28 septembre 2020

4.6 LE POIDS DES APPARENCES

Par Sammy Engramer

Jean-François Amadieu, 2016

Jean-François Amadieu est un des rares sociologues français consacrant ses recherches à l’apparence physique des femmes et des hommes. L’originalité de cet ouvrage tient au fait qu’il ne traite pas d’esthétique mais de « beauté » en son sens trivial.

Jusqu’au XVIIe siècle, les principes mêmes de la morale chrétienne a priori basés sur la compassion, la charité, la pitié et le sacrifice s’adressant indifféremment à tous sans distinction sont pris en défaut lorsqu’il s’agit de représenter le bien et le mal. Dans la peinture chrétienne, la figuration du bien s’incarne en compagnie des canons de beauté : signe d’innocence, de pureté, d’éternité et d’immortalité ; et celle du mal dans la laideur : signe de culpabilité, de honte, de putréfaction et de mort. La naissance au XVIIIe siècle de la critique d’art avec Denis Diderot et plus tard Charles Baudelaire accompagne la promotion positive ou négative d’une œuvre, d’un artiste ou d’un groupe d’artiste ; elle décrit l’événement présent contrairement aux historiens d’art ayant une visée plus synthétique, tels que Winckelmann, Wolfflin ou Panofsky dont la mission consiste à cerner l’esprit et le style d’une époque ou d’une civilisation. Depuis le XIXe siècle, les canons de beauté ont fait place à la diversité des styles qui s’est imposée dans le paysage de l’art par les biais de collectifs (réalisme, impressionnisme, surréalisme, art abstrait, etc.) ou de styles individuels (Manet, Courbet, Pissarro, Picasso, Duchamp, Warhol, etc.). La critique normative des œuvres basée sur la Renaissance et l’esthétique grecque s’en trouve bouleversée et laisse place à la pure subjectivité des spectateurs.

Au XXe siècle, les objets d’art, les antiquités ou les objets imprégnés d’Histoire trouvent des collectionneurs revendiquant indifféremment un « bon » ou un « mauvais » goût par le biais d’achats qui, par exemple, oscillent entre une passion pour les cadeaux présidentiels de la DDR comme pour une fascination pour les œufs Kinder, passant par l’acquisition d’œuvres « dégommées » de l’artiste Diego Movilla. En d’autres termes, si le beau n’est plus d’actualité pour les promoteurs de l’art moderne et contemporain, c’est parce que l’ouverture du marché mondialisé l’exige. Un marché qui répond à toutes les demandes susceptibles de dynamiser et d’entretenir l’économie de l’art antique, moderne ou contemporain. Par conséquent, le pluralisme et le relativisme esthétique sont de mesure sur toute la planète — excepté dans les pays où les critiques artistiques risquent de déstabiliser les dictatures ou les oligarchies ; d’où la promotion des arts traditionnels qui maintiennent les populations dans un état de stupeur culturelle parfois digne du moyen âge.

Dans le cadre des politiques libérales, l’empire esthétique et lénifié de Kant observe une stricte séparation entre le beau et l’agréable, renvoyant l’agréable et le désagréable à un jugement de goût. Cette séparation faite, Kant élève le beau jusqu’aux sphères de la raison qui, participant d’un plaisir désintéressé (l’énoncé est important), observe l’objet d’une émotion ou d’un sentiment en suspension — d’où la notion d’art, siège de la présence indicielle d’une idée finalement singulière et subjective.

« Est beau ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire » nous dit Kant.

Si avec l’Analytique du beau Kant réussit son pari, et quelque part rend le beau plus universel, formel et de fait démocratique, à même d’accueillir l’agréable et le sublime, les songes et les mensonges comme les horreurs et les laideurs des œuvres humaines, il en est tout autrement du corps humain en prise avec la vie politique, économique, sociale, religieuse, culturelle, ethnique.

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Jean-François Amadieu dresse un portrait d’une cruauté sans fard. Il existe des canons de beauté, des valeurs esthétiques à partir desquelles notre espèce juge ses semblables. Le jugement esthétique du corps humain est comme enchevêtré, empêtré, ligoté aux actions qui permettent de séduire, attirer, et finalement consentir, pour reprendre les mots de Walter Benjamin, à la « prostitution objectale ». Dans cet ouvrage, rien n’échappe à l’œil du sociologue : la sélection des enfants dans les institutions scolaires, le choix des corps sur le marché du travail, l’élection d’un.e partenaire au regard de la reproduction sociale ou sexuelle, la discrimination positive ou raciale, ainsi que la réussite politique d’un politicien… Ainsi, toutes les relations sociales semblent réglées et conditionnées par les apparences.

