25 septembre 2020

4.9 FÉMINISMES ET PORNOGRAPHIE

Par Sammy Engramer

David Courbet, 2017

En poursuivant l’objet d’étude de David Courbet, il apparaît que la lutte féministe en son expression la plus radicale fédère un ensemble de revendications consistant à libérer le corps des femmes du joug de la domination masculine. La libération s’inscrit dans une courte séquence historique, elle cristallise cependant une perspective restée ancrée dans les esprits de nombreux héritiers du féminisme. Des disputes naissent toutefois concernant les vertueuses épines du Christ qui déchirent l’esprit du mouvement :

« Le féminisme radical, voulant pourtant former un groupe homogène, ne fut pas, et ce depuis ses origines, exempt de contestations internes, signe de la difficulté à vouloir englober tous les courants sous une même bannière. Le débat sur la prostitution, entamé aux États-Unis dès le début des années 1970, montre une désolidarisation des féministes radicales, qui se définiront comme abolitionnistes, vis-à-vis des travailleuses du sexe étant donné que dans leur acception, les femmes ne peuvent pas monnayer leur corps, symbole du paradigme de l’oppression patriarcale. Une conception moraliste sous-tend leur réflexion dans la mesure où la sexualité se veut libre mais ne peut se concevoir que dans une relation amoureuse. Pour elles, le physique et l’affectif ne sont pas dissociables : « la prostitution pervertit la sexualité en la détournant de son sens » [l’auteur cite ici Claudine Legardinier]. »

L’option concerne la dégradation de l’image comme du corps de la femme, ainsi que le mauvais traitement des femmes durant les tournages de films X. Par conséquent, les abolitionnistes comme Andréa Dworkin voient dans la pornographie une initiation à la violence ainsi qu’une incitation au viol. Le débat traverse les années 1970 et se confronte à l’orée des années 1990 aux féministes pro-sexe de la troisième vague qui désirent inventer une pornographie destinée à la sexualité féminine. La pornographie est dans ce cas libératrice, pédagogique, émancipatrice, non-violente et sans ambiguïté sur la nature des scènes pornographiques. En outre, le film pornographique féministe se veut artistique, ainsi qu’un lieu d’expérimentation de toutes les sexualités, tout autant qu’un champ d’expression critiquant les clichés de la domination masculine. L’auteur s’appuie sur les propos d’Ovidie :

« Le combat des pro-sexe consiste dès lors à briser les tabous d’une société conservatrice et traditionnelle qui impose à coups d’injonctions des relations sexuelles standardisées sous un prisme moraliste : amour et sexe peuvent et doivent être dissociés. Le plaisir sexuel doit être considéré comme un élément sain et bénéfique à l’épanouissement de l’être humain, néanmoins « on peut ne jamais rencontrer l’amour. Faut-il pour autant se priver de sexe ? »

Comme le signale David Courbet, le débat relève « d’un combat commun, celui de promouvoir les intérêts mais aussi les droits des femmes au sein de la société. » La production de films pornographiques pro-sexe vise un horizon adamique, un lieu utopique où le féminin et le masculin explosent en une multitude d’identités indifférenciées ; ainsi, la jouissance sexuelle expose toutes les sexualités et les projections fantasmatiques — dont le B.D.S.M. est un des ultimes représentants.

Si le féminisme pro-sexe a une réelle portée en terme d’émancipation et de libération des corps et des esprits, il se confronte comme le note l’auteur au poids des valeurs patriarcales fixées dans les mentalités qui ne cessent d’écraser les projets politiques, ou qui profitent de l’essor du genre pro-sexe pour conquérir de nouveaux marchés — notamment si l’on se réfère à l’interview de Grégory Dorcel à la fin du livre. Là encore, l’effort intellectuel et l’action militante sont en prise avec l’économie des rapports de force ayant pour fin d’absorber toutes les propositions envisagées comme rentables. Par conséquent, et si l’on observe les actes pro-sexe à la loupe du matérialisme, il apparaît que la vocation des pensées radicales est de se diluer dans le mainstream afin d’y opérer des changements sensibles, tout en renforçant les oppressions sociales. Moralité, plus de liberté sexuelle doit engager plus de rendement au travail.

