3 octobre 2020

4.1 LE BONOBO, DIEU ET NOUS

Par Sammy Engramer

Frans De Waal, 2015

La thèse soutenue par Frans De Waal tient en deux phrases. La morale traverse autant l’espèce humaine que celles des grands singes. Par voie de conséquence, les conduites morales des premiers hominidés précèdent la création de systèmes de croyance — nous renvoyant à l’existence d’entités transcendantes et morales. Frans De Waal prend soin en début d’ouvrage de ne pas se lancer dans des considérations définitives concernant l’origine de la morale, il cherche à exposer les prédispositions humaines d’où découlent  des actions moralement bonnes :

« Les anthropologues ont démontré l’’existence d’un sentiment d’équité chez des individus du monde entier, les économistes ont découvert que les humains étaient plus coopératifs et altruistes que la théorie de l’Homo œconomicus ne pouvait l’admettre, des expériences ont été menées avec des enfants et des primates qui ont repéré l’altruisme en l’absence d’incitations, on a dit que les bébés de six mois faisaient la différence entre « méchants » et « gentils », et les experts en neurosciences ont prouvé que nos cerveaux étaient câblés pour ressentir la douleur des autres. En 2011, nous avons atteint la conclusion ultime de cette logique : les êtres humains ont été officiellement déclarés « supercoopérateurs ». »

À cette tendance, nous pourrions opposer Le troisième singe de Jared Diamond qui décrit des cas d’assassinat à grande échelle comme étant une des qualités redoutées mais entretenues par les hommes. Si les êtres humains sont de « super coopérateurs », ne serait-ce pas au service de « super prédateurs » ? « L’Histoire est écrite par les vainqueurs » nous dit Walter Benjamin. Sur un territoire annexé, les conquérants / colonisateurs sont de leurs points de vue inconditionnellement « bons ». Par la force ou par la négociation, les « bons prédateurs » finissent par incarner et représenter les « bons coopérateurs » en assimilant les vaincus.

Du comportement humain à celui du chimpanzé il n’y a qu’un pas. Les observations de Frans De Waal nous invitent à prendre en considération la libération des pulsions agressives qui déclenche chez le chimpanzé des gestes de réconciliation et de sollicitude :

« Ma propre histoire concerne une découverte effectuée au milieu des années 1970 : les chimpanzés se raccommodent après leurs combats en faisant des baisers et des accolades à leurs adversaires. Ces gestes de réconciliation ont aujourd’hui été démontrés chez de nombreux primates […]. »

Pour notre espèce, Donald W. Winnicott explique dans son article intitulé Agressivité, culpabilité, réparation l’existence de mouvements psychiques passant de « la haine » à « un amour renforcé ». Le désir de destruction — déplacé et médiatisé dans le cadre d’activités symboliques — renvoie à la construction d’une identité stable qui nécessite des étapes de réparation passant par des services rendus, des gestes de sollicitude, etc. Les étapes de réconciliation sont certes moins « encadrées » chez les chimpanzés que chez les êtres humains, il reste que les cas de réconciliation suite à un combat entre humains convoquent des notions comme la culpabilité, la honte ou le regret à partir desquelles s’enrichit l’identité.

Frans De Waal poursuit ses investigations en démontrant à quel point l’empathie est importante pour les grands singes — bonobo ou chimpanzé. Suite à de nombreux exemples, il cite les dernières expériences scientifiques qui valident ses observations :

« Ce n’est que récemment que nous avons appris comment le cerveau des bonobos reflète cette sensibilité (l’empathie). Le premier indice est venu d’un type particulier de cellules cérébrales, les neurones en fuseau, qui entrent en jeu, pense-t-on, dans la conscience de soi, l’empathie, le sens de l’humour, le contrôle de soi et d’autres points forts des humains. À l’origine, ces neurones n’étaient connus que chez l’être humain, mais conformément à l’enchaînement habituel en science, on les a ensuite découverts aussi dans les cerveaux des grands singes, bonobos compris. »

Sur la base de croisements avec l’anthropologie, les sciences sociales et la philosophie, De Waal regroupe progressivement les points de vue fondateurs de « la morale des grands singes ». En font partie la mémoire des agressions physiques données ou subies ; la culpabilité à l’égard du groupe suite à une ligne de conduite non respectée ; le respect (du mâle alpha indiquant le sens) de la hiérarchie ; tout comme l’accroissement de « la notoriété » suite à des actions « moralement justes » :

