23 septembre 2020

5. LOGIQUE TERNAIRE

Par Sammy Engramer

« On trouve dans la nature humaine trois causes principales de conflit : premièrement la compétition ; deuxièmement la défiance ; troisièmement la gloire. La première pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité, et la troisième pour la réputation ».
Léviathan, Thomas Hobbes, 1651.

« On peut finalement parler d’un paradigme indiciel ou divinatoire tourné, selon les formes de savoir, vers le passé, le présent et l’avenir. Vers l’avenir – et on avait la divination proprement dite ; vers le passé, le présent et l’avenir – et on avait la sémiotique médicale sous son double aspect de diagnostic et de pronostic ; vers le passé – et on avait le droit. Mais, derrière ce paradigme indiciel ou divinatoire, on entrevoit le geste probablement le plus ancien de l’histoire intellectuelle du genre humain : celui du chasseur accroupi dans la boue qui scrute les traces d’une proie. »
Signes, traces, pistes, Racines d’un paradigme de l’indice, Carlo Ginzburg, 1979.

La recherche nous conduit souvent sur des chemins inattendus. En l’état actuel, la présente conclusion se base sur des intuitions raisonnées plus que sur une démarche scientifique. D’un autre côté, c’est aussi mon rôle. Si la démarche de l’artiste plasticien est intuitive et expérimentale, elle consiste aussi à clarifier le champ de la vision autant que faire se peut.

Au cours de ces cogitations qui durèrent sept ans, j’ai observé des récurrences en termes de synthèse. La synthèse illustre la déduction, la conclusion, la réduction autant que la restitution. La plupart du temps, une synthèse claire et limpide se présente en contenant trois axes de référence ou en exploitant trois déterminants. Par exemple, la citation de Hobbes (ci-dessus) condense la nature humaine en trois moments : la compétition, la défiance et la gloire.

Nous édifions des modèles, des archétypes, des typologies, des taxinomies, des nosologies afin d’établir des classements élémentaires en regard de la complexité et de l’incommensurable. La synthèse a pour objectif la transmission d’un savoir en son expression la plus essentielle. Puis, selon les goûts et les intérêts, chacun ira s’informer de manière plus détaillée sur les contenus des synthèses propres aux mythes grecs (Athéna, Héra, Aphrodite), aux dogmes religieux (père, fils, saint-esprit), aux synthèses idéologiques (travail, famille, patrie), aux discours publicitaires (du Bon, du Beau, Dubonnet), aux pensées militaires (vini, vidi, vici — Jules César), aux croyances populaires (travail, amour, argent), aux devenirs bourgeois (luxe, calme et volupté), aux paradigmes scientifiques (solide, liquide, gazeux), aux statements artistiques (bien fait, mal fait, pas fait — Robert Filliou), ou bien, sur l’étendue de la rhétorique (logos, ethos, pathos — Aristote) et de la philosophie (raison, morale, esthétique — Emmanuel Kant) ou des sciences humaines (symbolique, imaginaire, réel — Jacques Lacan ; signe, objet, interprétant — Charles Sanders Pierce ; etc.). Bref, la synthèse en trois temps permet d’établir un type de communication entre les spécialistes et les novices.

Notons au passage que si en des temps reculés les groupes humains n’avaient qu’un seul récit mythique, synthèse religieuse, fondement métaphysique ou socle idéologique à suivre, ce n’est plus le cas aujourd’hui où toutes les synthèses — mythiques, religieuses, matérialistes, scientifiques, etc. — sont en concurrence sur le marché des croyances et des savoirs. D’où l’extrême bipolarisation des luttes entre, par exemple, un·e croyant·e qui adhère fermement à la Sainte Trinité (père, fils, saint-esprit) et un·e matérialiste qui ne jure que par le féminisme intersectionnel (sexe, race, classe).

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Avant d’exposer les aboutissants de la synthèse à trois temps, il nous faut d’abord spéculer sur son origine. Anthropologue des mythes, Jean-Loïc Le Quellec a recherché des invariants se rapportant aux mythes, aux fables et aux contes sur toute la planète. En relation à une rupture passée, le mythe justifie l’état présent du monde. Le mythe est une synthèse qui décrit le passage entre un passé et un présent. Par exemple, les mythes cosmogoniques expliquent la naissance du monde, donc le passage entre rien et quelque chose ; ou bien, les mythes anthropogoniques exposent la séparation qui eut lieu entre les immortels et les humains (désormais mortels).