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Les lois sur la diffusion pornographique représentent un surmoi social qui instaure une ligne de démarcation, une frontière qui trace les limites du « divertissement pour adultes », et où s’arrête le territoire conforme, convenu et surtout public des valeurs positives masculines. À partir du moment où les hommes virils sortent de l’enclos public et s’installent dans l’espace fantasmatique de la pornographie, ils activent les figures féminines de l’assujettissement, de l’asservissement, de l’avilissement, de la soumission, du masochisme et de la dépossession de soi. Dans le contexte fantasmatique que propose le discours porno-capitaliste, plus les corps féminisés sont soumis et dépossédés, plus les valeurs négatives féminines sont exposées et verbalement énoncées. Là encore, il s’agit bien d’une relation au symbolique, à la représentation / énonciation négative que représente le féminin, qu’il soit incarné par un homme, une femme ou un enfant.

Le plus étonnant est la rationalisation des fantasmes masculins qui, par le biais des thématiques pornos, révèle l’effort de fixer l’imaginaire sur un objet de désir en particulier. Les listes sont impressionnantes et offrent un état de tout ce qui est possible en terme de pratique sexuelle : des « lesbiennes » aux « blondes » en passant par « les gros seins », « les MILF », « les poilues », « les moustachues », etc. Le principe consiste à verbaliser les horizons de la jouissance. Nommer et délimiter des pulsions (partielles et morcelées) permet d’objectiver les sujets / acteurs au même titre que des marchandises. De ce point de vue, il n’est pas totalement irréaliste de comparer les mécanismes de la pornographie au Fétichisme de la marchandise (Karl Marx, Le Capital, Chap.4). Le fétichisme marchand consiste à générer le désir d’objet (publicité et propagande) incarné par un objet de désir (hypothétique marchandise occultant le « manque à être ») contenant l’objet du désir (rétroaction logologique ou « objet a »).

La création du désir érotomane (désir d’objet) consiste en premier lieu à dépasser l’économie normative qu’instaure le nomos (le droit, la loi) afin de souscrire à l’économie fantasmatique qui, elle, ne demande qu’à transgresser toutes les valeurs. Il est cependant impossible de transgresser toutes les valeurs d’un coup. Il faut une porte d’entrée, un point de départ, un repère dans l’étendue du fantasme (représentant du désir). Il est nécessaire de fétichiser la libido sous la forme d’un objet de désir, et telle une entité fictionnelle sur laquelle se fixe les « pulsions partielles » (Freud). Le principe consiste à créer un environnement objectal illustrant un territoire où la transgression est autorisée. C’est seulement lorsque le territoire est délimité et nommé que l’imaginaire du sujet en prise avec la pulsion sexuelle peut franchir un seuil et s’installer dans l’économie fantasmatique de la pornographie, donc librement transgresser les valeurs positives masculines consensuelles et encadrées qui structurent l’espace public. Au même titre que le fétichisme de la marchandise, le fétichisme du désir contribue à nommer (rationaliser) les fantasmes masculins afin de canaliser (objectiver) les pulsions partielles, voire la « jouissance morcelée » sous un mode masturbatoire.

J’emprunte ici au vocabulaire de la psychanalyse dont le prime objet est l’étude de la sexualité dans tout ses états. La psychanalyse travaille sur « l’impasse sexuel » et sur la déflagration (individuelle et sociale) qu’elle provoque hors reproduction. Pour notre espèce, le sexuel est chevillé à la parole et au langage. Le sexuel traverse les revendications éco-féministes et le discours porno-capitaliste sans que ni l’un ni l’autre trouve des solutions empêchant les dominations issues de la libido qui, en tant qu’énergie primordiale, se moque royalement de la morale, de la bienveillance ou de la parité. La pornographie met à nu les rêves et les cauchemars de l’inconscient. Ces rêves et ces cauchemars passent nécessairement par des représentations verbales qui stimulent radicalement l’imaginaire et le fantasme propre à la fabrication d’images pornographiques ou érotiques. Ainsi, le coït humain est enchevêtré à l’excitation sexuelle sous toutes ses formes, du bas résille à la cravache en passant par les couches-culottes pour certain·e·s. Le scénario ou la théâtralisation engendre une scène qui met en perspective l’horizon de la toute jouissance — jouissance toutefois accessible que de manière partielle et morcelée.