« Accroître son prestige et sa réputation est l’une des grandes raisons qui incitent les humains à l’action morale, même si elle ne leur rapporte pas de gains directs. Les autres sont plus enclins à suivre un citoyen modèle que quelqu’un qui ment, triche et privilégie constamment ses intérêts personnels. On peut voir quelques lueurs de renommée chez les grands singes. Par exemple, si un affrontement de grande envergure échappe à tout contrôle, les spectateurs iront peut-être réveiller le mâle alpha en lui donnant de petits coups sur le flanc. Puisque chacun sait qu’il est l’arbitre le plus efficace, on attend de lui qu’il intervienne. Les grands singes sont aussi attentifs à la façon dont un individu en traite un autre. Par exemple, et au sein d’une expérience, ils ont préféré avoir affaire à un humain qui s’était conduit aimablement avec d’autres (grands singes). […] Dans nos propres travaux, nous avons constaté que, si nous laissons les membres de la colonie observer deux chimpanzés qui font la démonstration d’astuces différentes mais tout aussi simples pour obtenir des récompenses, il préfèrent suivre le modèle au statut le plus élevé. Tels les adolescents qui se coiffent comme Justin Bieber, ils imitent les membres importants de leur communauté et non ceux qui sont au bas de l’échelle. Les anthropologues appellent cela l’effet de prestige. »

Les questions morales touchent bien entendu la sexualité, celle des bonobos et des chimpanzés comme celle des humains, bien que la pulsion sexuelle et le rapport sexuel soient en grande partie orchestrés par les normes patriarcales et les conduites religieuses. Frans De Waal règle par ailleurs cette question à l’aide d’une critique du patriarcat s’appuyant sur les mœurs en Océanie :

« […] Il est hors de doute que les purs produits des patriarcats ont subi un choc, des siècles plus tard, quand le capitaine Cook a débarqué sur le littoral d’Hawaï. Ils ont défini les habitants de l’île, qui connaissaient peu de contraintes sexuelles, comme des adeptes de la « licence » et de la « promiscuité ». Cette terminologie méprisante est toutefois contestable, puisque rien n’indique que quiconque souffrait de la situation, ce qui serait à mon sens la seule raison pour rejeter un style de vie donné. À cette époque, les enfants hawaïens étaient formés par le massage et la stimulation orale à jouir de leurs parties génitales. Selon le sexologue Milton Diamond de l’université d’Hawaï, « les concepts de sexualité préconjugale et extraconjugale n’existaient pas, et, comme presque partout en Polynésie, personne au monde ne s’abandonnait davantage aux appétits sensuels que ces insulaires ». »

Jusqu’à la fin de l’ouvrage, Frans De Waal poursuit l’aventure et compare certaines attitudes des primates à des rituels religieux. Par exemple, « la danse de la pluie du chimpanzé », constatée à plusieurs reprises, pose de sérieuses questions puisque sans objectif apparent ; ou bien, concernant le comportement des bonobos et des chimpanzés autour d’un des leurs ayant passé l’arme à gauche. Toutes ces pistes l’encouragent à revenir sur une des propositions du père de la sociologie :

« Émile Durkheim appelait les bénéfices que l’on tire de l’appartenance à une religion son « utilité laïque ». Il était persuadé qu’un phénomène aussi omniprésent et envahissant devait servir un objectif – et que cet objectif n’était pas surnaturel, mais social. […] (Quant au) biologiste David Sloan Wilson […] : « Les religions existent essentiellement pour que les gens puissent réussir ensemble ce qu’ils ne peuvent réussir seuls ». »

À la fin de l’ouvrage, De Waal nous offre un dernier point de vue sur les origines de la morale :

« La loi morale n’est ni imposée d’en haut, ni déduite de principes soigneusement raisonnés ; elle naît de valeurs bien ancrées, qui sont là depuis des temps immémoriaux. La plus fondamentale dérive de la valeur de la vie collective pour la survie. Le désir d’appartenance, l’envie de s’entendre, d’aimer et d’être aimé nous pousse à faire tout ce que nous pouvons pour rester en bons termes avec ceux dont nous dépendons. D’autres primates sociaux partagent cette valeur et s’appuient sur le même filtre entre émotion et action pour parvenir à un modus vivendi mutuellement agréable. C’est ce filtre que nous voyons à l’œuvre quand les chimpanzés mâles désamorcent une querelle au sujet d’une femelle ou quand les babouins mâles font comme s’ils n’avaient pas vu la cacahuète. C’est une simple question d’inhibition ».

