2 octobre 2020

4.2 LES RELIGIONS DE LA PRÉHISTOIRE

Par Sammy Engramer

André Leroi-Gourhan, 1964

Leroi-Gourhan est connu pour avoir renouvelé les méthodes des fouilles archéologiques comme l’approche des cultures préhistoriques. Dès l’introduction, il signale le problème auquel se confronte le préhistorien :

« La principale différence entre les sources du préhistorien et celles de l’historien, c’est que le premier détruit son document en le fouillant. Il y aurait équivalence si un enregistrement intégral était toujours fait, couche par couche, de tout ce qui a été observé. »

L’analyse d’un site archéologique ne peut se désolidariser du contexte où se trouvent des objets manifestes tels que des squelettes humains, des restes d’animaux, des parures, des traces d’ocre, etc. L’existence des cavernes dont les parois sont décorées de peintures et de gravures sont de précieuses archives, elles permettent de nombreux constats, notamment concernant les unités spatiales.

Comme l’indique le titre Les religions dans la préhistoire, l’objet d’étude porte sur les pratiques religieuses durant la préhistoire. Leroi-Gourhan possède trop peu d’éléments pour en juger, seules quelques traces de rites apparaissent durant le Magdalénien (entre – 15 000 et – 9000 ans avant notre ère). L’auteur critique également les interprétations ethnographiques se rapportant au « culte des ossements » et aux « pratiques mortuaires » durant le paléolithique. Les interprétations ethnographiques consistent à superposer les rituels de tribus encore existantes et les maigres signes que laissent les fouilles archéologiques. Toutefois, il existe cent manières d’interpréter le positionnement d’un crâne ou l’amoncellement de mandibules. Leroi-Gourhan met en cause les comparaisons entre la maigre réalité des sites archéologiques et les tribus auxquelles on attribue des rites ancestraux :

« Un crâne peut être découvert isolément pour des raisons très différentes : il peut s’agir d’un véritable trophée ou d’une vraie relique. On en possède au moins un exemple indiscutable au Magdalénien ; au Mas-d’Azil, dans l’Ariège, a été dégagé en 1961 un crâne féminin jeune, privé de mandibule, dans les orbites duquel deux plaquettes d’os taillées simulaient les yeux. […] C’est le seul cas indiscutable d’un crâne préparé qu’on puisse citer pour tout le Paléolithique. »

Il est difficile de savoir s’il y a des rituels religieux au Paléolithique. En outre, les traces ne permettent pas de désigner le rôle précis de l’être humain au Néandertal. Est-il artiste, prêtre ou sorcier ?

« […] tout d’abord dire qu’aucune distinction ne sera faite entre religion et magie, faute de matériaux réellement fondés pour établir une séparation. Le sens même du mot « religion » sera très restreint dans son usage. […] La discussion est en effet mal fondée si l’on sépare l’artiste, qui ne créerait que des formes, de l’homme religieux qui ne représenterait que des dieux. Même dans les œuvres les moins figuratives et les plus dénuées de contenus religieux, l’artiste est créateur d’un message ; il exerce à travers les formes une fonction symbolisante qui perce ailleurs dans la musique ou le langage. »

L’évolution est lente et dure 20 000 ans. Dans la plupart des cavernes, les préhistoriens situent les actes graphiques et figuratifs de l’Aurignacien (– 30 000 ans) jusqu’au Magdalénien supérieur (– 9000 ans). Il existe une cohérence graphique basée sur un bestiaire spécifique sans relation précise avec la nutrition. Les œuvres graphiques sont similaires entre les différentes cavernes et sur tout le territoire européen. Par conséquent, une organisation commune de l’espace a cours. En outre, les grottes ont des pièces séparées qui indiquent des usages différents. De ce point de vue, il est tentant de comparer ces usages à la façon actuelle de concevoir les espaces domestiques conçus sur la longueur, avec le hall d’entrée qui débouche sur la cuisine, sur la salle à manger, puis sur la salle de bain, pour enfin aboutir aux chambres à coucher.

