30 septembre 2020

4.4 CALIBAN ET LA SORCIÈRE

Par Sammy Engramer

Sylvia Federici, 2004

À la croisée de l’Europe médiévale et de l’Europe renaissante, Sylvia Federici retrace les origines du « nouvel ordre patriarcal » s’imposant durant le XVIe et le XVIIe siècle. L’ouvrage Caliban et la sorcière nous renseigne sur l’institutionnalisation de la domination masculine en Occident, il met en perspective deux siècles de fer pour les femmes contre deux siècles d’or pour les hommes.

Entre le XVIe et XVIIe siècle, les visées et les découvertes scientifiques participent d’une élaboration mécaniste du corps. Le point de vue mécaniste et les avancées rationnelles entretiennent les croyances religieuses en renforçant l’existence d’un Dieu spéculateur et mécanicien contrôlant la nature et les corps. Le contrat social s’enracine dans deux formes de croyance : l’une est bénéfique et s’organise autour de « la magie blanche » des ecclésiastes, elle poursuit l’essor du capitalisme présent dès la fin du Moyen Âge ; l’autre est maléfiques et fait la promotion de « la magie noire », les pratiques païennes sont conduites par des femmes (et des hommes) supposées planifier des réunions diaboliques sous la forme du Sabbat. Les penseurs, juges ou grands marchands de l’époque issus d’un environnement bourgeois et conservateur entérinent les prérogatives du clergé tant en Europe qu’aux Amériques — les Amériques représentant une terre remplie d’or et de matières premières.

En outre, la conception mécaniste des corps motive autant la disciplinarisation des corps que la gestion rationnelle et objective des territoires s’enracinant, entre autres, dans la propriété privée. Deux phénomènes illustrent la rationalisation des investissements, deux actions qui consistent à réduire drastiquement l’influence des commons (les communs). Concrètement, les communs représentent la mise à disposition gratuite d’une étendue de terre ou de forêt permettant la subsistance de nombreux sujets. Il reste que cette forme d’organisation économique et sociale basée sur un ensemble de terres non privatisées sera réduite à néant.

La première action du capitalisme primitif repose sur la délimitation de propriétés par le biais de l’enclosure (enclos, enceinte, clôture). L’objectif consiste à s’approprier par la force toutes les parcelles de terre à titre privé. Le capitalisme naissant s’inscrit dans un double mouvement. Dans un premier temps, il s’agit de réduire progressivement les moyens de subsistance des familles pauvres afin, dans un second temps, de réduire tous les sujets au salariat. Au tournant du haut Moyen Âge et en regard de la pratique du servage, les plus riches et les plus forts mettent en place une forme d’esclavage et instaurent la relation patron-salarié. Au-delà des volontés d’expansion des classes aristocratiques et bourgeoises, il est rationnellement plus avantageux en terme de rendement et de profit, ce en regard d’un territoire privatisé, de contraindre les pauvres à travailler pour un salaire tout juste suffisant pour leur survie — voire de travailler gratuitement en échange de leur simple survie. La monnaie utilisée pour la création des salaires change de statut, elle n’est plus ce moyen d’échange contractuel entre deux parties basé sur les fruits d’un travail libre, autonome et maîtrisé (agricole ou artisanal).

La seconde action s’appuie sur la chasse aux sorcières, une tactique à la fois politique et religieuse qui facilite la privatisation des commons. De la nouvelle organisation du territoire mêlée à la recherche de profits, elle-même enchevêtrée aux esprits scientifiques à la solde du clergé et des royautés, il découle un nouvel ordre qui stigmatise les femmes pauvres, seules et vieille, tout en réduisant à néant le rôle des femmes au sein de la société, notamment concernant l’entretien et l’exploitation des commons. L’histoire de ces femmes anonymes crucifiées sur l’autel du capitalisme a pour point de départ un changement de paradigme. La société de l’époque emploie les gros moyens et procède systématiquement à la chasse aux sorcières dès que se produisent des pratiques en marge de « la magie blanche », ainsi qu’en marge des principes motivés par le capitalisme naissant. Sur deux siècles et proportionnellement à la population européenne, le nombre est évalué à 100 000 victimes (80% de femmes pour 20% d’hommes).

