1 octobre 2020

4.3 LA PATERNITÉ DANS LA PSYCHOLOGIE PRIMITIVE

Par Sammy Engramer

Bronislaw Malinowski, 1927

Durant plusieurs années Malinowski étudie l’organisation sociale des Trobriandais, autochtones des Iles Trobriand située au Nord-Est de la Nouvelle Guinée. Le principe consiste à observer une série de faits qui contredit le bon déroulement de la reproduction humaine.

Passons à la description sommaire des règles qui régissent la culture des Trobriandais. Pour cette communauté seule l’eau de mer féconde les femmes. Par conséquent, l’homme n’est pas le mâle reproducteur bien qu’il ait une fonction sociale et une responsabilité paternelle suite au mariage. Les femmes se reproduisent spontanément et selon la volonté d’un esprit qui désire se réincarner :

« Les points principaux restent identiques : tous les enfants sont des esprits réincarnés ; l’identité du sous-clan est préservée au travers du cycle ; la cause réelle de la naissance de l’enfant provient de l’initiative d’un esprit de Tuma. »

L’ignorance de la paternité physiologique, ainsi que la rencontre entre l’esprit Tuma et le corps des femme instruisent les conduites des femmes et des hommes :

« Dans le mythe le plus important des Trobriandais, une femme, nommée Mitigis ou Bolutukwa, mère du héros mythique de Tadava, vécut totalement seule dans une grotte du bord de mer. Un jour, elle tomba de sommeil dans son habitation de pierre allongée sous une stalactite humide. Les gouttes percèrent son vagin et ainsi elle se trouva dépourvue de sa virginité. Dans les d’autres mythes originels, la pensée du percement n’est pas mentionnée, mais il débutent souvent en soulignant sans tarder que la femme ancestrale était sans homme et ne pouvait en conséquence pas avoir de relation sexuelle. »

Le mariage est une composante forte de la vie des Trobriandais, comme il est source de questionnements pour Malinowski. Malgré les activités sexuelles régulières hors mariage, les jeunes filles restent « vierges » et n’enfantent que rarement avant la cérémonie du mariage qui consacre et légitime la procréation. Dès que l’union sacrée a lieu, les femmes semblent disposées à enfanter. D’un autre coté, l’organisation sociale veut que les maris soient responsables de l’éducation des « enfants-esprits ». Ce phénomène étonne d’autant que le contrôle de la reproduction a lieu sans passer par la contraception. En regard de la conception occidentale de la sexualité ce cas d’études va à l’encontre de tout bon sens :

« Pour éprouver la fermeté de leur croyance, je me suis fait définitivement et agressivement l’avocat du diable en plaidant la vérité de la doctrine physiologique de la procréation. Devant de tels arguments, les autochtones ne me donnèrent pas uniquement les exemples positifs que je viens de mentionner de femmes qui eurent des enfants en dehors des plaisirs de l’amour et de l’accouplement, mais ils se référèrent aussi à ces circonstances négatives extrêmement convaincantes, à ces nombreux cas où les femmes célibataires, ayant eu une multitude de relations sexuelles, n’ont pas eu d’enfants. Cet argument m’a été répété maintes fois. Voici un autre exemple particulièrement concret qui m’a été donné : les personnes sans enfants, renommées pour leur débauche, ces femmes qui vivent avec un commerçant blanc, et qui en change régulièrement, sans qu’elles n’aient d’enfant. »

Nous pourrions compléter ce témoignage du début du siècle par des expériences récentes qui démontrent qu’une sélection a lieu de la part des femmes. Cette sélection est par ailleurs étendue à la plupart des animaux ou des insectes dans le livre Comme les bêtes de Menno Schilthuizen sorti en 2014. L’auteur décrit les recherches de scientifiques anglais sur plusieurs couples ayant accepté de collecter leurs sécrétions après chaque coït. La citation suivante est tirée d’articles rédigés dans la revue Animal Behaviour en 1993  :

« Robin Baker et Mark Bellis constatèrent en effet que la proportion de sperme expulsée par la femme dépendait de son orgasme. Si elle ne jouissait pas ou jouissait plus d’une minute avant l’éjaculation, elle gardait peu de sperme. Si, au contraire, elle jouissait pendant ou après l’éjaculation, elle gardait tout. En d’autres termes, les femmes peuvent « utiliser » leurs orgasmes pour modifier la probabilité qu’un homme féconde l’un de leurs ovules (précisons que le verbe « utiliser » ne doit pas être interprété en sous-entendant une décision consciente, même chez les humains : c’est la complexité de notre physiologie qui est la cause involontaire du phénomène). »

