24 septembre 2020

4.11 LES QUATRE CONCEPTS FONDAMENTAUX DU PATRIARCAT

Par Sammy Engramer

Annexe
(article édité dans La Revue Laura n°24, mars 2018)

« Une inversion fondamentale entre les sexes est perçue sans être clairement énoncée sous la forme suivante : la femme agit toujours à l’envers de l’homme. C’est là le scandale primaire. Dans aucune société on ne parvient à faire en sorte qu’hommes et femmes agissent de façon totalement parallèle ou symétrique. Au début est donc la binarité, puis tout est distribué en deux, et affecté à un sexe ou à l’autre, selon deux pôles qui sont aménagés comme s’ils étaient opposés. »
Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Françoise Héritier, 1996.

LA VIOLENCE

Durant l’une de ses conférences, et s’inspirant de la nécropolitique(1) de Michel Foucault, Paul Preciado indique que la masculinité incarne le droit de donner la mort. L’histoire dans son ensemble présente des hommes en charge d’engendrer la violence, dont l’une des conséquences est la mise à mort. Les choses ainsi posées illustrent les rôles respectifs et originels du masculin et du féminin. C’est la raison pour laquelle, à l’opposé des contraintes viriles, les femmes auraient pour mission de donner la vie.

La violence n’est pas exactement une question de force, de vitalité ou d’énergie, mais plutôt d’impact, de vitesse et de rupture. En son origine, la violence se rapporte à la vitesse d’une exécution capitale — bien que l’humanisation de la violence puisse se rapporter au sadisme(2) ou au masochisme(3) dont l’exercice s’inscrit dans une durée. De la vitesse de l’impact dépend l’issue de la bataille ou l’efficacité du coup, de l’agression, de la surprise ; impact participant d’une stratégie comme d’une lecture des traces permettant de capturer une proie(4). Pour les hommes ancrés dans nos sociétés civiles, la violence et la vitesse incarne la souveraineté masculine et la puissance prédatrice à l’égard de ceux qui ne seront pas assez rapide pour marquer des points, prendre la place d’un collègue de travail, ou capter l’attention d’une femme. À l’origine, la violence humaine a pour fonction d’écarter les faibles comme les concurrents envisagés tels une race inférieure indigne de se reproduire.

S’il existe une culture de la masculinité qui élève la violence en principe, notons que la violence est aussi partagée par les femmes (ou les trans/travesties) qui intègrent et se forment aux « valeurs positives masculines ». L’angélisme des femmes est une construction culturelle au même titre que l’agressivité des hommes(5). Si l’on imagine que les femmes sont par nature non-violentes, nous tombons au cœur d’un essentialisme stérile qui joue le jeu de l’idéologie patriarcale dont l’objet, au même titre que le capitalisme, est de créer des groupes antagonistes, et au final, d’isoler et de précariser les individus en les forçant à monnayer leur existence — soi-disant déterminée par un tempérament masculin ou féminin fixe et permanent.

D’un autre coté, le patriarcat s’appuie sur les morphologies animales qui, au regard des chimies et des hormones composant les corps mâles et femelles, distribuent des objectifs sexuellement déterminés autant que des caractères figés en une essence masculine ou féminine. La culture patriarcale exacerbe et renforce ces aspects dans le cadre d’une dialectique binaire en termes d’action, de temps et de lieu. Ainsi, la vitesse d’exécution de la violence (donner la mort) se destine à une action extérieure, la plupart du temps à découvert ; alors que le temps de gestation (donner la vie) est le produit d’une action intérieure, contenue dans les limites d’un espace domestique. Par extension, les cultures mêlées aux technologies ont fini par encadrer la violence et contrôler la maternité dans des espaces réservés — du stade de foot aux maternités. Il reste que « la vitesse d’exécution de la violence » est partout présente. Par exemple, et au sein des usines et des entreprises, une majorité d’hommes et de femmes se trouvent confrontés à des régimes de management agressifs qui instruisent, justement, la mise en place de « vitesse d’exécution ». Ou bien, les guerres contemporaines usant de raid-éclair, de frappes chirurgicales visant les connexions névralgiques et les infrastructures, tout comme l’hyper-mobilité des troupes ou l’invisibilité des snipers. Bref, la segmentation, le camouflage et la rapidité sont les maîtres mots des prédateurs d’excellence.