En Europe, l’objectif est d’engager une main-d’œuvre gratuite au même titre que les esclaves dans les colonies du nouveau monde. L’essor du capitalisme nécessite « une accumulation primitive » qui va de pair avec l’esclavage — une force de travail muette et totalement gratuite. De ce point de vue, les femmes seront contraintes et soumises au même titre que les esclaves. Les femmes sont ainsi confinées dans l’espace domestique ou envoyées dans les champs. Elles forment des travailleuses de l’ombre et deviennent les petites mains de leurs maris ouvriers agricoles ou artisans pour les plus libres. De plus, et en tant que femmes mariées et destinées à la reproduction, ce genre de cloisonnement garantit l’élevage et le dressage des prochains salariés, futurs esclaves du patronat. Ceci étant dit, les femmes des classes supérieures ne sont pas mieux loties, elles n’échappent pas à l’antre domestique. En outre, elles se présentent aux femmes du peuple comme les gardiennes exemplaires de la morale domestique.

Pourquoi la chasse aux sorcières s’est-elle avérée nécessaire à l’époque ? D’après Sylvia Federici, les femmes ont un réel pouvoir sur les commons ; mais également comme artisane fileuse, tapissière, couturière, mais aussi comme maçonne, menuisière, cuisinière, agricultrice, etc. ; ou dans le domaine du contrôle des naissances, donc, au titre de sage-femme ou de guérisseuse dispensant des conseils pour la contraception. En d’autres termes, et à la vue de la mise en place du capitalisme et de « l’accumulation primitive », les femmes, capables de s’engager dans la gestion d’un territoire, la transmission de connaissances et de savoir-faire incarnent non seulement des concurrentes mais génèrent, à terme, des pertes de profits.

Le livre Caliban et la sorcière décrit un nettoyage progressif et radical que nos médias actuels n’hésiteraient pas à qualifier de féminicide. L’objectif est d’instruire à marche forcée les nouvelles lois patriarcales nécessaires au développement du capitalisme, donc à la formation d’un capital de départ issu de l’exploitation des nouveaux salariés. La consolidation des capitaux sous la forme d’une « accumulation primitive » permet à l’industrie de prendre racine et pleinement se développer aux XVIIIe et XIXe siècle. Une citation tirée de l’ouvrage indique les pratiques juridiques consistant à considérablement réduire le champ d’action des femmes :

« Il n’est pas étonnant qu’au regard de la dévalorisation du travail des femmes et de leur statut social, l’insoumission des femmes et les méthodes par lesquelles elles pouvaient être «apprivoisées» faisaient partie des principaux thèmes de la littérature et de la politique sociale de la « transition ». Les femmes ne pouvaient pas être complètement dévalorisées comme travailleuses et privées de toute autonomie par rapport aux hommes sans être soumises à un intense processus d’avilissement social. Et de fait, tout au long des XVIe et XVIIe siècles, les femmes perdirent du terrain dans tous les domaines de la vie sociale. C’est dans le domaine législatif que l’on peut principalement observer à cette période une érosion continuelle des droits des femmes. Un des principaux droits que perdirent les femmes fut le droit de conduire des activités économiques par elles-mêmes et comme feme soles [terme de droit anglais désignant une célibataire, par opposition à feme covert, femme « couverte », c’est-à-dire mariée]. En France, elles perdirent le droit de contracter ou de se représenter elles-mêmes au tribunal, étant déclarées légalement « imbéciles ». En Italie, elle commencèrent à apparaître de moins en moins fréquemment devant les tribunaux pour dénoncer les abus dont elles faisaient l’objet. En Allemagne, lorsqu’une femme de la bourgeoisie devenait veuve, il était d’usage de nommer un tuteur pour gérer ses affaires.»

