4 octobre 2020

3.3 LES ÉNONCÉS MAÎTRES

Par Sammy Engramer

« Nous voulons savoir la signification de ces représentations ; nous demandons si le monde ne les dépasse pas, auquel cas il devrait se présenter à nous comme un vain rêve, comme une forme vaporeuse semblable à celle des fantômes ; il ne serait pas digne d’attirer notre attention. Ou bien, au contraire, n’est-il pas quelque chose d’autre que la représentation, quelque chose de plus, et alors qu’est-il ? Il est évident que ce quelque chose doit être pleinement différent de la représentation, par son essence, et que les formes et les lois de la représentation doivent lui être tout à fait étrangères. Par conséquent, on ne peut partir de la représentation, pour arriver jusqu’à lui, avec le fil conducteur de ces lois, qui ne sont que le lien de l’objet, de la représentation, c’est-à-dire des manifestations du principe de raison. »
Le monde comme volonté et comme représentation, Arthur Schopenhauer, 1819.

L’objet de cet article consiste à circonscrire la sphère regroupant les énoncés maîtres de l’idéologie patriarcale. Déjà juxtaposés à plusieurs reprises, j’ajoute deux concepts à la chaîne des événements. Ces deux concepts sont : le réel et le vrai. Bien entendu, je ne parle pas de la « réalité » ou de la « vérité », donc de représentation du réel et de verbalisation du vrai. Par conséquent, j’affirme que « l’être » métaphysique (dans les faits être du langage négation de la densité de l’existence), le temps et le présent (présents de l’existence), le réel et le vrai (seuils de l’existence) sont les produits du langage, certes, mais aussi, et c’est la difficulté, de l’unité d’un tout présent, donc de la matière du présent et du vivant.

Dans la sphère de la métaphysique, l’être, le temps, le présent, le réel et le vrai sont permanents et présents tout autant qu’inaccessibles et insaisissables. Ces énoncés maîtres structurent et contextualisent nos actions, toutefois sans que nous, être humain, ayons la maîtrise et le contrôle de ces principes actifs (ceci pour le dire avec les mots d’une lessive ou d’une crème de jour). En définitive, il est impossible d’offrir une définition claire de ces entités, bien qu’elles incarnent un horizon qui structure l’existence-vivante, la fugacité biologique, la conscience présente à elle-même, la visibilité et l’énonciabilité.

L’être, le temps et le présent, le réel et le vrai participent d’une sphère dont l’origine et le commencement nous sont inconnus ; quoiqu’en tant qu’entités elles appartiennent tout de même, et comme toutes choses forgées par l’esprit, à l’étendue des représentations et des concepts. Par conséquent, l’être, le temps, le présent, le réel et le vrai incarnent ce qui borde et borne l’existence. Moralité, lorsque nous tentons d’appréhender les énoncés maîtres au sein de l’étendue des représentations et des concepts, ils disparaissent derrière le voile des apparences, ils nous parviennent comme négations de l’existence-vivante, de la fugacité biologique, de la conscience présente à elle-même, de la visibilité et de l’énonciabilité. Représentée et verbalisée, cette sphère située hors de l’existence humaine prête à suspicion, puisqu’en regard de ce territoire des pouvoirs moraux (ethos), des savoirs logiques (logos) et des valeurs esthétiques (pathos) ont été élevés en principes substantiels, irréductibles, inflexibles, essentiels et partiaux — alors que cette sphère est, dans les faits, insondable, incorruptible, inaccessible, contingente et réfractaire.