La violence fut de tout temps envisagée comme l’aboutissement d’un apprentissage viril et masculin. Le sang du combat sacré et vénéré(6) aboutit à la parade militaire et à l’emphase politique. La mort est envisagée comme le signe d’une ultime communion (martyre), le meurtre est une passion aveugle (crime passionnel ou ethnique). Bref, la vitesse alliée à la force est une condition propre à la survie de notre espèce. Les exemples sont légions et concernent toutes les cultures / civilisations sans exception. Il reste que « le droit de donner la mort » n’est pas une mince affaire. Le droit de tuer et d’user de violence est par définition motivé par un objectif et une destination. Les hommes transgressent toutes les limites et jouissent impunément du meurtre si la conquête d’un territoire se mêle au prestige du vainqueur comme au désir d’accéder au divin. Même si la cause est absurde, donc injuste, l’homme viril assassine les vieillards et les enfants pour une cause, une idée, un ordre donné, comme il émascule les perdants, et s’autorise à violer les femmes des territoires conquis afin qu’un nouveau sillon patrilinéaire prenne vie. Si toutes les luttes guerrières n’ont pas cessé d’occuper les esprits jusqu’à la fin de la Renaissance c’est en raison des trahisons et des suspicions qui ont incarné de « bonnes raisons » pour engager la guerre. Par ailleurs, la relation entre la violence des hommes et le destin maternel des femmes a forgé les couronnes et anobli les lignées de toutes les cultures et civilisations.

Bien que la violence aveugle fasse corps avec notre espèce, nous sommes désormais capables avec l’ensemble des sciences humaines — de la primatologie à la psychanalyse en passant par la sociologie et l’anthropologie — d’en comprendre les causes. Ainsi, la recherche des origines invite notre espèce à canaliser et réduire la violence par divers stratagèmes sportifs et commerciaux — tout en tenant responsable l’homme viril des dérives tactiques comme des conséquences socio-économiques. Et responsable, puisque l’homme viril se doit de prendre en charge la négation radicale de la vie afin d’accéder au divin transcendant et pyramidal ; et notamment à l’aide des figures visibles et terrestres du divin, donc, d’atteindre les diverses formes du pouvoir exécutif et législatif. Accéder au divin veut aussi dire légitimer la violence, lui fabriquer une raison, lui donner un sens, afin de transformer l’absolue négation de la vie en une valeur morale positive et souveraine, et ainsi produire une logique qui ignore radicalement l’existence de « l’autre »(7). Et c’est en premier lieu ce dont souffrent les femmes qui, au cours de l’histoire et en tant que femelles, ont été catégoriquement niées et renvoyées à l’état d’objets producteurs d’enfants mâles.

Les femmes subissent le poids de la violence légitime, institutionnalisée et moralement positive en regard des hommes à la recherche de prestige, de gloire, de reconnaissance et d’accès au divin — dont l’accumulation d’argent (« nerf de la guerre ») est un des horizons depuis la mort de Dieu. Il existe certes et désormais des lois condamnant les actes de violence envers les femmes, et d’ailleurs envers les hommes eux-mêmes, il reste que le régime patriarcal continue d’animer et de motiver les usages propres à l’exercice de la violence ; et que les tactiques et les stratégies de la violence se déportent sur les jeux du cirque médiatique ou l’économie de marché ne change rien à la nature de la violence, puisque les conquêtes de marché promouvant simultanément les discours néolibéraux et technocratiques n’engendrent pas moins de destruction, de délocalisation, de famine et de guerre. Par conséquent, en s’aventurant en dehors de l’espace domestique, la plupart des femmes sont aujourd’hui encore étrangères à l’espace public dans lequel les codes de la virilité ont pour objet la conquête, la domination et la gestion d’un territoire, le tout étant renforcé par les promotions médiatiques et modernes des techniques d’exécution.