« […] le sens apparent des images ne semble pas avoir varié de – 30 000 à – 9000 avant notre ère et reste le même aux Asturies et sur le Don. La continuité des représentations dans le temps et l’espace pourrait passer pour un effet du déterminisme : à niveau culturel équivalent, les mêmes manifestations apparaissent. Si le déterminisme explique l’adoption de la persistance, il n’explique pas l’origine d’un système aussi compliqué que celui des figurations associées ; une diffusion par contact à dû entraîner l’extension de la symbolique figurative jusqu’aux confins. L’Europe d’alors constituait déjà une nappe culturelle très vaste, variée dans ses détails, mais homogène dans son ensemble. »

Leroi Gourhan s’essaie à une analyse thématique des sanctuaires suite à un classement des figures peintes et gravées par nombre et par grandeur. Sur 125 grottes, 72 d’entre elles sont lisibles. Il repère 1200 groupes de figures et un peu moins de 3000 figures. La plupart des figures tient du bestiaire, comme le cheval, le bison, l’auroch, le cerf, le bouquetin, le mammouth, etc. Peu d’humains sont représentés. En revanche, les signes se rapportant de manières figuratives ou abstraites à des dessins de phallus et de vulves sont très nombreux. Il souligne également qu’aucune représentation évoquant un coït humain n’est présente sur les 72 sites ; seule une scène représente un accouplement humain sur toute cette période : la Grande plaquette d’Enlène. Il existe cependant des couplages, ou des superpositions entre des signes féminins-masculins et des animaux :

« Le couplage des signes ne fait aucun doute ; normalement, un signe féminin est accompagné d’un signe masculin qui le complète ; c’est cette règle de couplage qui permet de considérer les blessures et les mains comme l’équivalent de signes du groupe féminin. Un autre couplage apparaît constant, celui des animaux ; il révèle un fait très important : à un animal du groupe B (bison ou aurochs) s’oppose pratiquement toujours le cheval (231 pour le cheval, 236 pour le bison et l’aurochs, soit 70 % de la totalité des situations, y compris les animaux en situation de pourtour). Le thème central de l’art paléolithique est donc indiscutablement un thème binaire associant le cheval au bison ou au bœuf sauvage. Ce thème animalier est doublé par les signes, qui occupe la même position ou une situation analogue, signes répondant eux aussi à un thème binaire dont l’origine explicite est dans la représentation des symboles masculins et féminins. On est très loin de la représentation naïve de gibier envoûté ou de la simulation grossière d’une procédure de fécondation. »

Un schème s’est déployé sur 20 000 ans ayant pour enjeu de créer des situations binaires entre des dessins d’animaux et des signes féminins et masculins. André Leroi-Gourhan critique les interprétations hâtives entre ces groupes de figures et les possibles rituels pouvant en découler — puisque les gestes et les paroles n’ont pas été enregistrés pour en témoigner. À ce stade des éléments réunis, c’est un peu comme comparer la liturgie d’un norvégien dans un temple protestant à celle d’un chrétien de Port-au-Prince pratiquant des rites Vaudou dans un cimetière. Toutefois :

« la répartition géographique uniforme des deux séries symboliques, leur évolution synchronique, la structure spatiale des assemblages, leur présence sur les objets mobiliers imposent l’insertion dans un système symbolique unique. Diverses hypothèses peuvent être formulées sur les liens entre signes masculins-féminins et animaux Cheval-Bison, voire sur l’assimilation éventuelle des signes masculins au cheval, et signes féminins au bison ou réciproquement. »

Le système binaire qu’il décrit est très largement enrichi par d’autres combinaisons de figures plus complexes qui invalident une analyse des faits claire et définitive.

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Cet ouvrage a été écrit en 1964. D’autres constats et découvertes ont été établis depuis qui repoussent toujours plus loin dans le temps les spéculations concernant l’accès des hominidés au symbolique. Ce passage s’exprime à travers la sépulture. Plutôt que laisser le corps d’un mort à l’abandon, les premiers hommes vont chercher à l’enfouir, ou procéder à des crémations. Les traces indiquant une pratique funéraire sont les signes incontestables d’une identification et de rapports d’altérité. C’est au cœur de ces mouvements psychiques que les liens (de parenté) se renforcent et que l’existence d’une entité autre à laquelle on s’identifie apparaît.

