29 septembre 2020

4.5 LE CONFLIT, la femme et la mère

Par Sammy Engramer

Élisabeth Badinter, 2011

Dans son ouvrage Le Conflit Elisabeth Badinter expose la quadrature du cercle à laquelle s’expose la femme moderne. La vie d’une femme accomplie se partage entre l’activité professionnelle, son rôle de mère et d’épouse — ou de femme ayant une vie sociale épanouie ainsi qu’une vie sexuelle émancipée. Les conditions de réussite d’une telle entreprise demandent non seulement une force de caractère adéquate mais également des aides matérielles adaptées. Une journée ne contient que vingt-quatre heures ; un réel investissement dans la vie professionnelle, tout en étant mère de famille, sans omettre une vie sociale riche en événements et en rencontres est d’une simplicité exemplaire sur le papier, mais peu réaliste si l’on compte le poids des tâches domestiques qui gêne forcément aux entournures. Les courses, le linge, la vaisselle, le ménage, la cuisine, l’achat de vêtements, éventuellement l’allaitement, le bain, les couches, la crèche, les horaires de travail, les éventuelles tensions entre salariés, les demandes affectives du partenaire, la soirée rien qu’entre filles, la sempiternelle visite des parents et des beaux-parents, et au bout du compte, la fatigue et une certaine lassitude invitant les femmes à se plier aux tâches domestiques.

De manière générale, Elisabeth Badinter note que les femmes concernées ne se plaignent pas de la maternité. Elle indique cependant quelques expressions se rapportant aux femmes qui regrettent d’avoir enfanté. L’autrice observe les dernières tendances concernant les politiques publiques ou privées sur la natalité ; comme le retour à une forme d’essentialisme féministe faisant corps avec les pensées réactionnaires ayant cours avant le traumatisme hédoniste des années 1967-68 (du Summer of Love en Californie à Mai 68 en France). Une curieuse combinaison voit le jour entre les avancées sociales et scientifiques d’un coté, et le retour aux sources de l’autre — une synthèse contradictoire que nous pourrions qualifier de maternalisme hippie. Ainsi l’essor du féminisme mêlé à la progression des sciences médicales renvoient les femmes à une inspection de leurs corps sous toutes les coutures  — toutefois, pas sous un angle esthétique comme le décrit Mona Chollet dans son livre Beauté Fatale, mais plutôt en relation à la préservation saine, naturelle, voire écologique du corps.

YVAuBUZ

L’autrice pointe du doigt la manière dont la philosophe féministe Carol Gilligan arpente chaque centimètre du corps des femmes. Carol Gilligan est l’initiatrice de La philosophie du care, développant ainsi des conceptions bienveillantes, enveloppantes, sanitaires et maternantes :

« Le care, souvent traduit par ‘‘sollicitude’’ et qu’il faut entendre comme ‘‘le souci fondamental du bien-être d’autrui’’ serait la conséquence de l’expérience cruciale de la maternité. »

La problématique posée par La philosophie du care ne se dégage pas de la dialectique binaire et patriarcale, elle oppose une vision de l’éthique féminine (morale) à une conception juridique et rationnelle dite masculine (logique). Ainsi, le care instruit le particulier et conduit le singulier, il s’attache aux petites choses du quotidien qui requièrent le travail de fourmi des femmes bien plus expérimentées en ce domaine, car plus proches de l’essentiel se logeant dans les moindres détails. Moralité, le care s’oppose aux hommes dont les visées sont universalistes et publiques — ainsi séparés de « la base », les hommes vivent dans une sphère différente de celles des femmes.

Ces différences renvoyant à une dialectique binaire ont l’avantage de s’imposer dans le débat public. Non que la conception méta-féminine de la vie intra-utérine désignée comme le lieu décisif d’une éthique a priori supérieure à celle des hommes ne soit pas légitime, ce débat a toutefois été utile afin de sensibiliser les hommes au temps de gestation maternelle, donc, à la maternité en tant que moment, voire basculement, mutation, révélation, crise ou ravissement dans la vie d’une femme — contrairement à une tâche liminaire, pesante, naturelle et incontournable imposée aux femelles humaines.