Dans l’ordre des apparences, Amadieu nous informe que les normes de la beauté occidentale se sont mondialisées : la symétrie et la géométrie des visages, la grosseur des seins des femmes comme la musculature des hommes, la taille des femmes et des hommes — et notamment le rapport taille / hanches. Si les goûts et les normes étaient différents selon les époques et les cultures, voire selon les civilisations, la mondialisation de la beauté occidentale engendre désormais un nivellement des mœurs et des désirs.

Le beau corps n’est pas sans hygiène, l’actualité sanitaire impose un corps plutôt mince. La beauté est également entretenue ou révélée par le vêtement et ses accessoires. Ces signes de distinction indiquent sur quel barreau de l’échelle sociale nous nous trouvons ou dans quel milieu nous évoluons. La jeunesse joue également en faveur de « la sélection naturelle » comme du beau. Bref, le beau ne prête qu’à la norme, au riche, au jeune, au mince comme à ceux en bonne santé.

Comparons un instant ces descriptions aux recherches philologiques de Nietzsche en nous appuyant sur La généalogie de la morale. Notre philosophe expose des filiations étranges entre les mots « bon, beau et riche ». Le droit naturel veut que le riche soit le gardien des vérités religieuses, politiques et esthétiques. Ainsi légitime, le riche règne et organise le territoire de façon à s’enrichir dans tous les sens du terme, de génération en génération. L’enchaînement étymologique est scandaleusement déterministe, puisque le pauvre-moche est d’emblée désigné comme mauvais, stupide et menteur, alors que le beau-riche est par nature intelligent, débonnaire et sympa. Moralité, le déterminisme des apparences est implacable. Amadieu cite Philippe Perrot :

« […] l’indigence, le labeur, les maternités, la maladie, marquent, usent et tordent les corps, les plient, les voutent, les rident précocement, là où l’aisance, l’oisiveté et la santé permettent de les entretenir, de les conserver plus frais, plus lisses et plus droits. Se dépose ou s’imprime ainsi dans les chairs — et jusqu’aux os — le texte de leur histoire, les stigmates de leur origine, les empreintes de leur trajectoire, voire les indices de leur destinée ».

Puis, le sociologue poursuit les analyses philologiques de Nietzsche :

« Les critères esthétiques sont une opération de « distinction » pour ceux qui détiennent, à un moment donné, le pouvoir culturel ou économique. La définition de la beauté est en grande partie une construction sociale. Cette construction aboutit à une opération de classement tout à fait arbitraire des individus. Et le consensus sur la beauté et la laideur renforce à son tour nos normes sociales en accordant tout aux uns et en refusant le minimum aux autres, comme si des qualités ou des défauts s’attachaient réellement aux apparences. Selon la formule de Sappho, nous refusons presque tout aux laids, convaincus que « ce qui est bon est beau ». »

Ce qui nous distingue les uns des autres est une division des corps en deux catégories : l’un tient à un corps désirable ; l’autre, à un corps non désirable. La beauté stigmatise et frustre les uns alors qu’elle offre aux autres une plus-value, un plus-de-jouir narcissique, intellectuel, corporel, sexuel, voire financier. Les conditionnements esthétiques sont solidement ancrés puisqu’ils participent, pour reprendre les mots de Michel Foucault, des « technologies de pouvoir » propres aux gouvernements libéraux. La question n’est pas de réglementer les injustices entre des personnes physiquement avantagées, même si elles sont moins compétentes, et d’autres en apparence plus ordinaires. La question est au contraire d’organiser l’agressivité et de réguler les pulsions sexuelles et morbides de manière plus ou moins coercitive et cohérente, donc, selon un ordre et une esthétique.