Le mythe, mutos en grec, est un vrai récit. Le mythe se réfère également au plasma ou epos (d’où le mot « épopée »). Le plasma se rapporte à la plasticité littéraire, et aux différentes manières de « modeler », de « raconter » un récit mythique (voire historique, scientifique, etc.). Enfin, le logos qui pour nos contemporains incarne un discours logique et argumenté n’est pas en-soi contradictoire avec la ‘‘raison mythique’’. Au cours de l’histoire humaine, les mythes comme les religions usent de l’argumentation logique, donc de la raison, afin de prouver l’existence d’entités surnaturelles ou d’étendues irréelles. En revanche, depuis Platon, les mythes ne sont plus perçus comme vrais, ils sont envisagés comme des fables ou des discours non fiables. Ainsi, le logos s’impose sur tout l’Occident comme un référent à partir duquel on démontre l’existence ou la non existence d’événements passés.

En collectant plus de 1200 mythes encore en circulation, Jean-Loïc Le Quellec sélectionne un certain nombre de mythèmes. Les mythèmes sont des bouts de récits soumis à comparaison. Des récurrences apparaissent d’un mythe à l’autre, tels que « les hommes sont sortis de terre » ou « les hommes sont descendus du ciel » ; etc. En comparant les mythèmes, Jean-Loïc Le Quellec parvient à classer et à répertorier les invariants qui structurent les mythes cosmogoniques (origines du monde), anthropogoniques (origines de l’homme), sociogoniques (origines des groupes sociaux) ou ethnogoniques (origines des groupes ethniques).

L’anthropologue nous informe également de la manière dont le mythe se modèle et se raconte, donc à quel moment la rupture s’opère entre une époque et une autre, et surtout, sous quel mode. Le Quellec constate que la rupture illustrant le passage d’une ère à une autre se produit systématiquement en trois temps. L’archétype sur lequel s’appuie la rupture est à son tour issu d’une synthèse primordiale contenant trois étendues : le ciel, la terre et le monde souterrain — tout au moins en Eurasie. Le Quellec note qu’en Afrique la rupture se fait en deux temps ; plus tardivement dans les Amériques, le passage entre une ère et une autre se produit en quatre temps. Par conséquent, et pour les mythes de l’Eurasie, Le Quellec suppute qu’il existe depuis la préhistoire et la naissance du symbolique un rythme ternaire déterminant, racontant, illustrant le point de rupture (mythique et / ou religieux) entre un passé et un présent.

En termes de structure, les mythes ethnocentrés des anciennes civilisations (ou peuplades) justifient l’état présent du monde en relation à une rupture dans le passé. En revanche, et parce qu’aujourd’hui ils sont tous en concurrence, les mythes contemporains exposent un état présent du monde mais avec l’idée que la rupture a lieu présentement. Les ruptures ternaires des synthèses contemporaines incarnent en l’état et au nom du présent un désaccord avec un passé, par définition tout juste révolu ou qu’il faut éradiquer promptement. Cependant, comme nous l’avons noté plus haut, si l’ensemble des synthèses sont en concurrence sur le marché des croyances et des savoirs, elles peuvent aussi se superposer et s’agréger, et parfois se confondre comme dans le cas de la Chine cumulant un régime communiste (planification, industrialisation, collectivisation) et des pratiques néolibérales (dérégulation, libre concurrence, privatisation).

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L’économie des synthèses à trois référents est très profonde, car elle détermine irréductiblement le sens des relations humaines. La langue française a l’avantage de regrouper en un mot — le mot « sens » — les trois fondamentaux de la rhétorique aristotélicienne. La logique du sens (segment-signification-logos), enchevêtrée à un sens (représentation-but-ethos) et aux sens (corps-pulsions-pathos), est fondée sur un enracinement mythique formant une équation entre le monde céleste, le monde terrestre et le monde souterrain. Bien entendu, durant des siècles et selon la langue employée, le contexte et les circonstances, les auteurs / autrices s’inspirant d’Aristote (et Aristote lui-même) ont interprété, déplacé, réinventé les trois référents contenus dans la rhétorique.