Le « nouvel ordre patriarcal » du XVIe et XVIIe siècle réduisant les femmes à la domestication dans l’Europe occidentale et dans l’ensemble de ses colonies nous renvoie à une construction antérieure. Au XIIIe siècle, la synthèse qu’effectue Saint-Thomas d’Aquin entre la philosophie aristotélicienne et le dogme chrétien permet une approche plus technique, voire scientifique de la spiritualité. L’accès à la divinité, donc à la canonisation, prend corps dans les hautes sphères des spéculations métaphysiques. L’effort scolastique ayant préparé le terrain, le Patricapitalisme naissant opposent la sainte raison de manière plus décisive au corps concupiscent et déliquescent qu’il faut par tous les moyens contrôler. La foi chrétienne enchevêtrée à la raison instrumentale engendre ainsi un monstre qui ne cessera de vouloir dominer tous les corps de la nature. Les pratiques ascétiques chrétiennes qui en découlent n’ont pas seulement pour fin l’instauration de bonnes mœurs ou la possession définitive du ventre des femmes, elles sont avant tout chevillées à un programme économique et social plus vaste.

L’agriculture et l’élevage dépendent d’une bonne gestion de la récolte et de la fertilité. La productivité et le gain dépendent à leur tour du rendement et de la rentabilité. L’organisation rationnelle et économique des territoires s’appuie sur la privatisation des territoires (enclosure), sur le passage du servage au salariat, et sur la domestication de tous les corps de la nature. Forts de leurs acquis, à la fois spirituels et rationnels, les hommes s’octroient le pouvoir d’ordonner et d’orchestrer tout le vivant. Au même titre qu’une terre qui se doit d’être fertile et rentable, ou qu’une femelle domestiqué se doit de fournir des veaux, des chevreaux ou des poussins, les femmes ont pour mission principale de fournir la main-d’œuvre (ouvrier, soldat, héritier) nécessaire à la création de richesse, tout comme le devoir d’engendrer des mâles afin de consolider le sillon patrilinéaire.

La maîtrise du ventre des femmes est toujours d’une cruelle d’actualité. Les lois anti-avortements sont légions dans le monde et participent encore des logiques du Patricapitalisme. Même en Chine ou en Inde où l’avortement est autorisé, il est détourné au profit de l’idéologie patriarcale. Suite à une écographie, les femmes chinoises ou indiennes n’hésitent pas à avorter si l’enfant est une fille. Cette forme de féminicide n’est pas sans conséquences. La population mâles augmente d’année en année. Bien entendu, les plus pauvres d’entre eux sont voués au célibat, donc, à supporter la frustration, la honte et le déshonneur durant toute leur vie — puisque l’idéologie patriarcale veut que le mariage suivi de la procréation soit une promesse d’intégration sociale, de réussite économique et de création de patrimoine.

La domestication des corps de la nature participe autant d’une obsession propre à la puissance de prédation que de la volonté du Logos phallocentré — qui instruisent les constructions politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles, ethniques. Le retour en force des politiques conservatrices et autocratiques en Europe ne cesse de le rappeler, il fournit chaque jour son lot d’arguments en faveur de la perpétuation des injonctions du Patricapitalisme. Par exemple, lorsque 70% des médecins italiens refusent de pratiquer l’IVG ; ou bien, lorsqu’un homme politique déclare que l’augmentation du salaire des femmes mettrait en péril l’économie française, etc.

YVAuBUZ

Tout aussi important que Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, Caliban et la sorcière de Sylvia Federici décrit la face cachée de l’accumulation de richesses et de la liberté d’entreprendre s’appuyant sur la domestication et l’esclavage de l’autre moitié de l’humanité — sans compter les esclaves déportés d’Afrique noire et les autochtones réduits à l’exploitation dans les colonies.