Jean-Claude Milner enrichit notre proposition dans l’ouvrage collectif Sexualités en travaux :

« L’entrée en possession par l’achat est censée rétablir le lien d’une matière nue aux qualités qui lui sont supposées. Dans la plupart des cas, l’adéquation espérée ne se confirme pas entièrement. Le plaisir sexuel n’échappe à la règle. La pornographie, bien entendu, vient à l’esprit, ainsi que la masturbation généralisée dans la société capitaliste, qu’elle implique un seul, deux ou un nombre illimité d’acolytes. Mais la même faille apparaît dans la rencontre la plus ordinaire. Le corps de l’un n’adresse à la perception de l’autre corps que des simulacres ; à cet égard, la théorie épicurienne de la perception demeure valide. Elle s’accorde aisément à la version séparative de la forme-marchandise. Le plaisir sexuel, quoique rendu possible par le modèle de l’usage, risque incessamment de s’abîmer dans la faille qu’y ouvre la saisie de l’usage par la forme-marchandise. »

Il n’existe pas de pornographie sans les médiums analogiques ou numériques qui la représentent : le judas optique, la cabine de strip-tease, le dessin, la peinture, la photographie, le cinéma, la vidéo. Bien que simple représentation visuelle et auditive, la pornographie veut se tenir au plus près de la pulsion sexuelle et de l’incontinence du désir. Par comparaison, le cinéma, la série télévisée, le documentaire ou le reportage représentent la réalité. Les objets et les contenus passent par le filtre de la médiation symbolique, par une histoire ou une narration qui, par ailleurs, s’arrange pour suggérer / couper les scènes sexuelles dont le but, contrairement à la pornographie, est justement d’organiser les représentations basées sur le nomos (droit, loi), d’énoncer le bien et mal, le vrai et le faux, le beau et le laid en circulation dans l’espace public qui, par principe, influence, instruit et rythme en cadence l’antre domestique. Par ailleurs, et dans le cadre des productions cinématographiques, peu de films ne parviennent à superposer un environnement psychique basé sur le nomos et l’économie fantasmatique de la pornographie.

Dans son documentaire Rhabillage, Ovidie se plaint des amateurs-pornographes qui ne font pas la différence entre le spectacle qu’offre la pornographie et « la vraie vie des actrices porno ». En outre, et contrairement aux anciens hardeurs félicités comme des héros pour leurs exploits sexuels, les actrices sont systématiquement rejetées et jugées négativement au sein de l’espace public. Les anciennes hardeuses subissent les effets de la société capitalo-porno-pharmaco-patriarcale, ce pour emprunter le vocabulaire Paul B. Preciado. Ce genre de stigmate qualifie une des manières dont le féminin est dépositaire des valeurs négatives ; et instruit d’emblée les façons dont les femmes se doivent de masquer (voiler, dissimuler, maquiller) ces valeurs au sein de l’espace public.

La réponse du féminisme pro-sexe, par exemple avec la cinéaste Maria Beatty, est d’engager la pornographie féministe dans le B.D.S.M. (Bondage, Soumission, Domination, Sadomasochisme). Dans ce type de production, le plaisir sexuel ne se désolidarise jamais d’une verbalisation de la domination et de la soumission — telle une critique de l’étendue des dominations digérée et assimilée sous la forme d’une esthétique B.D.S.M. glamour. Notons au passage que le B.D.S.M. théâtralise la domination et la soumission en y mêlant la sublimation esthétique et la subversion politique, telle une érotisation de la souffrance dont le nom est l’algolagnie. De ce point de vue, ce type de films pro-sexe renvoie à une politique de la domination et de la soumission au sein de l’économie fantasmatique a priori réservée à la transgression masculine — dont l’objet est d’exposer les figures de l’avilissement, de la déchéance, de la dégradation, de la souillure et de l’impureté.