Qu’est-ce qui à l’origine compose les mythes (anciens ou contemporains) et qui d’après nous structure la rhétorique d’Aristote ? En premier lieu, le mutos que nous relions au pathos et au débat démonstratif, dont la fin est d’animer et de souder la conscience collective d’un groupe, de capter l’attention afin de prendre le pouvoir en annexant les corps. Puis, le plasma que nous renvoyons à l’ethos et au discours délibératif, dont l’objet est de provoquer des actions, souvent au nom d’un petit groupe et pour le bien de la communauté. Enfin le logos qui sert d’interface et règle des problèmes judiciaires et comptables tout comme il instruit les logiques du discours qui permettent d’accéder à des vérités et de fabriquer des lois.

Le mutos et le pathos s’adressent aux corps de la cité afin de les dresser, de les rassembler et surtout de les enraciner au sein d’une même communauté ; le plasma et l’ethos participent de la forme et de la manière dont les récits sont performatifs et déclenchent des actions et des mouvements, notamment politiques et guerriers, profitant à ceux qui modèlent et racontent le(s) mythe(s) ; enfin, le logos illustre la raison juridique (la raison elle-même), la raison instrumentale (morale) et la raison mythique (esthétique) qui valident l’existence vraie et réelle d’un mythe, ou au contraire, renvoie le mythe (la religion, la métaphysique, l’idéologie) à une croyance révolue, à une idée fausse, et dans tous les cas, à une falsification de la ‘‘vraie réalité’’.

La trame de la tripartition ne cesse de fabriquer des lectures orientées qui a leur tour engendrent du sens. Le ‘‘choix logique’’, la ‘‘direction morale’’ et la ‘‘position esthétique’’ engagent les corps et les esprits dans un certain sens. Durant toute l’histoire de l’Occident, voire de l’humanité, l’élaboration du sens, la supervision d’un sens donné et la formation des sens ont irréductiblement déterminé des rôles (sociaux, politiques, culturels) et attribué des fonctions spécifiques aux femmes, aux hommes et aux choses.

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Appuyons-nous sur une liste afin de comprendre à quel point la synthèse aristotélicienne influence nos savant·e·s du passé et du présent :

_Concernant l’héllenisme et l’histoire des langues, nous pouvons faire d’une pierre deux coups avec Jean-Pierre Vernant commentant la tripartition dumézilienne dans un recueil d’articles intitulé Religions, histoires, raisons (titre qui, d’emblée, reprend la logique aristotélicienne pathos, ethos, logos):

« La comparaison de “l’histoire” de la guerre des sabines et des mythes scandinaves retraçant la lutte des dieux Ases contre les dieux Vanes fait apparaître, sous-jacents aux deux types de récit, une même conception du corps social comme totalité organisée, un même modèle d’ajustement des éléments constitutifs de toute société, humaine ou divine, dans la plénitude des fonctions qu’elle a pour charge d’assurer : la souveraineté avec ses aspects magique et juridique [logos] — l’action guerrière mobilisant la force physique et la vaillance [ethos] —, la fécondité et la prospérité se manifestant dans les divers secteurs de la vie individuelle et collective [pathos]. »

_On trouve également dans La République de Platon la synthèse qu’effectue Georges Dumézil (prêtre / guerrier / agriculteur-marchand), notamment lorsque Platon expose la Cité idéale gouvernée par trois représentants : philosophe, guerrier, paysan — ensemble qu’il compare à la tête, au torse et aux membres du corps humain. En outre, la séparation des pouvoirs théorisé par Aristote structure encore nos démocraties : législatif (logos), exécutif (ethos), judiciaire (pathos).

_Dupliquant la philosophie grecque, nous déterminons trois incarnations de la Rome Antique de la manière suivante : tribun ou consul (logos), patricien ou sénateur (ethos), plèbe ou comices centuriates (pathos).

_Georges Duby décrit à son tour la société médiévale avec ceux qui prient: les oratores, le clergé (logos) ; ceux qui combattent : les bellatores, la noblesse (ethos) ; et ceux qui travaillent : les laboratores, les paysans, les tenanciers / les vilains et les serfs (pathos).

_Il en est de même pour les unités qui composent l’Ancien Régime : clergé, noblesse, Tiers-état.