Tentons de comprendre la nature des énoncés maîtres résidant souverainement dans une sphère supra-mondaine (religieuse, métaphysique ou idéologie) :
a) personne sur cette terre ne peut saisir, confiner, circonscrire la densité de l’existence, ainsi que mesurer la sensation ou le sentiment d’exister, ou bien évaluer la profondeur du vivant, et encore moins représenter l’étendue d’un être initial, métaphysique, divin ou omniscient ;
b) aucun d’entre nous ne peut aller contre la course irréversible du temps ainsi que contre la permanence du mouvement ;
c) personne ne peut capter la matière du présent ni capturer la présence du vivant ;
d) aucun ne peut contrôler les manifestations du réel par définition contingent ;
e) personne ne peut modifier le vrai (réfractaire) tel qu’il apparaît, puisque tout ce qui est visible, audible, olfactif, palpable, gustatif est vrai en tant que donnée, donc vrai en tant que phénomène — par exemple, une fiction cinématographique est vraie en son apparition factuelle, en tant qu’images projetées sur un écran et bande-son diffusée dans une salle de projection.

En d’autres termes, « l’être » est insondable, le temps est incorruptible, le présent est inaccessible, le réel est contingent, et le vrai est réfractaire. Chacun est inexorable, irréductible, inflexible, intraitable, exclusif. Il n’est pas question de nier que ces entités conditionnent l’existence-vivante, la fugacité biologique, la conscience présente à elle-même, la visibilité et l’énonciabilité. Il s’agit simplement d’exposer le fait qu’elles sont déchiffrées et instrumentalisées selon la loi du plus fort.

Les conditions d’existence qui s’imposent aux femmes et aux hommes sont interprétées au gré des civilisations, au gré des politiques menées durant toute l’histoire de l’humanité. L’ensemble des interprétations mythiques et magiques a été remis en cause par les sciences. Il reste que la métaphysique chevillée à la religion et à l’idéologie, malgré de sévères critiques établies durant le XIXe et le XXe siècle, semblent toujours structurer les politiques qui feignent de maîtriser et de contrôler les faits, les phénomènes et les événements au-delà des apparences. La domination des peuples s’incarne toujours en compagnie « d’êtres » religieux, métaphysiques ou idéologiques. Enchaînées à la maîtrise du temps objectif et sécable, les conditions de production capitaliste (ou communiste) entérinent l’exploitation des masses. La possession (captation) des esprits souscrit quant à elle au contrôle du présent par le biais de la création d’événements (publics ou privés) orchestrée en rythme et en cadence autour de transcendantaux religieux (bien / moral), étatiques (vrai / logique) ou commerciaux (beau / esthétique). L’oppression des masses dépend de la manipulation du réel chevillé à l’innovation technique issue des sciences fondamentales et appliquées d’où découlent toutes sortes de fictions culturelles sous formes de marchandises. Enfin, propres à la société du spectacle et à la soumission des sujets parlants, les discours officiels autant que les réalités médiatiques participent de la fabrique du vrai.

Nous sommes plongés dans un MONDE fabriqué de toutes pièces qui simule la maîtrise et instruit le contrôle de l’insondable, de l’incorruptible, de l’inaccessible, du contingent et du réfractaire. Ce MONDE est le nôtre et se pose comme double de « l’être », du temps, du présent, du réel et du vrai. L’espèce humaine instruit des ordres et des conduites sur la base d’énoncés dont elle ne maîtrise l’origine ni ne contrôle l’issue.

3.3.1 QUE PEUT LE CORPS ?

Les sciences fondamentales, les sciences appliquées et les sciences humaines motivent des approches qui instruisent des modifications, des transformations, des mutations de la matière du présent et du vivant. La débauche d’énergie humaine et la volonté scientifique nous conduisent cependant à une catastrophe écologique. L’humanité se trouve dans l’incapacité de dominer les effets comme les conséquences de ces créations. Force est de constater qu’en regard des conditions d’existence qui lui sont propres, et principalement en regard de la puissance de prédation qui l’anime, l’espèce humaine nourrit à tout instant le désir de dominer, d’opprimer, de soumettre, d’exploiter afin de posséder, d’accumuler, de monopoliser.