L’impact de la violence engendre la peur. Ferment de l’espèce et indifférente, la violence dissémine ses éclats dans les plus sombres alcôves comme dans les moindre no man’s land de la société civile. Les débats qui enflamment aujourd’hui la toile propose le clivage suivant : les hommes violents et prédateurs sont ceux qui agressent systématiquement les femmes sexuellement désirables et dénuées de force. Ce premier point décrit une jungle dont s’emparent les conservateurs de toutes obédiences qui, au regard des traditions patriarcales et capitalistes, veulent préserver le corps des femmes en les renvoyant dans l’espace domestique et à l’éducation des enfants. Par conséquent, et pour les conservateurs, la violence virile d’emblée créée pour les hommes s’expose dans l’espace public, et si possible à l’écart du regard des femmes qui, dans les faits, ne sont pas moins exposées aux violences conjugales et domestiques — une option que les conservateurs nient et renvoient aux dommages collatéraux de la vie privée.

LE PRESTIGE

La violence brute et sanguinaire fut progressivement remplacée par des luttes de prestige, notamment sous Louis XIV(8), ainsi qu’avec l’expansion marchande des comptoirs coloniaux. Le prestige en ses multiples expressions est par définition public ; en outre, il n’a pas d’autre fonction que de voiler la violence institutionnelle (légitime), la violence domestique (moralement instituée), ainsi que l’oppression coloniale. Conséquence des luttes viriles et belliqueuses, l’espace public est le lieu de la masculinité accueillant les figures théâtrales de la lutte, de la rivalité, de l’esclandre, du scandale, de la dette et de la honte. Dans les sociétés civiles, et exceptée sous la forme de groupes et d’actions concertées, la violence physique dans l’espace public s’enracine sous la forme de rapport de force individuels, sous la forme de rixes, de règlements de compte entre groupes localisés, d’agression et de viol forcément camouflés.

Dans le cadre des luttes publiques, l’accès au prestige est conditionné par des voix dogmatiques, sourdes et instrumentales, l’accès aux honneurs et à la reconnaissance demande du temps et un travail assidu. C’est ainsi que la violence brute se déporte et s’exerce plus facilement dans des lieux clos, et notamment dans les espaces domestiques. A priori refuge de la féminité, l’espace domestique est ce lieu où la violence se déploie et expose tout son potentiel, car le prédateur (85 % d’hommes pour 15 % de femmes) met son nez dans les moindres recoins du terrier. L’accumulation des charges, des peines et des frustrations publiques désigne les plus faibles et s’acharne sur des individus avilis et traqués.

Dans le cadre des violences réglementées, insistons sur le fait que les femmes ne sont pas les dernières à exacerber la rivalité entre hommes ou entre femmes. Le prestige comme aboutissement de la violence légitimée et moralement positive a pour objectif, en occident, de fixer les identités des hommes et des femmes dans le marbre de l’Histoire. Quoique moins nombreuses, les femmes n’y résistent pas plus que les hommes, elles exploitent « les valeurs positives masculines » au même titre que les hommes afin de jouir des ors et lapis-lazuli du pouvoir, donc, des effets du prestige.

Les luttes de prestige ont pour objet de reconnaître les actions et l’identité des individus au sein d’une organisation commune. Les enjeux s’élèvent jusqu’à la raison d’état (laïque ou religieux) qui garantit une cohérence, un ordre propre à maintenir en place un pouvoir originellement masculin — puisque l’espace public fut de tout temps politiquement régit par les hommes. Une action de prestige aura beau être issue d’une militante féministe aguerrie, elle participe encore d’une dialectique binaire, donc, de l’effort patriarcal, et s’impose dans le champ public comme une lutte positive toute masculine. De plus, et outre la conscience féministe de certaines et certains, les femmes sont pour la plupart de simples part-feu, des portes-voix d’états-nations qui se gardent bien de fournir les moyens réels à toute application, et laissent, malgré la rédaction de constitutions, faire la tradition patriarcale. De fait, les femmes comme les hommes ont pour fonction de masquer la violence institutionnelle qu’entérinent les esclaves des négriers du capitalisme — usant nécessairement d’objets de croyance (laïques ou religieux) dans le cadre de l’aliénation générale.