Ainsi, plus les personnes sont frustrées et maintenues dans un état de stupeur, plus la mécanique des signes veut qu’elles expriment leur désarroi, leur haine ou leur tristesse — de plus, le dire ou le crier sur les toits ne pallie pas au manque ; protester élargit au contraire l’immonde béance de la frustration. Dans ce cas, que finissent par faire les gens ordinaires, moches et pauvres ? Et bien la logique veut qu’ils déplacent leurs frustrations sur des objets de consommation — c’est tout bonnement une affaire de transfert d’affects passant par le biais des marchandises. En outre, plus les médias renvoient le commun à la laideur, à l’ordinaire, voire à l’ignorance, plus les gens sont susceptibles de se saigner et de consommer afin d’accéder à des simulacres de beauté, de richesse et d’exception — du moins pour ceux dont l’ordinaire est supportable. Bref, le capitalisme a non seulement pour mission de rendre nos existences monnayables, mais par dessus le marché pétrolifère, de nous submerger de marchandises qui auraient pour fin de combler nos manques narcissiques et sexuels.

Vous pourriez me dire que les beaux, riches, bons et authentiques consomment tout autant sinon plus. Il existe toutefois une logique propre à la distinction de classe au sein des objets de consommation. Afin de se dissocier de la plèbe, le nanti est aujourd’hui à la recherche d’un mode d’existence simple, raffiné, dépouillé — et au final protestant. Marie-Haude Caraës, théoricienne du design, m’informait dernièrement sur le poids moyen d’une batterie de cuisine pour une famille ordinaire, celui-ci s’élevant à quatre cents kilos. Pour les classes moyennes, le poids a pour objet de garantir une certaine visibilité de la richesse acquise ; alors que l’aristocratie financière semblent au contraire se délester et investir dans le design compact et ultra-plat, comme dans le voyage incognito et le produit financier imperceptible. Bref, l’ostentation publique n’est plus tendance chez les grands héritiers, excepté si elle contribue à redorer le blason familial sous la forme d’œuvres charitables ou cuturelles.

Citons encore notre auteur :

« Non seulement l’apparence physique suscite des préjugés qui résistent aux faits objectifs, mais les individus se conforment souvent eux-mêmes à l’image qu’on se fait d’eux. Ce processus a son origine dans la plus tendre enfance et s’exerce notamment à l’école […]. Il permet aux individus les plus beaux de développer les qualités qu’on attend d’eux et pénalise souvent les plus laids qui finissent, de guerre lasse, par se conformer au rôle qui leur est attribué. »

Il poursuit dans un autre chapitre :

« Une étude a été menée auprès de groupes d’écoliers âgés de 3 à 9 ans. On a pu constater à cette occasion que les filles mignonnes étaient effectivement douces, réceptives et séductrices tandis que les beaux garçons se révélaient peu agressifs, autonomes et sûrs d’eux. En revanche, les enfants particulièrement laids développaient des comportements déviants. Quelques années plus tard, avec des enfants âgés de 9 à 18 ans, les différences s’étaient creusées. L’assurance des plus mignons s’était développée, mais l’agressivité et l’anxiété des moins beaux s’étaient accrues et leur estime personnelle avait décliné. Pouvait-il en être autrement après tant d’années de traitement discriminatoire et injuste au regard de leurs capacités réelles ? »

Comme le fait remarquer Amadieu, nous ne cessons pas d’être affectés par toutes les manifestations du sensible qui n’ont d’autres fins que désigner un être bon ou mauvais. L’esthétique souscrit aux distinctions sociales et morales ayant pour fonctions d’encadrer l’espace des possibles, donc, de border nos désirs et borner nos capacités. En outre, le jeu des apparences conforte, prolonge et entretient des divisions visibles entre les femmes et les hommes.

De ce point de vue, et au même titre que les stars et les idoles, les normes de beauté représentent une injonction à laquelle se conforment en priorité les femmes. Par conséquent, « être belle » suffit à gâter l’absurdité de la vie comme à combler le vide infini de l’existence. Les représentations très encadrées de la féminité ont effectivement un objectif, celui de fixer les obsessions consommatrices du genre masculin, mais aussi de hiérarchiser les rivalités entre les individus. Les sociétés basées sur l’information, la consommation et les loisirs entretiennent les pulsions sexuelles des hommes les incitant ainsi à rêver de beautés transcendantes et standardisées, qui les aident par la même occasion à choisir des produits « hautement technologiques » adaptés à leur désirs de reconnaissance ; il en est par ailleurs de même pour les femmes et leurs appétits narcissiques, voire sexuels. L’esthétique n’a pas de limite et s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes. Pour exemple, et suite à quelques tests auprès de femmes qui placent en haut de l’échelle les plus beaux spécimens de l’espèce, l’auteur constate :