La visée intentionnelle n’a pas d’autres but que de fixer notre attention sur un objet afin de le circonscrire, de le qualifier, de le délimiter, de le mettre au premier plan de nos perceptions. Il reste que la visée intentionnelle est un euphémisme qui qualifie en réalité les expressions de la puissance de prédation. La visée dite « intentionnelle » n’est pas le fruit de la volonté d’un sujet qui mobilise ses affects au sein d’un agenda, puis décide préalablement des événements qui l’affectent. C’est bien le cours des événements (petits ou grands) qui sollicite les sens et invite la conscience en roue libre à saisir une multitude d’objets rencontrés au cours d’une journée. Le sachant, notre espèce planifie des tâches et des temps de travail afin, justement, de conditionner l’attention et de faire en sorte d’avoir des intentions, donc des buts à atteindre, des perspectives de vie, etc. Par principe, les sociétés orchestrent l’ensemble des visées / adresses humaines, chaque sujet s’adapte au gré des contextes et des circonstances.

La conscience n’est en aucun cas désolidarisée du corps. La conscience subit de plein fouet tous les événements internes ou externes qui affectent le corps. C’est le lot quotidien de tout être humain. D’une part, le moindre incident visuel, la moindre manifestation sonore capte notre attention ; d’autre part, nous passons en une fraction de seconde d’une pensée à une autre sans raison apparente. Si la conscience est dépendante des phénomènes et des affections, elle est aussi autonome et fonctionne en flux tendu. En état de veille, l’activité de l’étendue des concepts et des représentations ne s’interrompt jamais. Bien que soumise aux conduites cœrcitives qui lui prescrivent des objectifs à atteindre, la conscience est intrinsèquement contemplative.

Le corps se manifeste en amont de nos décisions conscientes, les événements (petits ou grands) forgent nos intuitions sensibles qui s’ancrent en nous. Ils dessinent et désignent et designent des caractères et des comportements, des manières de pensées et des raisons d’être. Raisons d’être que nous interprétons au même titre que des essences immuables du fait de leur répétition, des usages quotidiens et des habitudes culturelles, d’une part ; d’autre part, en regard des systèmes de croyance propres à la religion, à la métaphysique et à l’idéologie conditionnant les systèmes familiaux et sociaux. La volonté du Logos phallocentré, par définition coercitive, informe et formate l’identité et la volonté de l’être du langage.

Le langage permet d’aiguiser, de transformer, de remodeler le caractère primaire de la prédation. La visée intentionnelle — qui sélectionne un objet sur lequel nous fixons toute notre attention et que nous rapatrions au premier plan — n’est pas seulement dû à la survie ou à la voracité. Toutes les techniques de préhension, d’appréhension, d’infiltration, de pénétration impliquant la ruse, le piège, la fraude participent de stratégies au service de la puissance de prédation. Par exemple, « la prédation financière » est une locution qui qualifie le lien fondamental entre la visée prédatrice, les techniques langagières et la raison instrumentale. Exacerbées par la liberté d’engranger des capitaux, les conditions d’exercice du pouvoir vont de paire avec l’invention d’un monde supra-mondain, la destruction de la nature et l’asservissement des congénères — tout en affirmant connaître « l’être », le temps, le présent, le réel et le vrai. De ce point de vue, l’enjeu consiste à interroger la sphère métaphysique où se terrent les énoncés maîtres de la domination masculine.

Nous inventons des « êtres » métaphysiques, religieux et idéologiques auxquels nous attribuons le pouvoir de maîtriser le temps, le présent, le réel et le vrai. Malheureusement, l’être n’est que concept, langage, fiction de la langue, être du langage. Les fictions qu’engendre le langage furent de tout temps considérées comme des interfaces entre le terrestre et le céleste ; quoique les voix de l’en-deçà de la langue (sujet de l’inconscient) nous renvoient au monde structuré par le temps, le présent, le réel et le vrai — mais sous la forme du déplacement impliquant la condensation, la déformation et la transposition. L’accès conscient au temps, au présent, au réel et au vrai (comme à la matière du vivant et du présent) n’a lieu que lorsque nous cédons à la puissance de prédation qui veut à tout prix dominer, opprimer, soumettre, exploiter, posséder ; notamment lorsque nous nous abandonnons à notre condition animale par le biais de la lutte à mort ou de la sexualité — quoique des séances de méditations gréco-fribourgeoises peuvent faire illusion pour nos heideggeriens.