Il est probable que « la douleur de la perte » mêlée à « la reconnaissance du dominant » aient généré des actes symbolisant des gestes de gratitudes, sachant que ces actes étaient aussi et probablement mêlés à des croyances animistes, du moins si l’on se fie aux représentations fusionnant l’homme et l’animal, comme avec « l’homme à tête d’oiseau » (Grotte de Lascaux), « le Dieu cornu », ou « l’homme bison jouant de l’arc musical » (Grotte des Trois Frères). De ce point de vue, l’intérêt obsessionnel de nos ancêtres pour les animaux, et notamment pour les animaux comestibles, débouche sur des formes d’identification avec l’animal — telles des mutations ou des transfigurations renvoyant à un imaginaire commun.

Leroi-Gourhan remarque un curieux mélange entre les signes féminins et les blessures des chevaux ou des bisons (ou aurochs, ancêtres du bœuf et du taureau). Les vulves mêlées au corps des animaux ouvrent sur des interprétations curieuses ou s’enchevêtrent les stigmates des animaux blessés et les ouvertures corporelles. D’un point de vue matériel et visuel, l’ouverture du sexe féminin pourrait se confondre avec une fente. À ce point nommé, rappelons cette tradition chrétienne se rapportant à la représentation des stigmates du Christ qui renvoient pour certains historiens d’art à des vulves ensanglantées. Au carrefour de pratiques artistiques et rituelles, se trouve peut-être une filiation entre l’inconscient de peintres-sculpteurs et l’imaginaire de nos ancêtres ? Une dernière citation nous indique l’étonnant rapprochement entre les sexes féminins-masculins et les animaux :

« Les signes masculins et féminins et les personnages masculins ou féminins auxquels ils se substituent sont en rapport avec les animaux et avec la caverne puisqu’on les trouve couplés, comme les animaux. En outre, les signes masculins complètent fréquemment des accidents naturels (fentes ou alvéoles de contour ovale) assimilables à des attributs féminins. D’autres part, l’équivalence signe féminin-blessure ouvre un réseau de correspondances extrêmement intéressant. Qu’un bison puisse indifféremment porter sur le flanc une vulve ou une blessure donne, de manière inexplicite mais sensible, l’accès vers une véritable métaphysique de la mort. Il est difficile d’aller plus loin, du moins pour le moment, car nous ne pouvons comprendre, très confusément, qu’une partie des aspects symboliques du système de représentation : l’homologie des signes et du couple bison-cheval et le lien probable entre les symboles sexuels et les symboles cynégétiques sagaie-blessure. La valorisation de la caverne elle-même comme symbole femelle ressort par contre très clairement à travers les nombreux cas où les formes naturelles ont été soulignées (niches peintes en rouges) ou complétées par des signes masculins. »

La profusion de signes sous la forme de sexes féminins et masculins gravés et peints, relevés sur tous les sites et sur une période de 20 000 ans, nous invite à prendre en considération le goût de nos ancêtres pour les dessins pornographiques. Étaient-ils déjà des obsédés sexuels au même titre que nos collégiens qui dessinent des « bites » et des « chattes » sur les parois des toilettes des établissements sous contrôle de l’Éducation Nationale — sachant que l’imaginaire de nos adolescent.e.s, par définition très encombré d’images-écran de toutes sortes, ne peut se réduire à celui des paléolithiques. Enfin, pour clore cette courte collecte d’informations, une dernière citation d’Henri Zaffreya :