_Dans son Traité de la réforme de l’entendement, Spinoza nous entretient sur les degrés de la connaissance qu’il synthétise de la manière suivante : opinions (pathos), croyance (ethos) et connaissance claire et distincte (logos).

_Avec ses trois ouvrages, Critique de la Raison pure (raison-logos), Critique de la Raison Pratique (morale-ethos), et Critique de la Faculté de Juger (esthétique-pathos), Kant s’aligne doctement sur la rhétorique d’Aristote.

_Nous retrouvons aussi une configuration aristotélicienne chez Hegel avec la double négation et ses conséquences sur la raison (logos), l’histoire (ethos) et la nature (pathos).

_Johann Gottlieb Fichte, philosophe allemand, produit une synthèse de la conscience que nous relions, toujours de manière spéculative, à la rhétorique aristotélicienne : le « Moi » doit être atteint et s’accorder avec lui-même (logos) ; puis le « Moi Pur » représente à son tour la raison universelle, tel un ‘nous’ non-relationnel (ethos), enfin le « Non-Moi » touche tout ce qui ne relève pas de la raison individuelle (pathos).

_C’est égal pour la psychanalyse avec le moi (logos), le surmoi (ethos) et le ça (pathos), trois catégories établies par Sigmund Freud. Connaissant Aristote sur le bout des doigts, Jacques Lacan nous propose à son tour le symbolique (logos), l’imaginaire (ethos) et le réel (pathos). En poursuivant l’ordre logos / ethos / pathos, complétons avec des extraits de livres de Colette Soler, éminente psychanalyste : « corps en prise avec le symbolique, corps image, corps substance » ; « langage, représentations du semblable, jouissance vivante » ; « Éros, affirmation de soi, inscription dans la communauté » ; « amour pour une femme, désir sexué, consentement à la vie reproduite».

_En regard des évolutions sociales, les thèses de Karl Marx sont affinées par Pierre Bourdieu. Ainsi la sociologie s’appuie sur une tripartition avec la classe bourgeoise incarnant une partie du personnel politique / militaire / médiatique et les grands chefs d’entreprise (ethos) ; puis les classes moyennes (ou petite bourgeoisie) sont représentées par les universitaires, les profs, les fonctionnaires d’État, les membres du culte (logos) ; enfin les ouvriers, les petits commerçants, les employés, les intérimaires illustrent les classes populaires (pathos). En complément, ajoutons une synthèse toute récente de la sociologue Nathalie Heinich :

« La singularité artiste offrirait-elle à notre société contemporaine, écartelée entre aristocratisme [ethos], égalitarisme [logos] et méritocratie [pathos], une solution de compromis à un élitisme acceptable par la démocratie ? »

_L’épistémologie foucaldienne s’y plie tout autant. Dans l’ouvrage Les mots et les choses, Michel Foucault explore les trois champs qui structurent la pensée durant l’âge classique : de la grammaire générale à philologie historique (logos), de l’analyse des richesses à l’économie politique (ethos), de l’histoire naturelle à la biologie (pathos).

_La philosophie du langage n’est pas épargnée. Nous décelons dans la synthèse de John Langshaw Austin un ordre influencé par la rhétorique aristotélicienne : illocutoire (logos), perlocutoire (ethos), locutoire (pathos). Ou bien, sous une autre forme, une configuration est esquissée du bout des lèvres par Barbara Cassin dans L’effet sophistique : rhétorique (logos), sophistique (ethos), philosophie (pathos).

_Le féminisme n’est pas plus préservé des influences gréco-patriarcales. En sa version constructiviste, la synthèse renvoie au sexe mâle-femelle (pathos), au genre masculin-féminin (ethos) et aux sexualités (logos) ; en sa version intersectionnel, elle s’appuie sur le sexe (sexisme-pathos), la race (racisme-logos) et la classe (classisme-ethos). À la fin du Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir propose également une synthèse étonnante se rapportant à une forme d’accomplissement entre un homme et une femme : s’unir (logos), conquérir (ethos), donner (pathos).

_Dans une intervention au Collège de France, l’anthropologue Philippe Descola postule pour trois formes de catégorisation (ou classement) autour d’un schème structurel commun. Là encore, nous orientons ses propositions sous l’angle de la logique ternaire : « type de savoir concerné par un jugement catégoriel » (logos) ; « type de jugement mise en œuvre » (ethos) ; « type de mécanisme psychique » (pathos).