De ce point de vue, toutes les choses fabriquées et nommées incarnent des synthèses préservant notre espèce des approches et des analyses nécessaires lorsqu’elle se confronte à l’inconnu, à l’inattendu ou à la nouveauté. Ce qui veut dire que toutes les choses fabriquées et nommées participent de la puissance de prédation (individuelle ou collective) qui nécessairement domine, opprime, soumet, exploite, possède et monopolise.

L’amplification des luttes de prestige, des luttes pour la reconnaissance et des luttes à mort offre des spectacles scripto-audio-visuels consternants. Les corps en lutte mettent en scène la surenchère, l’emphase, l’outrance, l’exubérance, la surévalutation, la sur-détermination et la sur-sexualisation. Il suffit d’observer la production de films de guerre ou d’horreur, de séries policières ou d’intrigues familiales, financières et sexuelles, autant que la reproduction de romans autocentrés ou de films pornographiques. Les productions cultuelles, industrielles et culturelles ont pour objet de canaliser comme d’exacerber les pulsions morbides et sexuelles en focalisant l’attention sur une esthétique de la violence et de la peur, comme sur une esthétisation de la jouissance et de la sexualité afin d’alimenter les fantasmes et de mobiliser le corps — tout en nous préservant du meilleur (par le biais de la jouissance contrainte) comme du pire (par le biais du contrôle sanitaire).

3.3.2 QUE PEUT LE SUJET ?

En regard de l’angoisse de la mort, nous désirons incarner l’unité d’un tout présent, tel un présent de toute éternité. Pourtant, notre conscience n’est pas présente à elle-même de toute éternité puisque la mort y met fin. Cependant, en tant que sujet incarnant  la durée, nous ne pouvons croire à la fin du mouvement de la conscience. Malgré la persistance du contact avec l’inconnu et la mort, nous ne pouvons nous extraire de la constance d’une présence à nous-mêmes renouvelée en permanence. Matériellement présent durant toute la vie de la conscience — du moins s’il n’y a pas d’accident cérébral ou de handicap mental — le temps subjectif de la conscience simule un présent de toute éternité.

J’ai eu l’occasion de fréquenter à plusieurs reprises des polyhandicapés. Le plus actif des pensionnaires semblait conscient lorsqu’il répétait à l’identique des séquences verbales — je le dis avec toute l’incertitude qui caractérise ce genre de cas. Durant deux heures et à chaque rencontre, la répétition obssessionnelle de phrases comme « Tu vas où ? », ou bien, « Qu’est-ce que tu fais ? », semblait conditionner une relation à lui-même renouvelée à l’infini sous la forme d’une adresse à l’autre, tel ‘‘un pur moment’’ du présentement de l’étendue des représentations et des concepts. Par comparaison, les croyants qui sans cesse répètent les mêmes prières s’inscrivent dans un cycle qui les convainc d’accéder à un ‘‘moment d’éternité’’ — autant en relation aux contenus des prières qu’au sein d’une répétition à l’identique d’une séquence. Dans un cas comme dans l’autre, l’accès manifeste ou intentionnel à un ‘‘moment d’éternité’’ est un effet de structure propre à la durée qui conditionne nos modes d’existence — tel un présentement en permanence renouvelé.

Si nous inventons des mondes parallèles comme des fictions surhumaines, c’est pour magnifier / sublimer notre capacité ou faculté à nous lover dans l’éternité. D’un coté, les croyants catholiques, protestants, orthodoxes, maronites, chiites, sunnites, juifs orthodoxes ou massortis,… s’oublient et se projettent par le biais de la précation, de l’invocation ou de l’oblation — le but étant l’obtention d’une petite place au paradis afin d’y mourir éternellement. D’un autre côté, les contemporains conscients de l’issue fatale courent après la conservation de leur corps afin de préserver, tant qu’ils le peuvent, un ‘‘moment d’éternité’’ en permanence renouvelé. Tout aussi conscient de la précarité du corps et de la mort prochaine, d’autres optent pour inscrire leurs désirs, croyances et valeurs au cœur des activités et de l’histoire humaine. D’autres encore préfèrent étendre ce ‘‘moment d’éternité’’ au-delà de la présence charnelle, dans les nappes des paradis numériques ou des vapeurs narcotiques.