« Les représentations féminines partielles comprennent les vulves et les profils fessiers. Les premières constituent un thème tout à fait particulier de l’art paléolithique. Jamais plus cette partie du corps féminin ne sera représentée aussi souvent et avec un tel soin. Dans les grottes ornées la vulve est une figure banale et fréquente à tel point que le premier étonnement passé, cette image est tout juste signalée. Un discret voile de silence recouvre ce thème d’autant plus facilement qu’il est assez incongru par rapport aux interprétations les plus courantes de l’art paléolithique, magico-religieuses, totémiques ou structuralistes.
Le nombre des vulves est considérable mais, de façon un peu curieuse, à une époque ou la statistique occupe en préhistoire une place de choix, personne ne semble s’être avisé de les dénombrer. L’extension dans le temps est également très importante : D. Vialou (1991) « les vulves traversent sans variations notables les temps et les cultures préhistoriques. ».
Les vulves s’observent en effet, de façon courante, depuis l’Aurignacien, (La Ferrassie, Abri Cellier) jusqu’au Magdalénien (Tito Bustillo). L’extension dans l’espace est également considérable puisque des images vulvaires s’observent jusqu’à Maszycka (Pologne) et Kostenki (Russie). »

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Une trame symbolique ainsi qu’une pensée graphique s’est déployée durant 20 000 ans. Il reste que nous sommes dans l’incapacité de lire explicitement cette histoire, bien que tout les signes graphiques et topographiques indiquent une conception plus ou moins uniforme et cohérente du monde s’organisant autour d’un bestiaire mais aussi autour de figures se focalisant dès le départ sur le sexe, en majorité féminin. Il est probable que ce laps de temps ne désigne pas explicitement la différence sexuelle entre femme et homme, notamment à la vue de la symbiose réalisée avec le cheval et le bison (ou l’auroch). L’enchevêtrement entre les animaux et les signes représentant les sexes féminins et masculins nous invite à envisager ces projections graphiques comme l’expression de la pulsion sexuelle (ou de sexe magique qui enfante ?) superposée à la toute puissance animale.

Si à notre tour nous superposons ces descriptions aux volontés contemporaines, nous constatons des prises de positions similaires. Les mythologies grecques renvoient l’homme à l’animal, notamment à la figure de la force et de la puissance sexuelle avec la création du Minotaure (homme-taureau) ou du Sagittaire (homme-cheval). Nous pouvons également nous référer à Pégase et à L’Enlèvement d’Europe, à l’usage du Cheval de Troie, ou au rite du Flamen Martialis consistant à sacrifier un cheval. Toutes ces figures mythologiques se rapportent directement au cheval et au taureau. Notons également l’emploi du cheval ou du bœuf comme véhicule, ou en tant que force motrice lorsqu’il s’agit de tirer une charrue ou un soc. Nous rencontrons également ce type d’hybridation dans moultes représentations cinématographiques correspondant au déploiement d’une force surhumaine dans le cadre d’une fusion entre l’homme et la machine. Les films Transformers en témoignent, ainsi que le mythique manga Goldorak avec sa tête de taureau.

L’ingénierie technique s’est finalement substituée à la force animale. Il reste que la fascination pour ces deux figures animales reste entière. Il suffit de constater à quel point l’automobile incarne sur toute la planète la puissance démultipliée des animaux. Il existe des correspondances évidentes entre l’automobile et la figure animale. Le pare-choc avant reproduit de manière consternante une figure animale et / ou anthropomorphe avec deux yeux (les phares) et une bouche (grille de calandre). En outre, dans le secteur automobile, on qualifie la puissance d’un moteur en nombre de « chevaux ». Nous pouvons également le constater avec le vélo, la moto, la mobylette ou le scooter — les guidons imitant étrangement toutes sortes de cornes. Enfin, rappelons-nous la manière dont l’adolescent roule sur une roue tel un cavalier qui braque son cheval et le poste sur ses deux pattes arrières.