« Il est apparu que seuls les hommes d’un physique agréable trouvaient grâce aux yeux des femmes interrogées, indépendamment de leur personnalité. Toutefois, cette évidence n’était pas spontanément reconnue. On a alors fait croire à certaines femmes qu’elles étaient reliées à un détecteur de mensonges. Ce subterfuge a permis de se rendre compte que les femmes étaient parfaitement conscientes des raisons réelles qui les avaient poussées à choisir un des hommes proposés. Persuadées d’être reliées à un détecteur de mensonges, elles reconnaissaient avoir été surtout influencées par le physique et non par les traits de la personnalité, [tels l’intelligence, la franchise, l’attention, etc.] En revanche, elle admettaient moins volontiers l’importance de l’apparence lorsqu’il n’y avait pas de détecteur. »

Voilà un cas d’étude qui, s’il en est un, révèle à quel point les femmes sont capables de camoufler l’influence du physique sur leur conscience éclairée. Étrangement, la raison d’être du féminin auraient pour rôle de garantir le maintien de la ‘‘bonne morale’’ consistant à ne pas ‘‘se fier au apparences’’. Ces cas d’études révèlent le contraire et soulignent à quel point les femmes, comme les hommes, sont conformistes et esclaves des apparences.

Dans un premier temps, il s’agit d’opérer un contrôle des bonnes ou des mauvaises apparences afin de sélectionner et de séparer les maîtres des esclaves. Dans un second temps, et de manière plus archaïque, et notamment lorsque les femmes se refusent à avouer leurs goûts conformistes et primitifs, le jeu des apparences a pour rôle de maintenir les pulsions agressives et sexuelles à distance. L’auteur poursuit en fin d’ouvrage :

« On peut se demander pourquoi les femmes seraient plus machiavéliques que les hommes, parvenant à se composer un visage qui leur permet de mentir sans que cela se voit. Plusieurs hypothèses ont été avancées. La première est que les femmes, à la différence des hommes ont à la fois moins de pouvoirs et moins de moyens pour atteindre leurs objectifs autrement. La deuxième hypothèse est qu’elles ont tout simplement l’habitude de jouer avec leur apparence ; le maquillage en particulier peut améliorer les traits, dissimuler des irrégularités, agrandir des yeux, épaissir des lèvres. La coiffure est également plus soignée ou sophistiquée. Or ces pratiques, qui sont admises et encouragées par la société, renforcent l’impression d’honnêteté. Les toutes jeunes filles seraient aussi très rapidement convaincues que leur succès dans la vie repose en grande partie sur leur pouvoir de séduction. Leur sentiment se vérifiant dans la pratique, elles en viendraient à cultiver, à des fins stratégiques, l’artifice et l’art du déguisement. »

Par les biais d’une éducation et d’un savoir-faire orientés, les femmes sont cordialement invitées à voiler leurs pensées et leurs actions, donc, à louvoyer, contourner, camoufler. De ce point de vue, si les femmes décidaient d’abandonner radicalement les figures de l’assujettissement ou du travestissement, les jeux de cache-cache entre les femmes et les hommes tomberaient en désuétude. Le maintien et l’entretien du « masque de beauté » cristallise plusieurs rôles, à la fois sociaux, esthétiques, mais aussi économiques, du moins si l’on additionne tous les produits de la mode féminine quantitativement quatre fois supérieurs à ceux des hommes. En termes d’identité, l’homme a pour mission d’être identique à lui-même, alors que les femmes ont pour rôle d’entretenir un masque à la fois immuable et éphémère, changeant mais toujours captivant au sein même de la diversité et de la variété de la mode féminine. Inutile de dire que la recherche d’une identité qui instruit un statut ferme, un positionnement assuré ou une affirmation tranchée est de ce point de vue plus difficile à incarner pour les femmes que pour les hommes.

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S’il apparait que les deux grandes questions du féminisme tournent autour des ravages symboliques propres à l’idéal de beauté comme au conditionnement matériel et psychique de la maternité, il semble que l’un et l’autre soient de nature différentes. La maternité conditionne la survie de l’espèce, elle instruit un ensemble d’actions se rapportant à l’espace domestique comme la responsabilité des femmes qui se doivent d’assumer le poids de l’enfant en son sens le plus trivial et le plus politique — et politique puisque désignées premières responsables de la bonne ou de la mauvaise éducation des enfants. Et si le féminisme interroge de manière radicale les conditions de vie des mères, c’est qu’il est plus simple d’en faire la critique matérialiste, au sens où toutes les questions traitant de la maternité sont concrètes : qui porte l’enfant ? Qui donne le sein ? Qui change les couches ? Qui fait la vaisselle et le ménage ? Qui va chercher l’enfant à l’école ? Qui lui fait faire ses devoirs ? etc. En revanche, et concernant la beauté, le sujet n’intéresse que peu d’intellectuels ; du moins en France, nous ignorons et considérons le problème tel un sujet d’étude réglé par l’esthétique.