Au fond, nous ne nous posons pas la bonne question, le problème n’est pas de « devenir éternel et mourir » comme le dit Jean-Luc Godard, le problème est de le rester ! Nous ne désirons pas devenir éternel, nous désirons rester éternel en tant que sujet massivement ancré dans l’étendue d’une présence à soi en permanence renouvelée. Prenant la pose des hégeliens de gauche, il apparaît que nous sommes des dieux à durée limitée, éternels quoiqu’avec une date de péremption.

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En tant qu’entité structurante, l’être du langage et la polarisation du langage ont pour fin de circonscrire et d’objectiver, comme de pénétrer et d’identifier des éléments de la nature (vivant) ou des parties de la matière (divers) au-delà des apparences — afin de représenter et de nommer, tout comme incarner et incorporer des pouvoirs, des savoirs et des valeurs, eux-mêmes expressions du pouvoir politique, économique, social, religieux, culturel, ethnique. En revanche, si l’on envisage « l’être » en tant qu’essence révélée, et telle une apparition / révélation de « la vérité de l’être », de l’être initial, du « noumène », de la raison d’être, de « l’Être nécessaire » ou de Dieu, nous spéculons sur des passés mythiques révolus en compagnie du Patricapitalisme. Toutefois, et quelque soit l’option choisie, il s’agit dans un cas comme dans l’autre de l’interprétation rationnelle  ou délirante de signes surgissant à la surface des apparences.

S’il en va de l’apparence et du paraître — dont les figures excentriques sont l’apparat et la parade — il nous faut prendre conscience des relations que ces concepts entretiennent avec les étendues des présents de l’existence. Même si l’apparence est réelle et vraie en tant que phénomène, donc réelle et vraie en sa manifestation, contingence et apparition, elle est aussi le lieu du simulacre (pouvoir), de la dissimulation (savoir) et de l’évaluation (valeur), tout comme sphère de production et de re-production des choses, des représentations / concepts et des mots. L’espèce humaine est en permanence confrontée à cet état de choses. Les présents de l’existence enchevêtrés aux étendues sont radicalement interprétables en fonction des contextes sociaux, politiques, économiques, religieux, culturels, ethniques. Ou pour le dire autrement, les représentations et les énoncés en tant que tels sont réels et vrais, toutefois, en relation aux contextes, aux usages, aux circonstances et aux visées humaines, ils sont toujours susceptibles d’exposer et d’énoncer des intentions toxiques, des arrière-pensées, des décisions contradictoires, des malentendus, des pensées cupides ; ou bien, de simuler de vains projets, de dissimuler d’inadéquats desseins ou de tracer des perspectives sans bilan préalable. C’est en ce lieu précis où s’immiscent la peur (l’insécurité) et l’incertitude (l’ignorance), en prise directe avec les faits, les phénomènes et les événements. Là encore, il suffit de constater à quelle fréquence revient « la peur du lendemain » ou « l’imprédictibilité du futur » dans la bouche de nos politiques pour en constater l’usage, ce en contradiction avec « l’avenir radieux » et « les jours heureux » qu’ils nous proposent candides et nous imposent sans l’ombre d’un doute. Coincés dans l’étau des réalités antagonistes et des vérités équivoques, les politiques économiques, sociales, religieuses, culturelles ou ethniques menées par nos gouvernants participent autant du cynisme que des arts divinatoires.

