24 septembre 2020

4.10 FICTION ANTHROPOLOGIQUE

Par Sammy Engramer

« L’homme s’autorise de l’idée hégélienne selon laquelle le citoyen acquiert sa dignité éthique en se transcendant vers l’universel : en tant qu’individu singulier il a droit au désir, au plaisir. Ses rapports avec la femme se situent donc dans une région contingente où la morale ne s’applique plus, où les conduites sont indifférentes. Avec les autres hommes, il a des relations où des valeurs sont engagées ; il est une liberté affrontant d’autres libertés selon les lois que tous universellement reconnaissent ; mais auprès de la femme — elle a été inventée à ce dessein — il cesse d’assumer son existence, il s’abandonne au mirage de l’ensoi, il se situe sur un plan inauthentique ; il se montre tyrannique, sadique, violent, ou puéril, masochiste, plaintif ; il essaie de satisfaire ses obsessions, ses manies ; il se « détend », il se « relâche » au nom des droits qu’il a acquis dans sa vie publique. »
Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir, 1949.

Provoqué et alimenté par The Summer of Love aux États-Unis et Mai 68 en France, le traumatisme hédoniste qui suivit les années 1967-68 met en scène un mouvement global inspiré par plusieurs disciplines comme le féminisme, la psychanalyse, la sociologie, l’ethnologie, l’éthologie et le matérialisme historique. Résumons rapidement les enjeux qui traversent ces disciplines.

Avec son ouvrage Sur l’origine des espèces, Charles Darwin démontre l’évolution progressive et laborieuse des objets de la nature dans toute sa complexité. Il pose les bases qui ne cessent jusqu’à ce jour d’être éprouvées et en partie confirmées. Une citation tirée du livre Sur l’origine des espèces illustre les jeux du hasard plutôt qu’un ordre basé sur la nécessité :

« Enfin, plus d’un auteur s’est demandé pourquoi, chez certains animaux plus que chez certains autres, le pouvoir mental a acquis un plus haut degré de développement, alors que ce développement serait avantageux pour tous. Pourquoi les singes n’ont- ils pas acquis les aptitudes intellectuelles de l’homme ? On pourrait indiquer des causes diverses ; mais il est inutile de les exposer, car ce sont de simples conjectures ; d’ailleurs, nous ne pouvons pas apprécier leur probabilité relative. »

L’économie de marché est disséquée par Karl Marx. Nos modes d’existence sont désormais soumis à des méthodes de production et de reproduction qui transforme 99 % de l’humanité en objets-marchandises ou en machines-outils. Karl Marx annonce l’ère de l’homo-œconomicus au service de la gestion des ressources et des territoires. Les innovations des sciences appliquées tout autant que les créations juridiques et esthétiques sont soumises au pouvoir de l’argent, au capital et à l’investissement. La valeur ajoutée motivant la division du travail devient le fer de lance des échanges économiques, politiques, culturels, etc. Conditionnées par l’accumulation, les relations humaines sont et encadrées par la contrainte sociale et la domination psychique — dont l’objectif est d’organiser, de réguler, de discipliner les pulsions sexuelles et morbides (voire de les annihiler dans le cas des excisions) ; et simultanément, de rentabiliser et d’exacerber les visées cupides et prédatrices.

Avec sa thèse inaugurale Le suicide, Émile Durkheim (père de la sociologie) donne forme à une méthode d’analyse horizontale s’appuyant sur une collecte de faits dans différents lieux et durant une certaine période. Définissant le suicide comme un fait social, il inverse les rapports de domination. Ce n’est plus un seul et unique individu pris dans les torpeurs des échecs personnels qui, conscient de sa faiblesse ou de son manque de courage, met fin à ses jours. Durkheim démontre qu’il existe en amont un processus enchevêtré à l’organisation politique, sociale, économique, religieuse, culturelle, ethnique qui pousse l’individu à se suicider. Les régimes de récompense et de contrainte, de domination et de soumission ainsi exposés permettent à Durkheim de proposer d’autres formes d’organisations sociales susceptibles de réduire les maux de la société. L’évolution des sciences sociales a permis de raffiner les pratiques jusqu’à, par exemple, la création de l’ethnométhodologie par Harold Garfinkel.