Il reste que ce retour aux contours du corps élevant l’involution utérine au digne statut d’une maternité épanouie s’est confondu avec l’idéologie patriarcale dans sa version la plus rétrograde. Non que le retour du corps de la femme à une économie durable soit critiquable — par le biais de l’allaitement et de l’amour maternel, ou de la consommation de produits frais, sains et bio — toutefois pas au prix d’un renoncement des libertés individuelles et d’un retour illico presto dans le foyer domestique. Élisabeth Badinter s’étonne de cette « Sainte alliance réactionnaire » renvoyant les femmes dans les cavernes platoniciennes où les conduites maternantes et débilitantes les invitent à se tenir muettes au service du grand capital.

De nombreuses pages sont consacrées à la Leche League, une association américaine prônant le retour à la raison d’être du féminin, donc, à l’allaitement et à la mère aux foyer. Certains esprits américains sont habités par les effluves malodorants du fanatisme religieux, n’ayant que peu évolué depuis le XVIIe siècle, ils pensent encore que la science est de nature divine, et que Dieu créa les circuits imprimés en jouant des claquettes sur un piano de cuisson. Élisabeth Badinter note que la Leche League n’hésite pas à diffuser et distiller son discours dans toute l’Europe sans qu’aucune critique ne sorte de la bouche de nos journalistes français — avant tout préoccupés, comme chacun sait, par les événements politiquement people. Un extrait permet de prendre toute la mesure du contrat moral auquel est assignée la mère selon la Leche League :

« Les leagueuses sont en guerre contre le biberon et les horribles laits en poudre, la crèche et par conséquent le travail des « mamans ». Une bonne mère qui allaite à la demande est mère à plein temps. Raison pour laquelle la Leche League a toujours encouragé ses adeptes à rester à la maison. »

Outre ce type d’association désormais infiltrée dans nos maternités françaises, donc, dans nos hôpitaux publics, l’allaitement semble devenir la norme morale et sociale pour toutes les femmes en Europe. La crise économique fait son œuvre est destine la fonction de mère aux petites économies, donc, à plus de dépendances. Ainsi s’effrite peu à peu les belles années du féminisme où le rêve de concilier un travail épanouissant, une vie de famille moderne et une sexualité émancipée tombe progressivement dans le puits des grandes défaites dont l’écho résonne ainsi :

« […] les trois pays en question ont en commun d’avoir survalorisé le rôle maternel au point d’engloutir toute identité féminine. La Mutter allemande, la mamma italienne et la kenbo japonaise [Ryosai kenbo voulant dire « la bonne épouse et la mère avisée »] donnent une image mythique de la mère, à la fois sacrificielle et toute-puissante. À coté d’elles, la maman française et la mummy anglaise font bien pâles figures. L’envers de la médaille, c’est que les femmes ainsi identifiées à la mère admirable, se sont retrouvées prisonnières de ce rôle qui les assignait à résidence. »

D’un autre coté, l’autrice entend le reproche que « les filles des années 80 » adressent « aux mères libérées et émancipées des années 60 » ne consacrant que peu de temps à leur progéniture. Par exemple, la géniale et caustique série anglaise Absolutely Fabulous fait état de ce conflit générationnel : la mère-hippie-glamour-alcoolique se comporte comme une adolescente attardée, contrairement à sa fille-normcore-scientifique qui incarne la raison et la stabilité familiale. Il est probable que ces tensions filles-mères expriment encore les effets d’une dialectique binaire qu’entretient savamment l’idéologie patriarcale. Dans le cadre d’une hétéronormation réglée, du moins si l’on s’égare un instant sur les plates-bandes de la psychanalyse et de la répartition des tâches femmes-hommes, force est de constater que la rivalité entre les femmes a pour objet l’accès au « phallus », donc, à l’incorporation du Pater familias, figure ultime de l’autorité domestique. Toutefois, il semble qu’au sein de ce mouvement, les femmes rejettent de façon contradictoire les complicités amicales toutes masculines qui, justement, renforcent et fluidifient le cadre de la représentativité masculine — du moins si l’on s’en tient à l’observation des comportements masculins durant la post-adolescence, et notamment lorsque le complexe d’Œdipe (« hormone » de la rivalité masculine) tend à disparaître entre le fils et le père (le tuteur ou le maître) pour laisser place à la transmission d’un héritage (politique, culturel, artisanal, financier, etc.). Dans le cadre de nos sociétés patriarcales, les expressions de la sororité — dialectiquement opposées à la fraternité — représentent en ses expressions médiatiques les plus délétères la figure de la complicité féminine, se limitant à partager des recettes de cuisine et des échantillons de beauté. En d’autres termes, et pour que la transmission ait lieu entre la fille et la mère au-delà des identifications féminines encadrées par le patriarcat, donc en relation à des visées émancipatrices, il est nécessaire de dépasser l’assentiment paternel qui instruit les limites de l’exercice, donc, que la fille et la mère se liguent contre l’autorité du père, voire du Saint Père, et s’autorisent à accéder aux savoirs, aux techniques et aux sciences réservés aux hommes.