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La part d’inhibition nécessaire au bon déroulement d’une vie en communauté est-elle issue d’une décision volontaire et consciente, ou bien, est-elle l’œuvre de la contrainte qui force un sujet à réfréner ses envies ? Si l’on opte pour la seconde proposition, ceci voudrait-il dire que nos congénères pensent et pèsent le pour et le contre en vue d’une action ? Au même titre que d’autres mammifères, les singes ont une mémoire qui, d’une part, se réfère à des comportements dits instinctifs comme le choix d’un mâle alpha (plutôt coopérateur) ; d’autre part, les singes possèdent une mémoire individuelle qui correspond à des moments d’éducation. Il existe des temps pédagogiques qui engagent la dispute et la punition pour ceux qui pénalisent l’ensemble du groupe. Les observations ultérieures confirment l’effet des sanctions sur le parcours individuel des grands primates, le souvenir de la punition est ainsi mémorisé sous la forme d’un interdit.

Le principe consiste à inoculer ou implémenter des interdits, soit par des punitions qui définissent des limites soit par la répétition de gestes pédagogiques. Il s’agit d’inscriptions au sens le plus basique, telle une trace engrammée dans le cerveau des primates, ainsi sont délimités des comportements par le biais de la sanction ou de la répétition. Il y a bien entendu la notion d’instantanéité à prendre en compte. Dans le monde animal les signaux ont pour objectif d’effrayer, de simuler, voire d’aveugler ou de dissimuler ; le signal n’est pas un signe à partir duquel les singes spéculent afin d’y ajouter d’autres signes qui engendreront un raisonnement. Ainsi, les situations propres au déploiement de la ‘‘morale animale’’ participent de l’automatisme et de l’impensé. Impensé qu’il ne faut pas confondre avec l’inconscient qui, pour notre espèce, représente justement une expression des mécanismes du langage :

« L’inconscient est structuré comme un langage » nous dit Jacques Lacan.

Dans ce cas de figure, pouvons-nous dire que la morale humaine est plus proche d’un organe collectif que d’une proposition logique ? Ici, il faut entendre l’organe en terme de régulation. Par exemple, le cœur organise la circulation sanguine. Le cœur agit comme distributeur mais aussi comme régulateur. La morale n’est pas issue d’un ensemble de dogmes écrits et relayés par des institutions juridiques ou religieuses qui organisent dans un certain ordre les conduites humaines ; c’est plutôt l’inverse, les dogmes résultent de conduites humaines locales et circonstanciées — bien que le goût des supers prédateurs pour la conquête et la colonisation a finalement consisté à éradiquer les conduites morales locales afin de les universaliser, donc, les christianiser, les islamiser, etc.

Chez les mammifères la morale participe du vivant en prise directe avec ce qui est « bon » ou « mauvais » — toutefois, le « bon » ou le « mauvais » n’a de sens qu’en relation à une communauté garantissant la survie de chaque individu. La morale traverse et englobe le corps de l’animal, elle se manifeste sous la forme de signaux indiquant des options de survie, de repli, de fuite, d’attention, de conflit ou de réconciliation en vue de la préservation et de la reproduction d’un groupe d’individus.

Pour l’espèce humaine, la morale a bien pour fonction d’instruire des conduites afin de préserver une famille, un groupe, une communauté, une entreprise ou une nation — notre espèce l’a toutefois habillée d’oripeaux politiques, économiques, sociaux, religieux, culturels, ethniques. La morale humaine est ainsi devenue l’instrument d’un mode opératoire en relation aux valeurs d’une religion, d’une politique, d’une économie, d’une action sociale, d’une culture et d’une tradition. Pour notre espèce, l’organe moral se vêt des attributs et épithètes du langage, toutefois au titre d’une inconsolable prise de conscience nous renvoyant au seuil du débat contradictoire ; elle nous immobilise sur le pas-de-porte de la justice et de la jurisprudence.