_Enfin, nous avons également convoqué le philosophe Michel Meyer exposant La théorie des passions sous l’angle de la cupidité (logos), de l’orgueil (ethos) et de la pulsion sexuelle et morbide (pathos). Le logos instruit la polarisation des concepts et la segmentation des représentations. De ce point de vue, le logos détermine tout autant l’unité comptable. Au même titre que les mots et les images, tout ce qui compte s’additionne, se soustrait, se multiplie et se divise dans nos petites cervelles de singe. Puis, l’ethos se réfère explicitement à la captation du pouvoir et au prestige, à la rivalité et à la lutte pour la reconnaissance, à la gloire et aux honneurs qui en découlent. Enfin, le pathos représente l’en-dessous de la ceinture qui prend le dessus sur des sujets corvéables à merci. Sujets serviles au service des patriciens, des chefs de chantier, des directeurs de ressources ou des ministres de l’hygiène publique.

_Sur la base de la rhétorique aristotélicienne, nous pourrions accumuler un nombre consternant de synthèses à trois référents. Insistons sur le fait que les contenus circulent et s’enrichissent au sein des synthèses, par conséquent mes remarques pointent une formation inconsciente, une structure fondatrice inhérente à notre espèce. Par ailleurs, et pour clore cette liste, nous pensons que la dissolution du rythme ternaire, propre au récit mythique, se produit dans un grand nombre de ‘‘moutons à trois pattes’’ :

_Père, Fils, Saint-Esprit (chrétienté) ; Melchior, Balthazar, Gaspar (Les rois mages) ; tracas, famine, patrouille (Léon-Paul Fargue) ; liberté, égalité, fraternité ; bleu, blanc, rouge ; black, blanc, beur ; ainé, cadet, benjamin ; animal, végétal, minéral ; matière, forme, esprit ; passé, présent, futur ; enfant, adulte, vieillard ; thèse, antithèse, synthèse ; longueur, largeur, hauteur ; scénario, cadrage, montage ; unité de temps, de lieu, d’action ; début, milieu, fin ; premier plan, second plan, arrière plan ; jaune primaire, magenta, cyan ; 1ère, 2ème, 3ème dimension ; point, ligne, plan (Vassily Kandinsky) ; Pierre, Paul, Jacques ; Les Trois Petits Cochons ; Croquignole, Ribouldingue, Filochard (Les Pieds Nickelés) ; du vin, du pain, du Boursin ; Le bon, la brute et le truand ; sex, drug & rock and roll ; sea, sex & sun ; castration, crise, dérobade ; abstraction, compression, dilatation (Jean-Luc André) ; apparence, manière, décor (Erving Goffman) ; signifiant, signifié, signe-référent (Ferdinand de Saussure) ; percept, concept, fonction (Gilles Deleuze) ; etc.

Bien entendu, il existe un écueil de taille, notamment concernant les liens manifeste entre le rythme ternaire des mythes et les tripartitions théoriques ou religieuses. Par exemple, un mythe raconte qu’à l’origine le monde n’était qu’une vaste étendue d’eau. Puis, un Dieu envoya un oiseau au fond de la mer afin de récupérer les premiers éléments solides qui engendrèrent la terre. L’oiseau en question plongea une fois, deux fois et réussit à rapporter un amalgame de vase, de boue et de sable au bout de la troisième fois. À première vue, il n’y a aucun rapport entre la séquence à trois temps du mythe et les trois contenus sophistiqués de la rhétorique aristotélicienne.

Le rythme ternaire doit s’entendre comme une répétition archaïque qui anime les coupes qu’opère le symbolique — notamment par le biais de la parole — en plein cœur du réel. Le simple « la, la, la » d’une chansonnette scinde le réel en de petites unités répétitives (phonèmes) qui se fixent au sein d’une durée. Les unités phonétiques précèdent la formation de sémantèmes (sens / signification) qui recouvre la matière du présent et nous place définitivement à distance du réel. Nous l’avons exposé plus haut dans l’ouvrage, le langage (concept et représentation) nie la matière du présent et par conséquent le réel, ceci sous la forme d’un présentement se conjuguant au passé et au futur. Au même titre, le rythme ternaire structure et renforce l’affirmation, le désir, la volonté de se situer en retrait du réel — incommensurable, contingent et surtout innommable — afin de faire société selon un certain ordre.