C’est ainsi que le problème se pose de manière plus cruciale au sein du féminisme états-uniens qui ne parvient pas à renouveler ses générations tant la haine des filles pour leurs mères — renvoyant à la condescendance des mères envers leurs filles — est aussi palpable qu’accablante. Dans Le féminisme malade de ses filles (in Books, 2011), Susan Faludi retrace l’histoire contradictoire et destructrice du féminisme américain à partir du XIXe siècle. La très problématique relation fille-mère ponctue les passages de relais, ainsi que les naissances et les fins des trois vagues féministes. La main-mise capitaliste et scientifique (consumériste et masculine) sur les nouvelles générations des deux dernières vagues du féminisme américain détruit systématiquement les efforts et les avancées antérieures, comme réduit le débat à des conflits inter-générationnels. Comme l’indique Beauvoir dans Le deuxième sexe, il est aussi probable que les ruptures fille-mère proviennent d’un effet de structure propre à l’idéologie patriarcale :

« L’attitude de la mère à l’égard de sa grand fille est très ambivalente : en son fils, elle cherche un dieu ; dans sa fille, elle trouve un double. Le « double » est un personnage ambigu ; il assassine celui dont il émane, comme on voit dans les contes de Poe, dans Le Portrait de Dorian Gray, dans l’histoire que conte Marcel Schwob. Ainsi la fille en devenant femme condamne sa mère à mort ; et cependant elle lui permet de survivre. Les conduites de la mère sont fort différentes selon qu’elle saisit dans l’épanouissement de son enfant une promesse de ruine ou de résurrection.
Beaucoup de mères se raidissent dans l’hostilité ; elles n’acceptent pas d’être supplantées par l’ingrate qui leur doit la vie ; on a souligné souvent la jalousie de la coquette à l’égard de la fraîche adolescente qui dénonce les artifices : celle qui a détesté en toute femme une rivale haïra la rivale jusque dans son enfant ; elle l’éloigne ou la séquestre. »

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Élisabeth Badiner constate que les femmes doivent faire des choix entre leur carrière professionnelle, leur vie sociale et sexuelle, et la maternité. En outre, la complexité historique et la diversité psychologique, autant que les origines sociales des individus, destinent les femmes à vivre leur maternité de façon très différente les unes des autres — certaines vont effectivement s’accomplir, porter fièrement et joyeusement le destin de leurs enfants ; d’autres, en revanche, sont parfaitement distantes, voire cyniques, et ne montrent que peu d’intérêts pour leurs progénitures. À ce propos, l’autrice cite une phrase ciselée dans une poutrelle IPN d’Elaine Campbell :

« D’autres avouent que l’idée de s’occuper à plein temps d’un bébé les déprime : « C’est comme vivre toute la journée, et tous les jours, en compagnie exclusive d’un incontinent, mentalement déficient. » »

Ou bien, plus loin :

« Non seulement elles rejettent l’essence maternelle traditionnelle de la féminité, mais elles se pensent d’autant plus féminines que les femmes épanouies dans leur maternité. Pour les unes, les activités liées à la maternité sont désexualisantes et donc déféminisantes. […] Pour les autres, le désir d’enfant leur est totalement étranger et la notion même d’instinct maternel n’a aucun sens. »