Inventeur de la psychanalyse, Sigmund Freud joue sur deux tableaux. D’une part, il expose l’infrastructure psychique de la société occidentale en s’appuyant sur l’inconscient ; d’autre part, il met en place un corpus sur la base d’études cliniques et dans le cadre d’un dispositif spécifique (la cure). L’ordre moral est intégré de manière individuelle par tout à chacun, l’interprétation des régimes de récompense ou de contrainte, de domination ou de soumission n’est pas seulement socio-politique, elle est aussi mentale (surmoi, idéal du moi). La libération des sujets dépend de techniques d’analyses et de pratiques adaptées et propres à questionner le roman familial — du moins dans le cadre des névroses et lorsque le sujet en question est en capacité d’être à l’écoute. Pour les cas plus critiques propres à la psychose, à la démence ou à l’autisme les sujets sont hospitalisés. L’étude de la sexualité humaine en ses aspect psychiques et culturels ont contribué au décloisonnement progressif des mentalités, renvoyant ainsi les interdits et les présupposés moraux aux cadres de l’organisation familiale et sociale encadrant, par définition, les pulsions sexuelles et morbides.

Au XIXe siècle, la première vague féministe est politique. En compagnie des Suffragettes, l’objectif est d’accéder au droit de vote, à l’éducation des femmes, ainsi qu’à des activités professionnelles jusque-là réservées aux hommes. Si le premier mouvement se focalise sur les droits des femmes, il ne remet pas directement en cause le rôle des femmes socialement engagées dans l’éducation des enfants et l’entretien du foyer domestique. Dans les années 1950 et 60, la seconde vague questionne les aspects sourds et normatifs qui conditionnent les femmes ; ainsi les valeurs positives (publiques et sociales) et négatives (privées et domestiques) sont mises sur le bloc opératoire de la pensée — notamment avec Simone de Beauvoir et Le Deuxième Sexe. Poursuivant les logiques de déconstruction se rapportant au genre féminin-masculin, la troisième vague débute dans les années 1980 aux États-Unis et élargit le débat à toutes les minorités soumises à la domination masculine, par définition blanche et coloniale. Bien entendu, nous pourrions remonter jusqu’à Christine de Pisan, Olympe de Gouges ou Louise Michel concernant la naissance du féminisme, ce sont toutefois des cas individuels et non des mouvements collectifs.

Comme nous l’avons vu avec Michel Foucault dans la série de textes intitulée Métaphysique d’un genre, l’ethnologie, cousine de l’anthropologie comme de la primatologie, a également critiqué les modes d’existence occidentaux. Claude Lévi-Strauss dessine les contours du structuralisme consistant à délimiter un territoire à partir duquel il analyse les fondements qui qui innervent la politique, le social, l’économie, la religion, la culture. Les échanges ou les alliances familiales, les rituels à la fois religieux et magiques, ainsi que les lois du clan ou de la tribu, le cycle des saisons et le climat, les espaces communs et privés dessinent une trame, un sous-bassement indiquant des structures à la fois élémentaires et complexes qui déterminent des actions sous couvert des pratiques religieuses et des traditions ethniques. Là encore, des ethnologues parviennent à raffiner les méthodes, comme Françoise Héritier qui expose la prévalence des dominations masculines, et oppose ce que je nomme les valeurs négatives féminines aux valeurs positives masculines.

Enfin, il reste l’étendue des sciences et des technologies qui encadre l’exploitation des énergies (fossiles, solaires, etc) et influence de manière impérieuse tous nos comportements. Les applications de la science sont en grande partie techniques, elles participent de l’économie des rapports de force et instruisent toutes les activités humaines. L’essence de la technique fut réévaluée à l’aune de la culture savante en compagnie de Georges Simondon et de son livre Du mode d’existence des objets techniques. Etc.

L’ensemble des avancées intellectuelles sus-nommées ont à mes yeux largement contribué à engendrer Le mouvement de libération sexuelle de la fin des années 1960. Avec son lot d’hyppies-nudistes-chèvres, nous assistons à un retour à la tradition adamique, tel un nouvel horizon inspiré des chrétiens primitifs. Jésus-Christ Superstar s’expose nu, sexué et sous L.S.D. La jeunesse d’après-guerre issue du Baby-boom a soif d’idéologie communiste et maoïste, de révolution sexuelle et féministe, de retour à la nature bucolique et animale, mais aussi de plaisirs chimiques, de gadgets technologiques, de rock n’roll débridé et de films d’horreur criards. Sur le moment, les manifestations culturelles et révolutionnaires touchent assez peu les masses laborieuses. En France, la jeunesse dorée et bien pourvue dont le capital culturel est à la hauteur de toutes les ambitions politiques se jette corps et âmes dans le vortex de la révolution culturelle de Mai 1968 — par ailleurs avortée en quelques semaines. Malgré sa courte durée, l’impact fut décisif. Il résonne de nos jours sous la forme de l’individualisme hédoniste, excluant néanmoins ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’y participer. Enfin, les entrepreneurs du sexe ayant saisi la balle au rebond participent au mouvement général a priori émancipateur — jusqu’à bâtir des empires sous la forme d’obscures multinationales.