La distinction sociale(9), la renommée(10), le désir de briller en société(11), la lutte de prestige(12), l’honneur et la gloire(13), l’orgueil ou l’amour propre(14), la joie narcissique que procure le fait d’être reconnu et connu, jusqu’à être promu tel un objet de connaissance ou jusqu’à être adulé tel un objet de croyance, nous renvoie par définition au divin, à la sphère métaphysique du divin par ailleurs toute masculine(15) — au sens où la métaphysique judéo-grecque, et par extension musulmane, représente le noyau dur d’où part les conduites binaires des vérités morales. J’imagine qu’il est difficile d’entendre que la prise de pouvoir dans l’espace public puisse être uniquement masculine. Il reste qu’idéologiquement, le genre masculin-féminin va bien au-delà du corps des hommes et des femmes, la loi du genre désigne et distingue autant les espaces, les objets, les actions, les tempéraments, les gestes que les valeurs ; et comme le genre inscrit ces principes au sein des essences, l’espace public reste par essence masculin, et l’espace domestique féminin. C’est la raison pour laquelle dans le cadre des luttes de prestige, les femmes de pouvoir sont souvent masculinisées ou désexualisées, et ceci, malgré la jupe et le fond de teint. En d’autres termes, et pour le dire radicalement, soit nous dévirilisons l’espace public, soit nous masculinisons les femmes — bien qu’au final les deux phénomènes semblent se produire simultanément.

Les luttes de prestiges engendrent des effets de domination. Les débats qui animent notre société proposent l’aboutissement suivant : au-delà des luttes contre le harcèlements se profile pour les femmes un horizon propre au désir d’être reconnues comme des dominantes à part entière dans l’espace public. Il manque cependant une étape qui consiste pour les femmes à exprimer pleinement leur désir de prédatrices au même titre que les hommes. Si ce n’est pas le cas, nous revenons au premier constat et à l’instrumentalisation des conservateurs renvoyant les femmes au fourneau, et à l’état de victimes sous contrôle du père, du mari, ou de leur propre aliénation féminine.

LA MATERNITÉ

Dans le cadre des sociétés patriarcales (et par ailleurs matriarcales) les relations sexuelles ne peuvent à elles seules se suffire à elles-mêmes. De la relation sexuelle hétéronormée découle des applications politiques et économiques, tout comme des enjeux sociaux et médicaux. La sexualité s’organise autour de croyances laïques et/ou religieuses, elle répond à un encadrement politique (public) et domestique (privé). Le traumatisme hédoniste des années 1967-68 a profondément remis en cause les objectifs des sociétés hétéronormées basant tous leurs efforts sur la natalité dans le cadre de visées patrilinéaires à la fois bourgeoises et religieuses. Outre les pratiques hédonistes hippies valorisant la maternité à titre de « cycle-astro-chèvre-organique-de-la-vie », le mythe hédoniste se référant au « paradis perdu » projette des relations sexuelles se suffisant à elles-mêmes — puisque les êtres éternels, nus et bienheureux résidant au paradis sont par définition issus de générations spontanées, et naissent, pour ainsi dire, dans des choux ou dans des roses. Cette conception adamique et fantasque s’oppose dialectiquement aux récits tout aussi délirants des monothéismes qui font la promotion de l’éternité et du bonheur après une vie de souffrance, de prière et de rédemption.

Nous le constatons de façon tangible avec les problèmes démographiques que rencontrent l’Europe occidentale, les États-Unis et le Canada. Les hommes et les femmes qui composent ces sociétés sont majoritairement hédonistes, beaucoup se refusent à totalement sacrifier leur vie pour leurs enfants, seuls des compromis sociaux et économiques permettent de dynamiser la natalité, notamment en regard du quotidien des femmes comme je l’ai exposé dans la précédente Revue Laura(16), et dont les enjeux résident dans l’apport d’aides matérielles, de structures et de services à la hauteur des ambitions des femmes modernes. Rétrospectivement, il est clair que la libération sexuelle des années 1960 a fait corps avec le mouvement général de libération des femmes en occident. Le problème est que deux phénomènes ce sont superposés pour, d’un coté, produire une version patriarcale de la liberté sexuelle ; et de l’autre, exposer une version féministe de la sexualité(17), notamment concernant les femmes désirant accéder à la liberté d’entreprendre(18) sans être sous la conduite des hommes.