Dès l’origine, l’organe moral protège indifféremment la cohésion d’un groupe composée de chimpanzés, de bonobos et, finalement, de femmes et d’hommes. Le groupe est toutefois mû par des corps, des forces, des dynamiques, des pulsions qui perturbent, dérangent ou détruisent les mécanismes fragiles de l’organe moral. Le rapport de force s’installe dans les creux des corps contrits, tendus et assiégés par la puissance de prédation du vivant. Par conséquent, la communauté est aveuglée par la dérégulation des sens et le désir de dominer qui, matériellement, renvoient aux luttes de prestige comme à l’invention de cérémonies, de cultes ou de rituels.

C’est la raison pour laquelle la lutte pour la reconnaissance, la recherche de notoriété, le désir de briller en société, les luttes de prestige, ou la joie que procure le fait d’être connue — jusqu’à devenir un objet de connaissance ou à être adulée tel un objet de croyance — sanctifie la farce tragique que nous partageons avec nos cousins les bonobos et les chimpanzés. En définitive, l’organe moral imprégnant un groupe d’individus, singes ou « singes parlants », semble avoir pour fin d’inhiber nos désirs de gloire tout autant que de réguler nos prétentions sexuelles et nos pulsions morbides.

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De l’organe moral passons maintenant au mal moral. Contrairement aux chimpanzés et aux bonobos, l’espèce humaine a pris connaissance du mal. Si le « bon » et le « mauvais » s’envisagent comme des figures éphémères et temporelles, comme des moments relais de nos humeurs ou de nos tempéraments, il n’en est pas de même pour le « bien » et le « mal » qui incarnent des entités abstraites logeant dans les sphères éthérées de la métaphysique. Le bien et le mal s’opposent dialectiquement, ils fixent la culpabilité et la dette, ils figent en bien ou en mal des entités, des puissances, des héros, et au final, des femmes et des hommes dans la constellation des mythes.

Nul doute que les femmes et les hommes ont été conditionnés et séparés par la verbalisation, la représentation et la matérialisation du bien et du mal encastrés dans la châsse des oppositions binaires. Représentante désignée, culturelle et mythique de la faute originelle, Eve subit la sanction en son genre féminin et revêt le voile ambivalent des apparences qu’elle s’emploie à incarner symboliquement comme à porter concrètement. Le mythe monothéiste désigne une coupable qui partagent ses stigmates avec toutes les femmes. Ainsi, de leur naissance à leur mort, les femmes reçoivent l’ordre et la mission d’incorporer le mal moral.

Dans la plupart des civilisations le mariage représente le moment symbolique et concret durant lequel le voile à pour rôle de couvrir la virginité comme de dissimuler les stigmates de la faute originelle. Toutefois, le voile designe l’ambivalence des apparences, de celle qui s’offre à la vue tout en promettant ou anonçant au-delà des apparences une nature inconnue et imprévisible qu’il faut à tout prix domestiquer — une nature représentant finalement le mystère de la maternité. Entre virginité et maternité, le voile renvoie d’emblée à une double figure de LA femme.

Commentant Le Voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de nature de Pierre Hadot, Jean-Baptiste Gourinat indiquent une des origines du voile :

« Artémis était souvent assimilée à la déesse égyptienne Isis, et représentée sous les traits d’une femme, la poitrine couverte de nombreux seins, et la tête surmontée d’un diadème et d’un voile. Les seins de la déesse représentaient la nature nourricière, et le voile ses mystères cachés. […] Cette histoire est « tressée » autour de trois « fils conducteurs », la formule d’Héraclite (« Nature aime à se cacher »), la notion de secret de la nature et l’image de la nature voilée : comment la nature cache sous le « voile d’Isis » des secrets que les hommes tentent de dévoiler par la science et la poésie, et, souvent aussi, de garder cachés.»

Que le voile représente un choix individuel, participant des jeux de séduction ou des formes de soumission, il incarne au cours de l’histoire le signe ostentatoire du féminin : le voile de la Vierge Marie, le voile de la mariée, la burqa, le hidjab, le niqab, le ltham, la mantille, le madras, le capulet, le châle, le foulard, le carré, le fichu,… ainsi que toutes les coiffes ayant pour objet de couvrir la tête. La pousse et l’entretien des cheveux longs illustrent également un voile naturel, par ailleurs voile de la jeunesse propre à révéler la féminité comme à cacher la virginité. Le maquillage est aussi une expression du voile des apparences. Le maquillage n’est pas comme le masque qui déforme le contour du visage et donne à voir une autre identité. Le maquillage est une interface qui accompagne tous les traits du visage, les révèle tout comme il les dissimule sans pour autant les masquer. En définitive, le voile affilié au deuil, au mariage, aux dogmes religieux ou à la coquetterie féminine représente la marque de la séparation entre les hommes et les femmes, tout comme il indique la préservation d’une intimité féminine et simultanément, à titre d’enveloppe, la possession comme la maîtrise du corps des femmes. Enfin, et contrairement à l’unité masculine, le voile renvoie les femmes sur le seuil des mutations et des valeurs antagonistes : à la fois vierges mais aussi mères, à la fois saintes mais aussi putains.