Enfin, Élisabeth Badinter trace un portrait très positif des mères françaises prêtent à en découdre — qui ne sont pas de celles à se laisser monter le bourrichon par des formes de « maternité intensive » :

« À force d’entendre répéter qu’une mère doit tout à son enfant, son lait, son temps et son énergie, sous peine de le payer fort cher par la suite, il est inévitable que de plus en plus de femmes reculent devant l’obstacle. En vérité le naturalisme n’a pas de pire ennemi que l’individualisme hédoniste. À par celles qui trouvent leur plein épanouissement dans la maternité prônée par le premier, toutes les autres feront de plus en plus un jour ou l’autre le calcul des plaisirs et des peines. »

Les femmes qui désirent s’accomplir au même titre que les hommes sont confrontées à un choix cornélien — du moins tant que les hommes et la société elle-même ne s’adaptent pas aux trois critères de la vie d’une femme (travail, émancipation, maternité) selon Élisabeth Babinter.

Dans son ouvrage Micro-violences (CNRS Éditions, 2017), Simon Lemoine évoque le rôle du masculin confronté à la distribution des tâches qui induit la préservation du statut de dominant (une réalité notamment surlignée à de nombreuses reprises par Christine Delphy) :


« Peu d’hommes de sexe masculin agissent pour que toutes les femmes soient assignées partout à faire le ménage plus que les hommes, en revanche beaucoup agissent pour qu’autour d’eux, chez eux, que certaines femmes le soient (un mari peut se dire que sa femme « sait mieux faire », que c’est temporaire, qu’elle « a plus de temps », qu’il fait autre chose, qu’elle « le devance toujours », etc.). C’est la somme des actions locales des hommes de sexe masculin qui occasionne principalement l’assignation globale. »

Il s’agit bien d’un ensemble de petites actions accumulées comme un capital-dette, donc, « une somme d’actions » issue de contraintes sous la forme de devoirs moraux ; des actions assimilées à un état de choses correspondant à la raison d’être du féminin, donc, s’inscrivant au sein de conformations déterminant des réalités toutes féminines. Ainsi, le retour de « la mère au foyer » conditionne implicitement des dettes et des habitudes destinant les femmes à rester enfermées dans leur condition sociale de femme en sa visée essentialiste.

D’un autre coté, et afin d’atteindre concrètement un statut propre à la femme moderne ménageant la vie professionnelle, la vie de couple et la maternité, il serait nécessaire de changer radicalement de mentalité comme de moyens d’action. La question est politique et réclame un changement de société consistant à une gestion publique des enfants dès le plus jeune âge, tel des « mères / pères de substitution » rémunérés afin que les mères puissent s’épanouir professionnellement et socialement. Cette situation existe déjà, mais seulement pour les femmes qui en ont les moyens financiers. Étendre, concevoir et rationaliser ces pratiques serait certainement le grand chantier à venir.

Poursuivre des politiques sans prendre en compte les évolutions technologiques, intellectuelles, sociales, morales et sexuelles, c’est prendre le risque de revenir à des états nations dirigés par de grands primates qui réinstaurent des formes d’esclavages domestiques comme nous le constatons par ailleurs dans de nombreux pays. Le féminisme est certainement un rempart contre la barbarie, il reste que les politiques actuelles nous renvoient au harcèlement néolibéral comme à l’embrigadement religieux.

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Il est aussi probable que le féminisme pâtisse des nombreux courants engendrés. Avec le Féminisme universaliste, le Féminisme essentialiste, le Féminisme genderqueer, le Féminisme radical, le Féminisme marxiste ou socialiste, l’Anarcha-féminisme, le Féminisme pro-sexe, l’Écoféminisme, le Cyberféminisme, le Féminisme musulman… ; en ajoutant tous les mouvements, les groupes ou les manifestations existantes, tels que les Femen, les Guerilla Girls, les Riot Grrrl, les Xénoféministes, La Barbe, les Slutwalk ; puis, toutes les associations féministes comme Osez le féminisme ; sans compter les communautés LGBTQI+, nous parvenons a un paysage fragmenté qui, a priori, aboutit à des factions rivales dont les images et les attitudes collectées et exposées dans les médias servent à renforcer l’anti-féminisme ou, à l’inverse, exacerber l’adhésion radicale et partisane.