Dans le cadre très formaté de la pornographie les rapports de force entre le féminin et le masculin s’engage corporellement. La pornographie incarne un petit théâtre où s’exposent brutes les pulsions de l’inconscient social de la société humaine qui, derrière le masque de la convention et de la bienséance, veut dominer, soumettre, exploiter.

Dans Sexualités en travaux, Jean-Claude Milner nous éclaire sur l’usage des corps :

«  Dans le second cas, l’analyse change du tout au tout. De nos jours, l’opinion incline de plus en plus à penser que l’inégalité est inséparable de l’acte sexuel en soi, serait-il librement consenti. Mais elle ajoute que certain êtres parlants sont d’avance voués à occuper la position du plus faible : femmes par rapport aux hommes, enfants par rapport aux adultes, socialement ou physiquement faible par rapport aux forts. Là se découvrait donc un secret permanent et terrible de la survie de l’espèce : les exigences de cette dernière risque de contredire, immanquablement, les droits des êtres parlants. Tout se passe comme s’il avait fallu un cas de contrainte particulièrement criant pour révéler ce qu’il en est, non pas de la contrainte sociale, mais bien du coït en tant que tel. Weinstein n’est pas exceptionnel, il met à nu la règle générale. »

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Qu’elle soit simulation de la jouissance animale ou captation d’une réalité animale, la pornographie fixe des « jouissances morcelées » nous renvoyant aux « pulsions partielles ». Dispositif scopophile et verbalisation du corps morcelé, elle passe par le symbolique et la segmentation qu’opère l’inconscient lui-même. Si le symbolique conditionne la taxinomie pornographique, il n’y a aucune raison pour que la pornographie ne s’immisce pas à son tour dans le symbolique et transpire par tous les pores de la société. La pornographie colonise les productions de l’imaginaire et influence d’une manière ou d’une autre les dires, les fictions culturelles ou les productions publicitaires. L’acte sexuel en tire plus ou moins profit en regard des jeux érotiques mêlés aux promotions de l’industrie de la mode.

La pornographie montre l’autre côté du miroir, elle re-présente la pulsion sexuelle en acte tout autant que l’étendue des dominations à l’état brut. Dans le registre de la puissance de prédation qui conditionne irréductiblement notre espèce, le plaisir corporelle et la dégradation morale font bon ménage. Dans son ensemble la pornographie exprime le même état de jouissance que peut avoir un animal lorsqu’il domine sa proie ; la proie expose à son tour son abandon et s’ouvre à la jouissance de la soumission, de l’exploitation, de la mort ou de la « petite mort » (G. Bataille). La pornographie expose la violence des rapports sociaux, économiques, politiques, religieux, culturels, ethniques. Raison pour laquelle elle est insoutenable dans l’espace public. Quant au B.D.S.M., par définition contractualisé, il sublime la soumission consentie. Le B.D.S.M. est l’expression sur-conscientisée du rapport sexuel humain, il transcende le simple coït animal comme il théâtralise le drame de la soumission et de la dégradation.

La jouissance corporelle instruit à un moment ou un autre une coupe (orgasme/éjaculation) qui demande un temps de réadaptation physique, alors que l’imaginaire et le fantasme enchevêtré à l’incontinence du désir instruit en continue l’horizon de la jouissance — entre un match de foot et un rendez-vous professionnel. En tant que telle, l’activité sexuelle est limitée par l’activité des corps, d’où, par ailleurs, l’inénarrable déception des hystériques. Même avec des contorsionnistes ou des marathoniens du sexe, le plaisir sexuel finit par épuiser les corps. En revanche, la jouissance fantasmée enchevêtrée à la pulsion est infinie. Raison pour laquelle la jouissance hystérique, toujours déplacée, jamais atteinte ni satisfaite, est une des formes les plus abouties de la jouissance humaine, tout au moins au titre d’une extase masochiste.