Manque de bol, la vision patriarcale et ancestrale basée sur la prostitution s’est imposée dans le paysage occidental, et d’ailleurs dans le monde entier par le biais de la pornographie. D’un côté, et dans le cadre de la pornographie, la sexualité hétéronormée majoritairement masculine et masturbatoire se suffit à elle-même ; de l’autre, le déploiement des fantasmes-fétiches de la pornographie rencontre la structure économique et sociale que maintient l’organisation familiale (traditionnelle ou non) dont l’objectif est de préserver le sillon patrilinéaire (la maternité) ainsi que la création d’un capital et/ou l’entretien d’un patrimoine. Produits du néolibéralisme et des nationalismes, les principes patriarcaux refont aujourd’hui surface et poussent les femmes à revenir dans l’espace domestique en tant que « mamans » tout en renforçant paradoxalement le rôle de « putain » — voire de « diable » pour les hommes les plus fanatiquement religieux. Ainsi, les derniers scandales se rapportant à toutes les formes de harcèlement envers les femmes (affaire Weinstein) désignent explicitement dans l’esprit des hommes (et des femmes au masculin) « des transgressions adamiques » au regard de la permissivité obsessionnelle et fétichiste que la pornographie (en ses extensions publicitaires) expose de manière constante et unilatérale, et qui concernent sans autre forme de procès « des relations sexuelles se suffisant à elles-mêmes ».

Nous vivons actuellement une rupture radicale et parfaitement incompréhensible pour les hommes auprès desquels il est nécessaire de faire œuvre de pédagogie. Les femmes désirent disposer librement de leurs corps, en outre, elles veulent choisir le moment qui convient pour enfanter ou avoir des relations sexuelles ; toutefois ce phénomène s’oppose à la violence physique et symbolique sous-jacente du masculin qui, par le biais de la pornographie (objectale et publicitaire, ou prostitutionnelle), trouve à chaque fois l’occasion de se projeter dans les mythes et les fantasmes qui illustrent le viol et la soumission des femmes, par définition fondements de la société patriarcale — eux-mêmes basés sur la violence (qui n’est pas sans relation avec le viol) et le prestige (qui n’est pas sans rapport avec la soumission). Prenant conscience du caractère permissif de la pornographie, le féminisme pro-sexe a bien tenté de s’approprier les formes fantasmatiques et fétichistes de la pornographie afin d’en établir la critique, il a également essayer d’offrir un point de vue propre aux expressions sexuelles des femmes libérées et émancipées. Il apparait toutefois que l’industrie du sexe réduit les efforts féministes à une goutte de sang de règles dans un océan de débauche fétichiste(19).

Nous opposons les relations sexuelles se suffisant à elles-mêmes et celles qui débouchent sur la préservation de l’espèce qui, de son coté, instruit l’organisation politique, économique, sociale et médicale des nations. Toutefois, ce qui dans l’inconscient des masses laborieuses et bourgeoises motive et dynamise la politique et l’économie d’un pays est justement « le déplacement » (Freud) ou la sublimation des relations sexuelles se suffisant à elles-mêmes — notamment en leurs multiples et infinies sublimations passant autant par le complexe d’Œdipe et l’évasion fiscale, que par les achats compulsifs et les apéros-foot. Si en occident la maternité est en partie contrôlée et maîtrisée en majorité par les femmes, ce qui permet d’opter pour des choix maternants et domestiques et / ou des carrières professionnelles, il reste encore « les relations sexuelles se suffisant à elles-mêmes » à conquérir de manière à ne plus incarner des victimes masochistes ou des objets sexuels, mais des sujets qui affirment sans attendre leur volonté de puissance comme leur désir sexuel.