Mais pourquoi vous parler de prolongement fantasmatique via la machine ? Et bien, si l’unité et l’organisation spatiale de la grotte renvoient au foyer domestique auquel le genre féminin est assigné, il me semble que les moyens de transports individuels renvoient à « l’habitat mobile du masculin ». Contrairement aux transports collectifs qui indiquent une dissolution et une mixité des genres, l’automobile est le prolongement musculaire du mâle dominant. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu un moteur hurlant de rage planté à un feu rouge qui, passant au feu vert, laisse filer un monstre libre, impétueux et rugissant. L’automobile incarne un foyer fantasmé qui s’oppose au foyer domestique. L’automobile est par ailleurs sublimée sous la forme d’une femme-animale. Ici, il faut aussi entendre la façon dont certains automobilistes en parlent : la carrosserie est égale aux courbes d’une femme, sa couleur est comme celle d’une jupe moulante, enfin, le confort des banquettes automobiles, à la fois fermes et enveloppantes comme une paire de cuisse, se distingue de la supériorité toute intellectuelle (et masculine) du compteur de vitesse et du moteur seize soupapes.

Les hommes se comparent peu aux femmes, en revanche, ils n’hésitent pas à comparer les femmes à des animaux, à des objets ou à des machines. Par exemple, le titre du livre Le cheval est une femme comme une autre de Jean-Louis Gouraud en dit assez long. Nous pourrions aussi nous référer à l’univers de la mode avec Jean-Paul Gautier qui fabriqua des harnais en cuir pour ses mannequins lorsqu’il travaillait chez Hermès, comme de ses soutiens gorge en forme de cornes. Les mythes convoquant la sirène, la femme-araignée, la femme-serpent ou autres chimères confirment également l’existence de symptômes typiquement masculins. Les « cougars » en body léopard participent également de l’imaginaire sexuel masculin. Bref, pour ces hommes vivant sous l’empire esthétique du patriarcat, la femme reste un animal imprévisible et impulsif qu’il faut apprivoiser. Moralité, il est plus simple de se projeter dans une belle bagnole qui prolonge autant la robe que la force de la jument. Car si les machines sont des extensions de la force de traction animale, la vivacité, la rapidité, l’efficacité et la vie même des machines dépendent au final de l’agressivité toute virile des hommes qui les activent.

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Selon certaines thèses, le patriarcat prend racine lorsque les hommes s’aperçoivent que le sperme participe de la reproduction. Les hommes se sont ainsi découverts comme « cause » de la reproduction. Suite à cette prise de conscience, la cause originelle et universelle de l’existence masculine s’incarne dans « le nom du père » qui fixe et rythme les produits de la filiation. Les produits de la filiation s’organisent autour du patrimoine, des titres ou des savoirs transmis. Les sociétés sédentaires sont soumises au régime de la patrilinéarité, et ce sous la forme de transmission de pouvoirs assimilés ou de biens accumulés.

La transmission de pouvoir se fait dans un certain ordre, mais aussi et selon certains critères. Par exemple, La théorie de l’alliance de Claude Levi-Strauss est basée sur l’interdit de l’inceste. Planifiée et sous contrôle des hommes, l’alliance et la bonne entente entre tribus consistent à échanger des femmes d’un clan à l’autre. Toutefois, les questions se rapportant à l’interdit de l’inceste et aux désirs sexuels de notre espèce sont, d’après les dernières études sur des groupes de chimpanzés ou de bonobos, préalables à la culture humaine qui en détermine les contours dans le cadre de lois — ce qui, par ailleurs, pourrait expliquer l’échange des femmes entre différentes tribus, groupes, communautés ou familles. En d’autres termes, l’idéologie patriarcale semble avoir élargi et rationalisé les échanges afin d’éviter les rapports incestueux en s’appuyant sur les lois animales déjà en cours et issues de l’organe moral (chimpanzé). Il reste que ce sont tout de même les femmes qui, déracinées et envisagées comme des juments, perpétueront le sillon patrilinéaire en donnant naissance à des enfants mâles.

Enchaînons les spéculations. Durant la conception d’un enfant nous assistons à une transformation du corps des femmes. La production d’un enfant pour une femme s’inscrit en profondeur dans le corps et le psychisme en termes de double d’elle-même — et telle une extension d’elle-même. L’hypothèse est d’imaginer que la reproduction en son sens le plus littéral permet aux femmes de se dupliquer afin de se survivre à elles-mêmes, ce qui psychiquement pourrait suffire en termes de prise de contact avec l’immortalité — puisque la duplication perpétue une longue chaîne de corps fabriqués, une continuité de corps « moulés / dupliqués / reproduits » sur plusieurs générations et tel un « clonage naturel ».