La culture et la croyance semblent instruire des conduites qui, elles-mêmes, orientent la relation sexuelle, le plaisir sexuel et la procréation. L’influence symbolique tout autant que la sélection inconsciente et physiologique consistant à choisir « le bon mâle reproducteur » sont-elles à ce point décisives ? D’une part, et s’agissant de l’influence de l’orgasme sur la fécondation, les expériences de Baker et Bellis n’ont pas été assez répétées et vérifiées pour être formellement validées. D’autre part, de nombreuses femmes tombent enceintes sans avoir désiré enfanter, sans compter toutes les femmes qui tombent enceintes suite à un viol.

L’hypothèse voudrait qu’un contexte propice à accueillir des croyances allant à l’encontre des mécanismes biologiques puisse instruire des conditionnements et des déterminants sociaux qui illustrent à la lettre les commandements d’un système de croyances. Les sciences cognitives comme celles de l’information montrent effectivement des cas d’embrigadement qui orientent les goûts, les choix et la subjectivité de cobayes. D’un autre coté, et en tant que dispositif psycho-physiologique, l’effet placebo permet d’obtenir des résultats positifs concernant la migraine et la dépression (des pathologies psychosomatiques) ; en outre, les résultats dépendent également du contexte thérapeutique et de la relation médecin/patient. Bref, l’impact physiologique du placebo reste partiel et n’a pas d’effet clinique important. Seule la médecine, et notamment l’intervention chirurgicale, la prise de médicaments, la manipulation physique ou un long suivi psychologique changent les choses en profondeur.

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Dans son ouvrage Masculin-Féminin, Françoise Héritier note que les hommes s’octroient toutes les valeurs positives, et ceci même sous l’empire des dominations matriarcales. Les rapports de force qu’ont instauré les hommes ont bel et bien engendré des systèmes de croyances basées sur des valeurs par définition culturelles. Si l’étude de Malinowski nous étonne concernant les correspondances entre un système de croyances et les effets physiologiques sur des Trobriandaises, notre auteur observe et critique également les manipulations masculines renvoyant au contrôle de la natalité :

« Observons une fois de plus l’intéressante et étrange constellation des faits : la paternité physiologique est inconnue ; mais la paternité, au sens social, est considérée comme nécessaire et « l’enfant sans père » est regardé comme quelque chose d’irrégulier, qui va à l’encontre du cours normal des événements et est conséquemment répréhensible. Que cela signifie-t-il ? L’opinion publique, basée sur la tradition et la coutume, déclare qu’une femme ne peut pas devenir mère avant d’être mariée, alors qu’elle peut jouir autant qu’elle le veut de sa liberté sexuelle, dans le cadre des limites de la permissivité. Cela veut dire qu’une femme, pour voir sa maternité socialement acceptée, a besoin d’un homme, d’un défenseur et de quelqu’un qui pourvoit aux nécessités économiques. Elle a un maître naturel et un protecteur en la personne de son frère, mais il n’a pas l’omniscience de s’occuper d’elle dans tous les domaines où elle a besoin d’un tuteur. En accord avec les idées autochtones, une femme enceinte doit, à une certaine période, se garder de toute étreinte sexuelle et se doit de « tourner loin de tout homme sa pensée. » Elle a besoin alors qu’un homme s’arroge tous les droits de la sexualité qui la concernent, qu’il s’abstienne même de ses propres privilèges durant un certain temps, et qu’il la garde éloignée de toute interférence, tout en observant son comportement. »

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Nous n’avons pas à douter de l’honnêteté intellectuelle de Malinowski et de la collecte d’informations sur les objets comme sur les croyances qui destinent les femmes Trobriandaises à enfanter dans un contexte spécifique. Cette étude pose de troublantes questions concernant les régimes de croyance et l’impact qu’ils peuvent avoir sur la physiologie et plus largement sur nos comportements. L’imbrication entre des enjeux de pouvoir et la discipline des corps qui en découle nous questionne sur l’assimilation des croyances d’un point de vue psychique, physiologique mais aussi génétique — à savoir s’il existe une continuité phylogénétique, telle une influence des systèmes de croyance sur nos gènes… Les stratégies d’encerclement des passions sont à l’ordre du jour sur tous les continents, et l’inhibition a pour rôle de juguler et réguler l’incontinence du désir. Il reste à savoir jusqu’où le corps est capable de se soumettre sans opérer à son tour des stratégies de contournement.