Tout ce qui touche au sexe féminin panique la famille. Dans un régime patriarcal et post-capitaliste, la régulation et la préservation de la sexualité féminine s’envisagent au même titre qu’un objet patrimonial dont on doit assurer la fertilité comme la moralité. Par conséquent, l’espace domestique est ce lieu protecteur et conservateur. Le risque de tomber enceinte comme d’avoir « la charge mentale » des enfants et du foyer, le risque d’agression du fait d’une éducation promouvant la soumission des femmes et la permissivité des hommes, la vulnérabilité plus grande des femmes concernant l’emploi et le niveau des salaires rend la sexualité féminine (au sens large) beaucoup plus réservée dans les faits — sans compter l’anatomie féminine, plus sensible aux M.S.T. De ce point de vue, si la liberté (professionnelle et sexuelle) des femmes se doit être à la hauteur de celle des hommes, elle ne peut s’envisager que sous certaines conditions. Par conséquent, il s’agit de voter et surtout d’appliquer des lois palpables et effectives concernant l’éducation des filles et des garçons, les charges maternelles, l’I.V.G. et la parité dans le monde du travail.

LA BEAUTÉ

La beauté est un travail sophistiqué auquel s’adonne notre espèce afin d’évoquer en permanence une sexualité transcendée ou sublimée. La beauté illustre également les traits lisses et plastiques d’une condition claire et distincte, et tel « un esprit » incarnant la distinction sociale(20). Être belle ou beau, c’est adresser une image de soi, une re-présentation de soi, toutefois en relation à une norme de la beauté qui permet de s’intégrer socialement, et promet ainsi une lisibilité/visibilité de tout les instants, tout autant qu’une parfaite maîtrise des signes extérieurs de richesse (matérielle et morale).

La maternité et la beauté se distinguent des « valeurs négatives féminines » comme l’émotion, le sensible, la peur, l’irresponsabilité, l’insouciance, l’inconstance, la mollesse, la lenteur, la faiblesse, l’hystérie, l’aigu(21), etc. Bref, la maternité et la beauté sont deux figures positives pour l’idéologie patriarcale — qui, par ailleurs, renvoient dos à dos « la sainte et la mère » et « la vierge (terrestre) et la putain ».

Pour ce qui touche à la religion chrétienne, la sainte est par définition maternelle. La représentante incontestée est bien entendu Sainte Marie, « vierge porteuse » de l’enfant dieu. Puis, tout comme Jeanne d’Arc, la « vierge guerrière », les autres saintes, nonnes ou femmes martyres emboitent le pas et se marient dans un élan de foi fanatique avec le Dieu créateur. La mère et la sainte sont les relais publicitaires de la vie elle-même mêlée au mystère de la foi. Si la vie des saintes sublime le maternel autant que la virginité, et si les mères se doivent d’agir comme des saintes, les impératifs de la beauté, en revanche, stimulent, conditionnent et préparent les « jeunes vierges terrestres » à produire concrètement des soldats, des ouvriers et des héritiers qui, à leur tour, incarnent la puissance militaire, la force de travail et les luttes de prestige des démocraties, des dictatures ou des empires. Enfin, et à la suite de ces figures enchevêtrées et modelées par la culture partriarcale, déboule « la putain » qui, de manière contradictoire mais collatérale, inspire le dégoût moral autant que la pulsion sexuelle.

La beauté féminine se nourrit de la vitalité de la jeunesse, c’est en premier lieu la santé, l’énergie tout autant que la pureté et l’innocence qui illustrent confusément la beauté et la vierge (terrestre). Dans le cadre des traditions culturelles et religieuses encore très implantées un peu partout dans le monde, « les vierges terrestres » se destinent explicitement à remplir des missions domestiques, reproductrices et sexuelles — afin de devenir des mères, puis des saintes. Dans les cadres de la tradition, le droit des vierges devenues femmes est quelque peu restreint, elles passent de l’autorité du père à celle du mari. Il reste que dans nos sociétés occidentales, et suite au traumatisme hédoniste des années 1967-68, le concept de beauté féminine a forcément évolué. Si Linda Nochlin, historienne de l’art, note que la représentation de femmes nues en art fut une constante(22), il est judicieux de constater la manière dont les femmes sorties du cadre de la peinture se présentent et se représentent depuis les années 1960. L’essor des technologies de l’image mêlé à la diffusion pornographique (en ses transferts publicitaires) éclairent une tendance générale. La femme occidentale circulant dans l’espace public a intégré les injonctions la destinant à bien se coiffer, bien se maquiller, bien s’habiller, bien se parfumer, bien s’épiler, bien se soigner, et surtout, bien se conduire et s’exprimer. Mais pas seulement, au sens où ces impératifs participent d’une mécanique plus sourde et plus jubilatoire.