Dans son article Le rapport femme-nature dans l’hypothèse matriarcale (tiré de Retour vers la nature ?) Veronica Ciantelli commentant le célèbre ouvrage de Bachofen Das Mutterrecht (Le droit des femmes) nous indique une visée similaire à la nôtre :

« De sorte que, selon Bachofen, dans un système de croyances qui met en son centre le monde matériel et terrestre, la femme est la « chair de la matière », car elle offre aux hommes la promesse que la vie reviendra et que dans le cycle éternel de la vie et de la mort, celle-ci n’aura pas le dernier mot ».

D’un autre coté, les hommes meurent sans que leurs corps n’aient jamais rien engendré, contrairement aux récits des mythes grecs dont parle Jean-Baptiste Bonnard dans Le complexe de Zeus qui, explicitement, illustrent le désir de partager le même pouvoir de reproduction que les femmes. Notons que le désir d’incarner une matrice se traduit également dans les figures médiévales propres à « l’allaitement masculin » décrit dans l’article Un orgasme dans les vers et la gangrène ? de Chloé Maillet. À partir de cette angoisse fondamentale, l’objectif des hommes est de survivre au-delà de leurs propres corps au même titre que les femmes. L’hypothèse dialectique veut que les hommes élaborent et conçoivent un MONDE dans lequel ils pourront tout comme les femmes se survivre à eux-mêmes, donc, s’engendrer et renaître par le biais de récits mythologiques et religieux ; d’où la production et la reproduction d’objets sacrés dans lesquels se logent des esprits ou des dieux qui, par ailleurs et en termes de duplications faites à leurs images, permettront de survivre dans l’au-delà. Moralité, mis au pied de la grotte domestico-préhistorique, les hommes n’ont concrètement pas d’autres moyens que l’imaginaire et l’innovation technique pour espérer parvenir à la cheville des femmes — du moins si l’on spécule sur les projections symboliques prenant corps dans les nombreux cultes de déesses-mères avant la naissance de l’écriture.

Les bonds technologiques effectués durant l’ère industrielle ont beaucoup fait rêver les hommes du XIXe siècle. Les premières machines, les premiers moteurs, ainsi que la maîtrise de l’énergie fossile, électrique, voire solaire, ont permis d’instruire une plus grande concurrence avec le ventre des femmes. Il faut imaginer l’esprit scientifique de la médecine comme celui de l’industrie du XIXe mêlé à une croyance aveugle dans le progrès, lui-même enchevêtré aux visées capitalistes et patriarcales. Notons toutefois que les chaînes de production sont entraînées par la production du ventre des femmes qui, au final, fournit la force de travail pour le ventre des usines d’où sortent des chevaux de fer ou des bœufs mécaniques destinés aux transports et à l’agriculture. Dans Caliban et la Sorcière Silvia Federeci indique qu’avant l’invention des machines qui remplaça la force de travail du cheval, du bœuf et finalement de l’homme, le contrôle de l’outil de production passe avant tout par la maîtrise du ventre des femmes, et ceci, en tant que lieu de production d’une main-d’œuvre bon marché.

Dans Histoire de la virilité, et durant le chapitre Balaise dans la civilisation : mythe viril et puissance musculaire, Jean-Jacques Courtine nous indique, d’un autre coté, que la culture du muscle est le moyen de manifester la toute puissance virile des hommes face au pouvoir des femmes :

« Partie intégrante du dispositif du « modèle archaïque dominant », elle vient contester le privilège de l’enfantement, cet « apanage exorbitant et non fondé » qui confère aux femmes « la capacité incompréhensible » de produire des corps semblables, mais aussi différents d’elles-mêmes : les hommes, eux aussi, peuvent enfanter d’autres hommes, ou plus exactement de la part plus masculine de ceux-ci, de ce qui fait l’homme dans l’homme, la virilité. Les femmes peuvent bien accoucher de garçons tant que les hommes reproduiront des hommes virils. »