Qu’entendre par masque de beauté ? En premier lieu, et comme l’affirme Amadieu, c’est un étalon, un canon, une norme fabriquée à partir d’un certain nombre de « beaux visages » ; les beaux visages ayant été choisis en relation à des critères de symétrie et d’harmonie plastique. D’après les canons de beauté, dont l’énoncé résonne comme une déclaration de guerre, le dictat de la beauté affiliée à des conduites morales se déploie et impose à chaque femme un masque, une seconde peau, passant autant par la fabrication d’un corps que par le port de « voiles » qui suivent le cours de la mode. Toutefois, le masque de beauté n’est pas un masque au sens strict, raison pour laquelle le maquillage renverra tout de même chaque femme à sa propre singularité malgré l’injonction de se confondre avec un idéal féminin. Comme le dit Yvonne Deslandres dans son ouvrage Le costume, image de l’homme :

« Le premier type peut être qualifié du nom de femme-idole. Il était déjà parfaitement défini dans l’Egypte antique, où la créature de rêve se présente comme inaccessible, le visage immobile et vivement fardé, ce masque artificiel figé sous la perruque ou la coiffure monumentale s’opposant avec une perversité raffinée à un corps indiscrètement révélé par le vêtement collant. Le fait qu’il s’agisse, dans le cas de l’art égyptien, d’une stylisation conventionnelle n’enlève rien, au contraire, à la valeur exemplaire de ce type, dont nous retrouvons des images à toutes les périodes, et dans des accoutrements très divers ; c’est Théodora sur les mosaïques de Ravenne, la plupart des princesses représentées en costume de cour par Velasquez ou par Nattier, les femmes de la cour d’Angleterre au temps de la reine Elisabeth, dont les vêtements semblent découpés dans le métal et la nacre, les patriciennes de Venise aux petites têtes animales sous le pinceau de Véronère et les grandes bourgeoises parisiennes peintes par Renoir ou par Van Dongen. On retrouve partout les mêmes parures brillantes, les mêmes visages immobiles, le regard au loin passant très au-dessus de l’admirateur qui ne peut avoir d’autre rêve que de faire descendre la déesse de son piédestal. La mode ornée qui a régné pendant des siècles est pleinement employée dans ces effigies qui affichent un luxe plus ou moins pesant ; le faste affirme la richesse de l’homme qui a paré comme un reflet de sa puissance le mannequin qui lui appartient. Le type n’a pas disparu, en effet. Le mannequin de couture professionnel ou la cover-girl qui pose pour les photos de magazine ont le plus souvent ce visage immobile, remodelé par un maquillage outrancier qui les métamorphose en leur permet de présenter, impassibles et indifférentes, les vêtements les plus excentriques et les plus déshabillés […]. »

La configuration est similaire pour les hommes, excepté qu’en terme de représentation ils incarnent une « nature visible », la force intérieure se doit d’être manifeste et exposée. L’idéal de la beauté masculine tient principalement aux muscles qui révèlent un ‘‘travail intérieur’’ comme ils verbalisent la puissance et la maîtrise de l’animalité. Le costume de cérémonie et l’uniforme politique ont pour fonction de renforcer ‘‘l’unité du muscle’’ au masculin — même si ceux qui les incarnent sont pour la plupart bedonnants et ordinaires d’apparence. En revanche, et bien que les femmes cultivent leur corps du soir au matin, et montrent ainsi un contrôle impeccable et sans faille, l’effort corporel au féminin est peu visible et s’exprime en surfaces douces, lisses, courbes, veloutées et sans accroc. À cet état des choses, s’ajoutent pour les femmes des filtres vestimentaires et esthétiques — et vestimentaires, mais telle une garde-robe régie par les régimes amincissants ; et esthétiques, mais tel un maquillage minimal consistant en sa version la plus réduite à se passer une « crème de jour » ou un « soin de beauté » pour éviter les « agressions du temps ». Moralité, les femmes sont renvoyées à l’entretien de la surface du corps — attribut de l’homme, le muscle disparaît et l’artifice camoufle le ‘‘travail intérieur’’.