Bien entendu, le voile n’est pas exclusivement féminin. Il reste que le capuchon du moine ou la cagoule du pénitent, le keffieh, le chèche ou le turban ont des significations propres au rituel de la pénitence, à l’identité œcuménique, à la tradition religieuse ou ethnique, voire au camouflage. Bref, les usages et les significations du voile chez les hommes sont différents de ceux des femmes.

Il existe également une signification plus profonde et plus philosophiquement patriarcale. Le voile symbolise l’au-delà des apparences selon qu’il verbalise et représente le deuil, le mariage, le culte religieux ou la coquetterie féminine. Car le voile du deuil incarne le mystère de la mort comme la fin définitive de la vie maritale ; derrière le voile du mariage se cache celui de la nature et de la reproduction ; le voile imposé par les dogmes religieux renforce la séparation entre les femmes et les hommes, en rejetant le féminin en dehors de l’espace public réservé au masculin et au déploiement du jeu des apparences qui, à son tour, induit le seuil de l’espace domestique indiquant un lieu privé du jeu des apparences publiques et politiques ; enfin, le voile de la coquetterie féminine dissimule et simule par-delà les apparences la pulsion sexuelle tant involontaire qu’impensée, donc, crainte et condamnée. À la fois objet concret et symbole, le voile simule et dissimule tout autant qu’il révèle et témoigne. Qu’il soit sous la forme d’une silhouette noire et fantomatique ou sous la forme d’un corps élaboré par l’industrie de la mode et de la beauté, le voile des apparences soumet les femmes au régime de la séparation et de la négation morale, logique et esthétique.

Eve croque à pleines dents « le fruit de la connaissance ». En un instant, le savoir sépare Eve et toute l’espèce humaine de sa condition première. Outre le récit et les conséquences du péché originel, c’est ici la connaissance qui est mise à mal. Notre espèce aurait dû rester dans l’ignorance et ne pas reconnaître le bien du mal, le vrai du faux comme le beau du laid. Recouverte du voile de la connaissance qui induit une présence (réflexive) au-delà des apparences, et dans le même temps expose le corps animal, Eve se transfigure en une entité incarnant le mal moral — puisque première à prendre connaissance de la honte, de la culpabilité, de la dette comme de la mort. Par les biais du symbolique, donc du langage, le voile de la connaissance instruit le voile des apparences qui réduit notre espèce à être séparée de son milieu naturel et originellement paradisiaque.

Pour les hommes bordés par leurs mères aliénées et leurs pères bornés, la perversion originelle propre au langage qui corrompt est désormais incarnée par La femme qui couvre toutes les autres du voile de la honte, de la culpabilité et de la dette. L’idéologie patriarcale a fixé le mal moral pour l’éternité dans le corps des femmes, toutes se doivent de rester à l’état de nature ignorante et imprévisible. Aucune réconciliation n’est possible selon le dogme, aucune identité ne doit se renforcer ni voir le jour — il découle comme titre de paiement de la faute originelle l’instauration de la peur, de la soumission et de la servitude. Déchirer le voile des apparences qui sépare les femmes des hommes afin d’en finir avec les logiques partisanes du patriarcat est sans aucun doute la première mission du féminisme. Pour se faire, il nous faudra questionner le voile de la connaissance (à la fois logos et nomos) qui au sein de la tradition philosophique situe l’être, et notamment la raison d’être du féminin et du masculin, au-delà des apparences.

