme à une échelle collective. Entre l’écueil mythique et les manipulations instrumentales néolibérales, la raison législatrice, prise en sandwich, est réduite à peau de chagrin.

Sur la base des options hégéliennes, il apparaît que ‘‘l’essentiel’’ soit l’effectivité elle-même qui, à mes yeux et en tant que chimpanzé-philosophe, se trouve au cœur du paraître, donc des faits, des phénomènes et des événements que chacun d’entre nous interprète ou ignore selon sa position, sa posture, sa culture, et finalement, selon l’étendue de ses connaissances. Toujours en travaillant avec L’effet sophistique de Barbara Cassin, citons pour conclure une phrase attribuée par Proclus au sophiste Gorgias nous renvoyant, de fait, au procès dialectique :

« L’être est invisible (aphanes) quand il n’arrive pas au paraître, et le paraître est impuissant (asthenes) lorsqu’il n’arrive pas à l’être. »