Toutefois, s’il n’en tenait qu’au langage pour faire société, toutes les propositions, binaires, ternaires ou quaternaires seraient effectives, comme d’autres pourraient être inventées. C’est par ailleurs le cas en termes de spéculations scientifiques, économiques ou romanesques. Il reste que dans les faits, c’est bel et bien la logique ternaire qui s’impose à notre espèce dont les capacités intellectuelles sont infinies en terme d’agencement de contenus mais limitées en terme de structure. Au cœur de la société humaine, les inventions scientifiques et techniques semblent renforcer la logique ternaire. Un arrière-monde semble conduire et délimiter nos élaborations savantes autour, par exemple, de l’aristocratie, de la démocratie et de la méritocratie.

En interprétant le potlatch (Marcel Mauss), nous avons observé plus haut que la partition donner, recevoir, rendre engage de la part du sujet une demande — camouflant un dû ou une dette — qu’il adresse comme un don. Le récepteur du don, se sentant en dette, renvoie la pareille + un supplément (logos) afin de ne pas perdre en prestige (ethos) aux yeux de son adversaire et des membres de sa communauté (pathos). Hobbes ne fait pas moins qu’anticiper les réflexions de Marcel Mauss, notamment avec la citation que nous avons employé au début de ce texte. Ainsi, « la compétition » procède du logos et des visées, des choix, des sommes qu’il instruit,  « la défiance » galvanise la rivalité et l’attitude belliqueuse et narcissique (ethos), « la gloire » renforce le pouvoir auprès de congénères et consolide les liens de la communauté (pathos).

Nous avons remarqué que le protocole égalitaire, donc le potlatch, avait pour but de se détourner des mauvaises habitudes de la prédation qui, au cours de l’histoire humaine, segmentent, vise et sélectionne à l’aide du logos ; puis aliène, appréhende et capture en compagnie de l’ethos ; et enfin assimile, accumule, domine, exploite, opprime et soumet les incarnations du pathos. La logique ternaire est par ailleurs employée par les Forces Spéciales américaines. L’équation « trouver, localiser, terminer » consiste à chercher et identifier la cible, à localiser et ceinturer le site, puis à capturer ou tuer.

Enfin, et du point de vue de la puissance de prédation, nous avons cherché à comprendre comment la polarisation et la bi-polarisation qu’opère le langage permet la sélection d’une proie, la répartition des tâches ou la segmentation d’un territoire (logos) ; puis, la capture de proies, l’affirmation d’une conduite ou l’aliénation de sujets (ethos) ; et ce afin d’obtenir un monopole sur des biens, de dominer une communauté, de posséder des pouvoirs, d’exploiter des ressources, d’opprimer des minorités et de soumettre le corps des femmes (pathos).

Épilogue

« La convoitise primitive du nourrisson qui cherche à s’emparer de tous les objets (pour les porter à sa bouche) ne disparaît, d’une façon générale, qu’incomplètement sous l’influence de la culture et de l’éducation. »
Psychopathologie de la vie quotidienne, Sigmund Freud, 1901.

La synthèse aristotélicienne innerve la société occidentale depuis 2500 ans. La question serait de savoir si nous sommes contraint de vivre et de mourir sous sa coupe jusqu’à la fin des temps ? En croisant quelques découvertes philosophiques et anthropologiques, tout en observant les disputes entre la psychanalyse et le féminisme, il semble que le génie d’Aristote ait formalisé les conditions de re-production (pathos), d’affirmation (ethos) et de représentation (logos) de la société occidentale s’imposant désormais au monde entier. Toutefois, il préexiste une synthèse qui enracine les conditions d’existence de l’animal social qui parle, tel un invariant présent depuis la naissance du symbolique qui, dès le paléolithique supérieur, galvanise l’imaginaire humain enchevêtré au réel. Autrement dit, et principalement sous l’angle de la segmentation, de l’aliénation et du monopole, la logique ternaire instruit pleinement le sens de nos existences comme elle contribue manifestement à faire société.