L’auteur reprend la citation d’Oscar Wilde qui qualifie et fixe les mentalités :

« Le visage d’un homme est son autobiographie, celui d’une femme est une pure fiction ».

L’homme s’inscrit dans la réalité, dans les faits et dans l’histoire ; alors que les femmes sont destinées à jouer des personnages de romans. Les hommes représentent le réel et verbalisent le vrai, alors que les femmes falsifient le vrai et fictionnalisent le réel. L’opération est subtile, car il s’agit pour la gente masculine de rester vrai et réel au sein même des apparences. Qu’elle soit entretenue, domestiquée, ou gouvernée, la ‘‘profondeur du muscle’’ et le ‘‘bien-fondé historique’’ ont pour mission d’exposer « la vérité de l’être » au sein même des apparences. A contrario, la gente féminine présente une version du vrai, miroir de la réalité elles incarnent le voile des apparences. Nous retrouvons ici le mythe d’Isis, d’Eve ou d’Hélène (que nous commenterons plus loin), et la manière dont les rôles sont répartis au féminin ou au masculin — l’autre (féminin) incorpore une idéalisation de l’Un à la surface du corps, alors que l’Un (masculin) s’incarne au sein même des « vraies apparences ».

Ce premier état des relations femme-homme en révèle un second. L’enjeu est de taille, puisqu’en s’aliénant au masque de beauté les femmes ont aussi pour mission de voiler la véritable condition des hommes. Qu’il en soit du maquillage girly-girl-rose-glamour ou bien du port de niqab, il s’agit de poser un voile sur l’identité réelle des femmes, de sublimer LA femme et de créer des présences énigmatiques, des visages envoûtants, des regards émerveillés, des postures d’attentes… Toutes les combinaisons visuelles (mode), gestuelles (maintien), olfactives (parfum) sont bonnes pour renforcer la dénégation des hommes. Les femmes-idoles sont des interfaces leur renvoyant un destin plus beau, plus riche et plus élevé ; tels des miroirs leur permettant de révéler physiquement, d’exposer concrètement et d’énoncer visiblement leur ‘‘être idéal et vrai’’ — métaphysique et / ou religieux situé au-delà des apparences. Bien qu’idolâtre dans les faits, le voile des apparences au féminin a une utilité existentielle pour les hommes, en l’occurrence celle d’illustrer la sublimation de leur « être » manifestement bon, vrai et beau. Il reste que le voile des apparences est par définition ambivalent, il expose autant qu’il cache, il montre autant qu’il dissimule, il révèle autant qu’il simule. Par conséquent, le voile des apparences au féminin est aussi porteur d’un mystère qui, matériellement, n’est autre que l’identité propre des femmes. Il reste qu’au regard de l’histoire, les hommes refusent de reconnaître l’identité propre des femmes, excepté si elle passe à l’état de mère. Moralité, les hommes virils considèrent ‘‘l’être-autre’’ des femmes telle une entité invisible ou tel un non-être. Mais pour quelle raison et de quelle façon ?

L’identité visible des femmes et l’identité propre renvoie à une double assignation. L’identité visible est la version qui, au sein des apparences, assure, manifeste, vérifie, voire magnifie la négation de l’identité propre par-delà les apparences. La perception de la vérité idéale et vraie de l’unité masculine située au-delà des apparences et dans un arrière-monde métaphysique, religieux ou idéologique ce fait donc en deux temps. Cette double assignation a un objectif précis : l’incorporation du voile des apparences — impliquant la négation de l’identité propre des femmes — a pour finalité la maîtrise de la procréation. En d’autres termes, la vérité idéale et vraie de l’unité masculine se fixe dans la re-production de l’Un sous la forme d’un enfant mâle.