De nombreuses critiques ont fait état de la place des femmes dans les médias, et de la façon dont elles doivent rester jeunes (telles des vierges) tout en restant sexuellement attrayantes (telles des putains). À l’échelle mondiale, et jusqu’en Corée du Nord, cet état des choses médiatiques renforce de manière exemplaire le rôle paradoxal de la beauté — un rôle à la fois pur et salace. Mon regard se nourrit des critères moraux propres à la bonne conscience capitalo-patriarcale qui, de fait, réalise son objectif par le biais d’un subtil transfert convoquant autant les jeux narcissiques (féminin) que l’économie libidinale (masculine). La double incarnation que représentent les beautés médiatiques (à la fois vierges et putains) invitent et incitent nos consommatrices et nos consommateurs à jeter leur dévolu sur toutes sortes de marchandises. La stratégie d’exposition de corps vierges mais érotiques nourrit l’amalgame des concepts. Le principe est de maintenir une figure contradictoire (vierge et érotique) afin d’appâter et ferrer les femmes et les hommes. C’est ainsi que les femmes accompliront un transfert narcissique pur, innocent, élégant et séduisant durant un achat (compulsif) ; alors que les hommes seront susceptibles d’opérer un transfert mimétique d’ordre libidineux concernant l’acquisition d’un objet (viril). Bref, d’une pierre deux coups. C’est la raison pour laquelle le capitalisme international allié de l’idéologie patriarcale ne peut se passer des canons de beauté(23). La beauté fait vendre d’un coté comme de l’autre — d’où, par ailleurs, le lien très étroit qu’entretient la beauté avec le luxe et l’argent.

Entre parenthèses, et si ce n’est plus le cas des femmes en pantalon (bien que maquillées et en chaussures à talon), il est surprenant de voir à quel point l’incarnation du gabarit féminin par un homme agresse les principes patriarcaux dans l’espace public ; à quel point la déviance masculine, dans les faits inoffensive, fragilise le capitalisme et les fondations viriles de l’hétérosexualité — qui sur la base de la division des sexes multiplient par deux les conduites consuméristes et marchandes. Une preuve supplémentaire qui désigne l’espace public comme lieu de la masculinité.

Les rapports que nous entretenons avec la sexualité sont éminemment complexes. Par conséquent, la beauté féminine ne se réduit pas uniquement à des visées narcissiques, il est entendu que sur la base du masque de beauté les femmes entretiennent des jeux de séduction leurs permettant de dresser ou de s’adresser à un « maître qu’elle domine »(24). L’ambiguïté de « la beauté terrestre à la mode occidentale » s’étend désormais sur toute la planète. De plus, si la beauté instruit et motive la libido masculine, elle est aussi à la source, outre les effets mimétiques renforçant l’empreinte narcissique des femmes, de l’entretien de la rivalité entre les femmes. Là encore, imaginer que les femmes n’ont pas de pulsions sexuelles ni de volonté de puissance équivalentes à ceux des hommes ne va pas dans le sens d’une égalité des pulsions. Il reste que la ruse de la raison patriarcale met tout de son coté pour que la voracité ou la virulence des femmes soient plus visibles, donc, plus folles, puisque par essence et par définition les femmes devraient être douces, conciliantes, maternelles, etc. La volonté de puissance des femmes ainsi exposée apparaît anormale et condamnable, ce qui a pour effet d’exacerber la rivalité entre les femmes.