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Si la propriété découle du désir de dominer— engendrant le droit de posséder — elle demeure néanmoins une invention humaine passant par l’élaboration d’un contrat se référant à un moment ou à un autre à la création de valeur. Dans nos sociétés marchandes, posséder de la valeur sous la forme de biens est le moyen de dominer.

Le chimpanzé domine un territoire mais il ne le possède pas au même titre qu’un propriétaire terrien. Les questions relatives à l’espace public et à la propriété privée n’ont aucun sens pour nos primates. Le chimpanzé n’investit qu’une strate du territoire qu’il domine, alors que l’homme parvient à exploiter toutes les strates de la biodiversité. L’espèce humaine fonde ses pouvoirs sur la segmentation et le partage des ressources, l’ensemble des assignations et des annexions renforçant l’étendue des dominations sur la faune et la flore autant que sur nos propres congénères. La combinaison entre des régimes de possession et de domination a permis d’engendrer deux unités spatiales problématiques, l’une étant réservée tant aux femmes qu’aux hommes : l’espace privé, notamment domestique et par définition privatif ; l’autre étant l’espace public réservé aux figures de la masculinité (femmes ou hommes) et consacré aux luttes de prestige politiques, sociales, économiques, religieuses, culturelles, ethniques.

La répartition se fonde sur des valeurs positives masculines et des valeurs négatives féminines. Ces valeurs vont non seulement organiser la place des corps dits masculins ou désignés féminins au sein de l’espace public, mais elles vont de surcroît impliquer de quelle manière les corps doivent apparaître, paraître et parader ; le tout ayant pour fonction d’opérer un contrôle sur le comportement des corps aliénés à la masculinisation ou soumis à la féminisation. Dans le domaine public, le jeu des apparences est cruciale, il tisse les relations entre le sexe, le genre et la sexualité, comme il renforce les distinctions entre le sexe, la race et la classe. C’est la raison pour laquelle un homme s’habillant en femme dans l’espace public produit encore un malaise, car ce n’est pas seulement une sympathique et joyeuse inversion du genre dont il s’agit, mais bien d’un acte qui, au sein même des apparences, sape les principes de la société patriarcale qui fonde son discours sur l’unité du visible au masculin soumise à des transgressions / réalisations, à des dépassements / incarnations et à des mutations / représentations selon un certain ordre. Tout est enchevêtré, jusqu’aux unités spatiales privées et publiques qui révèlent des formes de possession ou des états de la domination. Selon l’environnement, le décor, le contexte et la situation nous adaptons nos manières d’être et réglons nos comportements ; vient ensuite l’apparence à laquelle nous nous conformons.

Épilogue

Depuis soixante ans, le féminisme critique et intègre en toute conscience les valeurs positives masculines. La distribution des rôles, la répartition des tâches, la parité femme-homme, la distinction sociale aussi, devraient s’équilibrer sur la base d’une transvaluation — tel un un partage des valeurs de part et d’autres, telle une dissolution pure et simple des valeurs positives masculines et des valeurs négatives féminines. Il reste que la structure initiale qui nous invite à interagir entre sapiens est indépassable. La segmentation, l’aliénation et la monopolisation qu’instruit le symbolique est un mouvement qui, au cœur d’une opposition binaire, fait société.

Selon l’épistémologie féministe et les visées matérialistes, il est entendu que les rapports de force peuvent à tout moment s’inverser ou se compléter. Il est naïf de croire que la rivalité, les luttes de prestige, le désir de dominer, de soumettre, d’exploiter, d’opprimer, de posséder — donc JOUIR DE TOUS LES DROITS — se réfère à tel sexe ou à tel genre, à une classe déterminée ou à une identité racisée. Les femmes et les minorités — selon le mouvement d’émancipation qu’instaure Hegel entre l’esclave et le maître — ont la capacité d’organiser des pouvoirs, d’articuler des savoirs, d’engendrer des stratégies, de créer des valeurs comme de monopoliser des biens, donc d’incarner dignement des prédateurs / coopérateurs / colonisateurs d’exceptions.