En prise avec la conscience de sa fin et l’impuissance à se reproduire, l’homme viril désire accéder à l’immortalité comme à une autonomie totale par la force mécanique et le génie technique. Le délire est profond, toutefois les fictions auto-réalisatrices sont bien réelles et conduisent à toutes les formes d’exploitation — par exemple, en tant que lieu de production automobile entièrement automatisé et sans ouvrier, l’usine Tesla n’a plus besoin de force de travail nécessitant le ventre des femmes ; il en est de même pour les transhumanistes qui, par le biais des bio-technologies, imaginent se cloner à l’infini.

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Chacun.e d’entre nous est aujourd’hui concerné.e. Le smartphone absorbe « le temps de cerveau disponible » (Patrick Le Lay) de l’élite bourgeoise comme de la masse laborieuse. L’automobile, le robot ménager, la télévision, les interphones, la roulette dentaire, la puce bancaire glissée sous la peau, le calcul des activités journalières via des applications « bien être et santé », ou la dernière baignoire balnéo-discothèque sont des machines ou des applications conduites par des machines — par ailleurs hypertrophies techniques et prolongements symboliques du corps des femmes et des hommes.

Le mythe futur veut que les machines se reproduisent elles-mêmes afin d’inoculer toute l’humanité de leur savoir-faire. Et c’est en partie le cas avec la médecine qui, à l’aide de machines, repousse la durée de vie de notre espèce. Dans un premier temps, il y existe un ensemble de procédures qui permet de diagnostiquer l’état mécanique du corps — IRM, scanner, radiographie, analyses sanguines, etc. ; dans un second temps, le bloc opératoire représente le champ de bataille clinique dans lequel se concentrent autant de machines que d’outils utiles à la réparation des rouages, pistons, malformations ou hypertrophies du corps ; enfin, le corps se prête à l’inclusion de substances synthétiques, de greffes d’organes, de greffes osseuses à base de corail, de nettoyages d’artères ou de destructions cellulaires, comme il s’adapte aux greffes de mains robotisées, aux exosquelettes ou aux sonotones désormais introduits sous la peau.

D’un autre coté, c’est en partie les technologies médicales qui libèrent le corps des femmes des années 1950 à nos jours avec la création de la pilule contraceptive, la procréation médicalement assistée, l’assistance médicale lors d’un avortement, etc. En outre, les conditions de production à l’échelle industrielle ont permis un accès au confort moderne et à un relatif bien être social pour une grande partie des femmes occidentales. Toutefois, et comme nous le verrons avec Mona Chollet, les avancées médicales et techniques ne sont pas sans conditions et renvoient à une puissante injonction : celle d’accéder à « un corps parfait », et ce au même titre qu’une belle carosserie de bagnole. D’un coté comme de l’autre, il s’agit de la maîtrise et du contrôle du corps par le biais des technologies — des technologies qui auraient pour fin de transfigurer le corps des femmes en jument de compétition ou en cyborg sexuel.

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Une étrange tradition issue du fond des âges perdure sur la base d’une superposition entre la pulsion sexuelle humaine et la toute puissance animale du bœuf et du cheval. Sous la forme de machines robotisées ou de corps humains augmentés, l’innovation scientifique et technique semble au service de visées archaïques et propres aux projections fantastiques et magiques qui eurent lieu durant 20 000 ans. Ces projections ont-elles contribué à séparer notre espèce en deux corps hétérogènes (femelle-mâle) comme en deux entités distinctes (féminin-masculin) ? Mêlés à toutes les innovations techniques comme aux conceptions binaires, nous pourrions sans difficulté imaginer les figures idéales et génériques du XXIe siècle sous la forme d’un ‘‘homme-taureau viril et musclé dans un gros 4 X 4’’ et d’une ‘‘femme-jument au régime dans une robe du soir en polyéthylène’’.