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Revenons à nos grands singes. Il est entendu que les chimpanzés et les bonobos ne verbalisent pas. Pris dans le mouvement des événements ils n’ont pas de conscience réflexive permettant de dire qu’ils ont mal ou qu’ils font mal. En revanche, il ressentent et expriment la douleur, comme ils sont susceptibles de la mettre en partage au sein d’un organe moral (un groupe de singes). De son coté, l’espèce humaine ressent tout autant qu’elle verbalise et circonscrit la douleur au sein d’objets de connaissance et d’objets de croyance. Lorsqu’une douleur corporelle s’impose à nous, elle s’impose soit comme un symptôme permanent qui nous exclut peu ou prou de la vie active, ou tel un événement ponctuel que nous cherchons à éradiquer au plus vite. Notre espèce parvient à circonscrire la douleur tel un phénomène extérieur qui, en périphérie de notre conscience, est exploité ou rentabilisé (système de santé, industrie pharmaceutique, etc.). En définitive, Il est fort probable que notre ‘‘conscience du mal’’, en ses qualités physiques, psychiques et morales, voire esthétique, entérine de savantes spéculations intellectuelles et nous entraîne dans les alcôves des plaisirs et des pouvoirs de la jouissance sadique et masochiste, et ceci, malgré toutes nos bonnes intentions.

Se dessine alors un dilemme auquel seule l’espèce humaine est soumise, un champ qui questionne la volonté souveraine tout comme elle dresse les prédateurs d’exception que nous sommes. Notre espèce vit sous l’emprise d’un mal moral tant mécanique que dogmatique qui distingue les bons des mauvais, qui sépare le bon grain de l’ivraie. L’option mécanique se réfère à l’expression de l’organe moral, telle une implémentation propre à la survie des espèces, celles des singes comme la nôtre, telle une filiation phylogénétique propre à la persistance d’une espèce qui partage tous les maux d’un groupe ou d’une communauté. L’option dogmatique incarne quant à elle l’empire esthétique issu d’un compromis sous la forme d’une éducation genrée et binaire qui désigne positivement ou négativement des êtres, des actes, des états, des objets, des formes et des marchandises.

En s’appuyant sur une mécanique issue de l’organe moral (connecté aux neurones en fuseau ou autres aspects de la biologie qui déploient des comportements empathiques ponctués de sursauts agressifs et violents) autant que sur une dogmatique propre à l’empire esthétique (renforçant le dressage, la répétition, la sanction, la culpabilité et la honte), il apparaît sous nos yeux ébahis une société humaine très proche des fondations morales des chimpanzés et des bonobos. En définitive, les vertueuses et brillantes qualités que l’on s’attribue en tant qu’être humain ne seraient-elles qu’un immense et grotesque canular, une fiction permanente ayant tout juste pour fin de légitimer des comportements primaires ? Sommes-nous des ‘‘singes savants’’, voire uniquement des ‘‘singes parlants’’ tout juste capables d’inventer des occurrences binaires au service de l’idéologie patriarcale ?

Les primatologues et les éthologues ne cessent de découvrir des correspondances entre l’organe et la machine, et par extension entre la nature et la technique. La nature révèle des qualités propres à l’automation, à la répétition et à la reproduction que les machines miment à leur tour. Par exemple, et en tant qu’organe, la voix se mêle à la parole dogmatique soumise aux automatismes de la langue. D’un commun accord, la voix et la parole exposent la langue maternelle, le roman familial comme l’histoire personnelle d’un sujet ; tout comme elle laisse apparaître les produits de la grammaire, de la syntaxe et du sens commun incarnant un langage contraint par l’idéologie politique, économique, sociale, religieuse, culturelle, ethnique.

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Optimiste et ironique, De Waal décrit la situation patriarcale dans laquelle nous sommes en regard du chimpanzé et du bonobo :

« Si l’on veut cerner ce que nous partageons avec nos parents grands singes, la comparaison la plus simple se situe entre les chimpanzés mâles et les hommes. Les chimpanzés mâles chassent ensemble, font alliance contre des rivaux politiques et défendent collectivement un territoire contre des voisins hostiles – et en même temps ils rivalisent entre eux pour le prestige et se disputent les femelles. Cette tension entre association et rivalité est tout à fait familière aux humains mâles dans les équipes sportives et dans les entreprises. Les hommes se concurrencent avec acharnement, tout en comprenant qu’ils ont besoin les uns des autres pour que leur équipe ne sombre pas. Dans Décidément, tu ne me comprends pas !, la linguiste Deborah Tannen explique que les hommes utilisent le conflit pour négocier leur statut, et qu’il prennent plaisir, en fait, à se disputailler avec des amis. Quand ils y vont trop fort, ils compensent par une plaisanterie ou des excuses. Les hommes d’affaires, par exemple, hurlent et menacent en réunion, puis font une pause en salle de repos où ils plaisantent et rient de tout cela. »