Imaginons un récit sous cette forme : selon Aristote, le sperme est « l’esprit » qui fertilise les femmes ici envisagées en tant que « matière ». De la même manière, les constats de Manilowski retracent le parcours d’un « enfant-esprit » allant se lover dans le ventre d’une femme. De ce point de vue, il est fort probable que ‘‘l’être-autre’’ des femmes fut mis de coté au profit de « l’enfant » ou de « l’esprit » (créé ou réincarné) destiné à séjourner dans le corps d’une femme. À la vue de l’extraordinaire importance qu’accorde notre espèce à l’enfant mâle, il n’est pas difficile d’envisager des hommes projeter leur ‘‘devenir mâle’’ dans le ventre des femmes. En outre, comme nous l’avons évoqué avec le texte Les religions de la Préhistoire de Leroi-Gourhan, les femmes ont la capacité de se dupliquer elles-mêmes, toutefois pour faire place à un.e autre qu’elles-mêmes. Dans ce cadre, et en regard du peu de légitimité des femmes au cours de l’histoire, le corps des femmes est perçu tel un contenant qui se doit impérativement d’accueillir l’esprit, l’identité et le sang des hommes — les progénitures mâles étant traditionnellement du ‘‘même sang’’ que le père — et finalement d’accepter l’inénarrable désir de duplication des hommes.

La négation de « l’être » propre des femmes consiste d’une part à transférer le désir d’auto-reproduction des hommes  dans le ventre des femmes ; et d’autre part, de faire en sorte que le contrôle du corps (magique et imprévisible) des femmes se manifeste au sein du voile des apparences ou du « masque de beauté ». Ici, on ne peut s’empêcher de penser à la fonction du voile dans la plupart des mariages dits traditionnels. Le voile garantit le passage de la virginité à la maternité, et ce sous l’œil attentif d’un représentant du culte qui lui même confirme la mission du mari autorisé à lever le voile des apparences afin de fertiliser un corps qui se doit de fournir un petit mâle. Les femmes sont victimes d’une double séquestration impliquant la possession de leur ventre et la domination de leur identité propre. La vampirisation est totale. Et les choses sont à ce point si bien faites que si par malheur les femmes pensent par elles-mêmes et se révoltent, c’est parce qu’elles sont habitées par le diable, l’inhumain, l’inconstant ou autres formes de négations morales (donc, déclarées sorcières), juridiques (puisque légalement « imbéciles ») ou esthétiques (parce que non désirables).

Dans une séquence du film Opening Night, John Cassavetes nous parle de vérités incarnées dans deux visages féminins. Planté sur une scène de théâtre, John Cassavetes s’adressant à Gina Rowlands compare le visage lisse, neutre et cruel d’une jeune femme-idole à celui d’une vieille femme. Le visage de la jeune femme représente un masque vide, lointain et sans expression, alors que les rides de la vieille dame révèlent autant le parcours que le poids d’une vie bien remplie. Et Cassavetes fait la promotion du 3e âge qui, dans le texte, permet d’accéder à une certaine forme de vérité existentielle, ce au même titre que les hommes pour qui la question ne se pose pas puisqu’ils incarnent « la vérité de l’Un » a priori dès la naissance. Moralité, chez les femmes le masque tombe et laisse enfin apparaître une existence propre durant l’âge qui représente manifestement l’infertilité.

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Une dernière citation en conclusion :

« Évidemment, nous aimerions mieux que les efforts et les mérites de chacun déterminent l’obtention des diplômes, l’accès aux emplois et le déroulement des carrières. Dans une société démocratique, nous souhaiterions que la motivation permette à tout le monde de s’en sortir. Même si nous savons au fond de nous-mêmes qu’il n’en est rien, même si nous nous doutons que l’un des régulateurs de la vie sociale, qui va décider de la réussite, de la fortune ou de la gloire a un fondement arbitraire et, pour tout dire, assez primitif, il peut paraître inutilement blessant de souligner combien les individus les plus laids cumulent les handicaps dans la vie ».

Cette dernière phrase surligne la violence implicite basée sur un jugement esthétique qui parvient à organiser l’empire esthétique humain en regard du beau, du riche, du jeune et du blanc opposé au laid, au pauvre, au vieux et au basané. Le déterminisme des apparences est irréversible. Une influence antérieure conditionne cependant ce phénomène, notamment celle du genre féminin et masculin qui prédétermine les relations entre les femmes et les hommes. La répartition des rôles et des tâches entre le féminin et le masculin délimite des territoires distinguant d’emblée le non-être de l’être, le mal du bien, le faux du vrai, le laid du beau, etc. Toutefois, l’ambivalence du voile des apparences comme celle du voile de la connaissance instruit la répulsion autant que l’attirance, la confusion autant que le discernement, la discorde autant que l’harmonie… Poursuivons avec Mona Chollet.