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En tant qu’entités structurantes, « l’être », le temps, le présent, le réel, le vrai sont des énoncés maîtres qui appartiennent au plus haut degré et à la plus haute sphère de la rationalité forgée par la volonté du Logos historiquement phallocentré. Si je confronte les énoncés maîtres aux valeurs positives masculines : l’être, le temps, le présent, le réel et le vrai s’opposent dans un pur moment de spéculation dystopique aux valeurs négatives féminines, tels que l’existence, l’espace, l’absence, le fictif, le falsifié. Bien entendu, l’ensemble des énoncés maîtres ainsi que leur négations sont dans les faits partagés par les femmes et par les hommes. La temporalité de l’espace, la présence de l’absence, la réalité de la fiction, la vérité du falsifié appartiennent autant aux femmes qu’aux hommes. Il reste que dans la cosmogonie du féminin et du masculin, les synthèses sont séparées afin d’instruire des seuils, des limites, des frontières propres au lexique patriarcal et à l’horizon dualiste — notamment entre le public et le privé, entre la politique et le domestique, entre l’actif et le passif, etc.

Le mirage masculin a étendu ses pouvoirs / savoirs / valeurs sur tous les concepts transcendantaux sous la forme d’une ‘‘divine rationalité scientifique’’ insondable, incorruptible, inaccessible, contingente et réfractaire. Tout droit issues de la métaphysique gréco-judéo-chrétienne, les valeurs négatives féminines représentent un exemplaire, une copie négative exprimant l’existence, l’espace, l’absence, le fictif et le falsifié, tout comme le divers, la variété, la différence, la multitude, la folie, la déraison, la sensibilité, le désordre, etc. — négations à la fois esthétiques, logiques et morales avec lesquelles le masculin ne peut idéalement, techniquement, symboliquement se confondre.

En accédant aux plus hautes sphères de la raison mythique, instrumentale et législatrice, L’homme moderne, forgé sur l’enclume de la virilité, se représente comme une identité / entité / unité insondable, incorruptible, inaccessible, contingente et réfractaire. En s’appropriant religieusement, métaphysiquement et idéologiquement « l’être », le temps, le présent, le réel, le vrai, L’homme moderne assure partout sa souveraineté.

Enfin, la bipolarisation des luttes contemporaines induit une opposition entre l’Éco-féminisme et le Patricapitalisme. Sans usage de la dialectique, ce type d’opposition poursuit les jeux de l’horizon dualiste et du binarisme. Il faut par conséquent inoculer de la dialectique dans les rapports de force et produire des trans-mutations, des trans-formations, des trans-débordements afin de contraindre Patricapitalisme et le faire évoluer.

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Nous spéculons sur les choses au-delà de leur simple apparence — ce afin de reconnaître, identifier (ou s’identifier) et de s’approprier chaque chose. Conscient de ce mouvement, il s’agit de produire un effort afin de ne pas aliéner les ‘‘choses de la nature’’ comme de s’aliéner aux ‘‘choses transcendantes ou immanentes’’. Ces dernières recommandations exigeraient de notre espèce qu’elle se positionne en retrait. Réalité impensable pour nos femelles et nos mâles alpha qui, en lutte permanente pour la reconnaissance, désirent invariablement rafler la mise. Plus que tout autre chose, il nous faut interroger le désir humain, synonyme, pour nous, de la puissance de prédation chevillée à l’être du langage. Lacan en explique la formation dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse :

« Je reprendrai ici la dialectique de l’apparence et de son au-delà, en disant que si, au-delà de l’apparence, il n’y a pas de chose en soi, il y a le regard. C’est dans ce rapport que se situe l’œil comme organe. […] Au niveau de la dimension scopique, en tant que la pulsion y joue, se retrouve la même fonction de l’objet a qui est repérable dans toutes les autres dimensions. L’objet a est quelque chose dont le sujet, pour se constituer, s’est séparé comme organe. Ça vaut comme symbole du manque. Il faut donc que ça soit un objet — premièrement séparable — deuxièmement, ayant quelque rapport au manque. […] »

Se pose en premier lieu la visée et la manière dont nous allons rendre les choses captives au-delà des apparences. Dans un second temps cette projection est animée par le désir de dominer, de posséder, de soumettre, d’assimiler, d’accumuler. Enfin, et pour instruire une lecture plus anthropologique, l’objet a incarne une boucle logologique poussant toujours plus loin, selon l’étendue de nos connaissances, les limites de l’imaginaire et du fantasme.