Dans un cadre professionnel, politique ou culturel, les hommes entre eux se chamaillent au même titre que des chimpanzés. Ils désirent jouir et exercer leur souveraine domination sur le groupe. Toutefois, ce que les hommes prennent pour un jeu, les femmes le prennent en revanche très au sérieux. Il n’est pas difficile de constater que la blague dégueulasse et potache est prise au sérieux par la plupart des femmes ; alors que pour les hommes, si elle n’a pas d’autre but qu’humilier ou faire rire l’adversaire, voire le rival, elle aura aussi pour effets de stimuler — telle une invitation à combattre comme à régler frontalement un problème. Provoquer, insulter ou jouer à faire peur est un trait de caractère socialement intégré par les mâles. Il fournit la dose d’adrénaline nécessaire aux coqs prêts à en découdre, mais incarne aussi et parfois le signe d’un abus originel, tel un abus de pouvoir dont les femmes auraient été les victimes. Maintenant voyons les bonobos :

« Cependant, je vois aussi des ressemblances avec les bonobos, en particulier pour l’empathie et les fonctions sociales de la sexualité. Non que les humains recourent au sexe aussi facilement et publiquement que les bonobos, mais, au sein de la famille humaine, le sexe sert de lien social, comme il lisse les relations chez ces grands singes. J’estime que les bonobos sont extrêmement empathiques, plus que les chimpanzés. »

De Waal assied ses propos en s’appuyant sur des preuves scientifiques :

« On ne savait rien de tout cela lors de mes premiers contacts avec les bonobos, mais ces découvertes confirment que j’avais raison de les juger différents. Les Français les appellent les « chimpanzés de la rive gauche », à la fois pour leur style de vie alternatif et parce qu’ils vivent sur la rive sud du Congo, qui coule vers l’ouest. Ce fleuve puissant les sépare en permanence des chimpanzés et des gorilles, qui vivent au nord. Ils ont néanmoins un ancêtre commun avec ces deux types de grands singes, et celui qu’ils partagent avec les chimpanzés vivait il y a moins de deux millions d’années (donc l’homo sapiens). D’où la question à mille euros : cet ancêtre ressemblait-il plutôt à un bonobo ou à un chimpanzé ? Autrement dit, lequel des deux est le type le plus originel, le plus proche par son apparence et son comportement du grand singe dont nous dérivons ? Pour le moment, le plus sûr est de nous supposer équidistants du chimpanzé et du bonobo, puisqu’ils ne sont séparés l’un de l’autre bien après la séparation entre leur ancêtre commun et nous. Selon une estimation, nous partageons avec eux 98,8 % de notre ADN. »

Qu’est-ce à dire si nous restituons ces découvertes dans le cadre de l’épistémologie féministe ? Et bien l’affaire est plutôt cocasse, puisqu’il apparaît que le chimpanzé se soumet à une oligarchie patriarcale sous la forme d’un mâle alpha suffisamment évolué pour composer avec des mâles bêta — bien qu’il ne faille pas négliger l’influence de femelles alpha dans les groupes de chimpanzés ; alors que les bonobos semblent catégoriquement soumis au pouvoir matriarcal, le groupe étant conduit par une femelle alpha soutenue par un collectif de femelles.

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L’actualité des ‘‘sapiens-africano-latins’’ mêlés aux pulsions des ‘‘néandertaliens-anglo-germano-scandinaves’’ nous informent en continu sur la violence et la sexualité, ou sur la haine et l’amour, qui débouchent quasi systématiquement sur de virils conflits ou de serviles histoires d’amour — ceci pour reprendre les deux grands thèmes qui inspirent les blockbusters américains, les séries télévisées, les romans de gare, la presse people et toute la littérature. Bref, à la vue de l’organisation socio-politico-culturelle dans laquelle nous baignons, sommes-nous plongés en plein patriarcat chimpanzé ou en plein matriarcat bonobo ? Si tant est que l’organe moral (chimpanzé) — au regard de l’idéologie patriarcale qui s’étend sur toute la planète — ne soit pas déjà ce qui motive définitivement notre espèce. Coupons la poire en deux, et affirmons que les êtres humains sont des chimpanzés qui la nuit rêvent de bonobos.