La beauté engendre la concurrence et la rivalité entre les hommes comme entre les femmes. Il faudrait certainement se poser la question de savoir pourquoi les canons de beauté en art furent progressivement remplacés par la subjectivité du regardeur à partir de Kant(25), alors que la beauté corporelle de notre espèce reste sous le joug de critères embarquant la majorité des femmes dans le gouffre des discours contradictoires. Entre « La révolution du désir » (Nathalie Portman), « Le droit d’importuner » (tribune du Monde) et « Balance ton porc », il s’agit de trouver le bon équilibre entre le désir de plaire, de séduire et de se faire belle tout en ménageant un espace propre à freiner, arrêter ou abolir les approches a priori libidineuses des hommes. Bref, « se sentir belle et bien dans sa peau » (en mini-jupe de l’armée de terre ou en tchador Chanel) répond principalement à un besoin narcissique (et masturbatoire), tout du moins à des jeux de séduction dont l’issue n’est pas donnée du fait de la complexité des relations que nous entretenons avec le symbolique (langage) qui, par définition, filtre et inhibe les adresses. Dans les cas de harcèlement, le symbolique est au contraire un projectile discursif ayant pour fin d’agresser et de tétaniser la proie. La tension qui réside dans tous ces jeux de dupes renvoie explicitement à un management sophistiqué des esprits narcissiques et des corps sexués.

*****

La beauté est à la maternité ce que le prestige est à la violence. Ces quatre concepts sont partie intégrante de l’espace public régit par l’idéologie patriarcale auquel participent de concert les femmes et les hommes. D’un coté, il est impossible pour notre espèce d’éradiquer l’être de la violence tout comme l’apparaître du prestige ; d’un autre coté, la grève des ventres et l’enlaidissement général est une révolution qui ne semble pas à l’ordre du jour. Pour notre espèce, le stade symbolique usant des apparences (prestige et beauté) permet de résorber ou d’organiser les pulsions animales (violence et maternité), comme d’engendrer toutes les contraintes sociales débouchant sur la circulation des machines-marchandises. Passer à un troisième stade en prenant appui sur la réduction de « la vulnérabilité pathogène »(26) plus sensible chez les femmes, ou bien, revendiquer l’univers des « savoirs situés »(27) afin d’en finir avec la binarité, et exposer la multitude des identités sexuelles, est une perspective marginale bien que les remises en question se rapportant à la virilité soient en cours. La question serait de savoir si la recherche de l’égalité entre les femmes et les hommes ne passe pas par une « éthique de la domination », puisque les rapports de domination sont, d’un coté comme de l’autre et au sein des différences sexuelles, omniprésentes et propres à notre espèce.

1- Michel Foucault, Il faut défendre la société.
2- Le Marquis de Sade, Justine ou les Malheurs de la vertu.
3- Sacher Von Leopold Masoch, La vénus à la fourrure.
4- Carlo Ginzburg, Traces, Racines d’un paradigme indiciaire.
5- Coline Cardi, Geneviève Pruvost, Penser la violence des femmes.
6- Françoise Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence.
7- Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe.
8- Norbert Elias, Sur le processus de civilisation.
9- Pierre Bourdieu, La Distinction, critique sociale du jugement.
10 Baltazar Gracian, L’homme de cour.
11- Arthur Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire.
12- Georg Wilhlem Friedrich Hegel, La phénoménologie de l’esprit.
13- Thomas Hobbes, De la nature humaine.
14- Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
15- Jean-Baptiste Bonnard, Le complexe de Zeus.
16- Élisabeth Badinter, Le conflit, la mère et la femme, in Revue Laura 23.
17- Geneviève Fraisse, Les excès du genre.
18- Betty Friedan, La femme mystifiée.
19- David Courbet, Féminismes et Pornographie.
20- Mona Chollet, Beauté Fatale.
21- Anne Karpf, La voix : un univers invisible.
22- Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?
23- Jean-François Amadieu, Le poids des apparences.
24- Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, tome 2.
25- Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger.
26- Peggy Sastre, Comment l’amour empoissonne les femmes.
27- Donna Haraway, Des singes, des cyborgs et des femmes.